Chapitre III - La ferme de Jorund
Yrsa était toujours dans la pièce, coincée entre Arnsketill et Rùnar, qui discutaient toujours de leur plan. On l’avait fait asseoir près de l’âtre, l’Épée de Lumière posée sur ses cuisses. Épuisée, elle n’écoutait que la moitié de ce qu’ils disaient, mais le vieux avait annoncé qu’ils iraient voir une certaine Arnaidé avant de prendre la route vers le Roenmark. La jeune femme connaissait ce pays assez vaguement. Elle n’en avait entendu que des rumeurs — la cruauté de son roi, la folie et la paranoïa de son prince héritier. C’était là-bas que ces hommes allaient l’emmener.
Ses yeux se posèrent lentement sur la silhouette inerte de Jorund, son — ancien — maître. Depuis combien de temps était-il là, en train de refroidir malgré la présence du feu ? Yrsa avait déjà vu la mort et des cadavres de près, très près. Cela remontait à une dizaine d’années — peut-être douze — mais elle se souvenait de chaque détail à défaut de se rappeler les instants heureux avec sa famille d’origine. Alors elle le fixa de longues minutes, l’échine glacée malgré la chaleur qui commençait à sécher ses habits. Son ongle de pouce grattait la boue séchée sur sa jambe.
Puis les voix des deux hommes lui parvinrent enfin, la tirant de sa rêverie silencieuse.
- Si tu es sûr de toi, alors je te fais confiance.
- Crois-moi, je pense que c’est la meilleure solution, répondit Arnsketill, affalé sur sa chaise, les bras croisés. Arnaidé pourra nous trouver une issue. Si nous revenons bredouilles, ton père aura toutes les excuses possibles pour nous faire exécuter : la mission sera un échec. Et ton frère aura le champ libre pour récupérer le trône.
Yrsa se leva brutalement et fixa Rùnar avec des yeux écarquillés. Celui-ci haussa un sourcil interrogateur. D’après les dires d’Arnsketill, Rùnar semblait être un prince du Roenmark. Si elle avait bien compris, elle avait pris un membre de la royauté pour un profond imbécile. Elle lui avait mentit. Son arrêt de mort était signé. Il la ferait payer quand il n’aurait plus besoin d’elle, c’était certain.
- Quoi ?
- Rien, rien du tout, bredouilla-t-elle avant de reprendre contenance. Dites, j’ai besoin d’aller au petit coin. Est-ce que je peux…vous savez, sortir. Prendre l’air. M’isoler pour—
- Il en est hors de question, rétorqua sèchement Rùnar.
- Mais je ne vais pas m’enfuir. Je n’aurais strictement aucun intérêt à faire ça, enfin ! Je vais faire quoi, courir dans la forêt et retomber dans le marais ? Me faire bouffer par un ours ?
- Elle a raison, fils, dit Arnsketill. D’ailleurs, elle sera sous ta surveillance personnelle à partir de maintenant.
Rùnar se pinça l’arête du nez et Yrsa se demanda soudain de qui il était réellement le fils.
- Alors, les toilettes ?
- Très bien, très bien… On y va, soupira le jeune homme en se dirigeant vers la porte.
Une fois dehors, Yrsa fut frappée par le froid glacial qui régnait. Les rayons du soleil ne suffisaient plus à les réchauffer. Un frisson lui parcourut l’échine, mais elle ne sut pas si c’était à cause du froid où du dégoût que lui inspiraient le sang sur la neige et les corps éparpillés un peu partout. Elle n’avait pas vraiment remarqué tout ça, tout à l’heure, trop obnubilée par la situation catastrophique dans laquelle elle se trouvait. La tête d’Ymir, à moitié ensevelie sous la neige, lui souffla que, finalement, sa situation n’était pas si terrible : elle, au moins, était encore en vie — et comptait bien le rester, bon gré mal gré.
La jeune femme trébucha sur le corps de son ancienne rivale, étendu à quelques pas de là. Sa tête se mit à bourdonner et un haut-le-cœur lui remonta d’un coup. Elle se détourna pour vomir. Des morceaux de souvenirs flous jaillirent de sa mémoire avant de disparaître aussitôt. Il fallait qu’elle se reprenne, qu’elle enferme l’angoisse au fond d’elle. Ce n’était pas le moment.
Elle prit une longue inspiration, puis expira.
- Il fallait le dire, que tu étais malade, lança Rùnar. Tu as failli salir mes bottes.
- Excusez-moi, messire, répondit Yrsa avec sarcasme, je n’ai pas l’habitude de voir des têtes séparées de leur cou. C’est normal, chez vous, de croiser des gens dépourvus d’extrémités ?
- Cesse de te moquer de moi et va faire ce que tu as à faire. C’est bien pour ça que tu voulais sortir, non ? Et va boire un peu d’eau, t’es pâle comme une morte.
Yrsa lui lança un regard noir et s’éloigna, le buste droit.
La première chose qu’elle fit en arrivant dans sa cabane fut de se rincer la bouche et de se passer de l’eau sur le visage. Ensuite, elle rassembla le peu d’affaires qu’elle possédait. Son bien le plus précieux était un pendentif d’ours, taillé dans le bois, qu’elle passa autour de son cou. Ses yeux parcoururent la pièce vide, à moitié en pagaille — les envahisseurs avaient visiblement fouillé les lieux à la recherche de survivants cachés. Elle retourna les affaires de ses anciens compagnons, le cœur toujours serré. Mais elle se força à ravaler ses larmes et son angoisse. Elle avait un rôle à jouer. Et pas des moindres.
Yrsa revint dehors plusieurs minutes plus tard. Le ciel s’était encore assombri. Elle avait profité de son moment de solitude pour se changer : une tunique d’homme avec une sous-couche en laine, un pantalon, et une ceinture à laquelle elle avait accroché son épée. Rùnar l’attendait de pied ferme en discutant avec Baldr et Arolde.
- Grande Fée ! s’exclama le naïf en s’avançant vers elle. C’est un honneur de vous avoir à nos côtés pour bénir notre expédition.
- Il n’y a pas de quoi, mortel, déclara la rousse en bombant le torse. Donne-moi ton nom, que je sache à quel digne serviteur je m’adresse.
- Baldr, Grande Fée.
- Bien, Baldr. Et maintenant, que fait-on ?
- Nous allons rassembler tous les hommes et leur exposer notre plan, répondit Rùnar.
Lorsque le soleil se coucha enfin, tout le monde se rassembla pour partager un repas frugal. Outre les six hommes qu’elle connaissait déjà, il y en avait six autres — ceux-là mêmes qui avaient massacré les habitants de la ferme. Aucun d’eux ne posa de question quant à sa présence, et c’était mieux ainsi. Yrsa ne se sentait pas capable de gérer une foule d’hommes mal léchés qu’elle ne connaissait même pas. Elle avait déjà bien assez à faire avec les autres. Arnsketill ne s’étendit pas non plus sur le sujet et passa directement à l’essentiel.
- Rùnar, Baldr, Varg, Finn, Arolde et moi partons pour Gur. Vous autres, retournez immédiatement au Roenmark et faites passer ce message à Canut : “ Nous avons la relique. Mais elle est inutilisable en l’état. Nous allons consulter la Grande Fée Arnaidé.”
- Qu’est-ce que tu prépares, Arnsketill ? demanda l’un des hommes. Et c’est qui, cette gamine ?
Yrsa se crispa quand une douzaine de paires d’yeux se braquèrent sur elle. Elle déglutit discrètement et se redressa. C’était son moment : il ne fallait pas se louper. La rousse dégaina l’Épée de Lumière, affichant toute l’assurance dont elle était capable.
- Je me nomme Yrsa, Fée des Marécages, fille et émissaire de Njord ! s’exclama-t-elle d’une voix forte. Votre chef a quémandé mon aide divine et, dans mon grand ennui, j’ai décidé de lui accorder ma puissance. Que les vents nous soient favorables, guerriers !
Rùnar leva discrètement les yeux au ciel, comme pour chasser une mouche invisible. Yrsa, elle, espérait juste que personne ne lui demanderait de prouver ses pouvoirs, parce que là, elle serait vite à court de miracles.
- Vous avez eu votre réponse, conclut Arnsketill en jetant un regard à l’énergumène. Maintenant, repos. Nous partons à l’aube, et la nuit va être rude.
Et effectivement, la tempête se leva finalement. Cette nuit-là, Yrsa eut du mal à se détendre, encore hantée par les images de la journée. Rùnar l’obligea à se coucher dans l’habitat de son ancien maître, avec lui. En chien de fusil dans un coin de la pièce près du feu, elle resta sur ses gardes, son arme blottie entre ses bras et ses jambes.
- Tu peux te détendre, je ne vais pas te mordre, s’exaspéra Rùnar en s’installant à même le sol, sur un tapis.
Le jeune homme s’était débarrassé du cadavre de Jorund, ne laissant qu’une trace de sang séché incrustée dans le sol. Cela avait quelque peu apaisé le malaise d’Yrsa, mais ça ne suffisait pas.
- Je te fais pas confiance, rétorqua-t-elle sèchement, trop fatiguée pour faire le pitre.
- Si je t’ai obligée à dormir ici, c’est pour te protéger. On ne sait pas si tous ont cru à ta supercherie.
- Bien sûr. Et toi, tu es différent des autres hommes, n’est-ce-pas ? J’avais presque oublié que les princes ne violent pas les femmes inoffensives. Autant pour moi !
Rùnar se redressa, sincèrement surpris.
- Comment sais-tu qui je suis ? demanda-t-il en fronçant les sourcils.
- Je ne suis ni sourde, ni stupide — même si j’en ai l’air.
- Écoute, tu ne risques rien avec moi, ici. Par contre, certains pourraient tenter quelque chose contre toi pendant la nuit. Soit tu restes ici bien sagement, soit tu vas rejoindre les autres et advienne que pourra. Alors ?
Yrsa le fixa longuement de ses prunelles noisette, essayant de déceler la vérité dans ses mots. Elle prit quelques secondes pour détailler discrètement son visage, de ses yeux ambrés — très beaux, se dit-elle — à ses cheveux blonds en bataille. La cicatrice qui barrait son visage, d’une joue à l’autre, n’altérait en rien sa beauté. Il avait bel et bien la tête d’un prince. Et il devait en avoir, du succès.
- Un seul geste, et je te plante mon épée dans le ventre, répondit-elle finalement en plissant les yeux — elle pointa son index et son majeur sur ses yeux, puis sur les siens, signe qu’elle le surveillait de près.
Ou alors je te pique tes bottes et je me barre en courant.
- C’est ça, oui.
La jeune femme s’efforça de garder les yeux ouverts, mais le sommeil l’emporta sur sa volonté. Elle comprit qu’elle s’était endormie uniquement en se réveillant le lendemain, à l’aube. Rùnar secouait sa tête du bout de sa botte.
- Eh, debout.
- Hein, quoi ?
- On part, alors magne-toi un peu, siffla le jeune homme en lui lançant son manteau au visage, et essuie la bave au coin de ta bouche. Ça ne le fait pas, pour une Grande Fée.
Yrsa se redressa d’un coup sur son séant, un épi hérissé au-dessus de la tête et, constata, effectivement, une trace de bave sur la joue. De toute évidence, la mission “rester éveillée pour surveiller cet imbécile de prince” n’avait pas été…concluante.
- Si j’ai de la bave au coin de la bouche, votre Altesse, c’est simplement parce que j’ai dormi d’un sommeil divin. Voyez-vous, les dieux m’ont conseillée durant cette merveilleuse nuit et m’ont fortement recommandé d’asseoir ma toute-puissance sur ce petit groupe de…gueux, que vous avez constitué là.
- Sais-tu au moins qui nous sommes ? demanda Rùnar en faisant une grimace de dégoût quand elle essuya la salive avec sa manche — en reniflant.
- Tu es le prince du Roenmark, Arnsketill est ton père de substitution — enfin c’est ce que j’ai cru comprendre — et les autres…tes troubadours ? Serviteurs ? Esclaves ? répondit-elle avec sarcasme.
Yrsa se leva d’un bond et coiffa rapidement ses cheveux roux en une longue tresse pratique.
- Nous sommes les Jarnbjörn. Une unité constituée de nobles déchus entraînés au combat.
- Oh…très bien. Ça me fait une belle jambe. Et où tu veux en venir, au juste ?
Il s’approcha d’elle, la surplombant de peu. Mais il était suffisamment robuste pour intimider même des personnes plus grandes, visiblement, puisqu'elle commençait sérieusement à reconsidérer ses choix de vie. Et à fermer sa grande bouche, de temps en temps, comme recommandé par toutes les divinités d’Eldrath.
- J’y viens, votre Majesté de la Boue, lui murmura-t-il en penchant la tête. Tu peux peut-être les prendre pour des cons, eux. Je m’en fous. Bien que s’ils découvrent la vérité, je sais où finira ta tête : sur une pique.
La jeune femme déglutit en coiffant machinalement ses cheveux. C’est qu’il devenait effrayant, le bougre.
- Mais j’ai un dernier conseil pour toi, alors ouvre grand tes petites oreilles elfiques : ne dépasse pas les limites avec Arnsketill ou moi… sinon, tu finiras dans un endroit pire que Helheim. Et sans ta tête. C’est bien clair ?
Yrsa détourna la tête, intimidée. Mais il lui attrapa la mâchoire d’une main pour faire croiser leurs regards.
- C’est clair ?
- Très clair, répondit-elle automatiquement.
- Bien.
Il la lâcha et sortit de la bâtisse, lui faisant signe de le suivre. Elle enfila rapidement le manteau qu’il lui avait donné — était-ce le sien ? — et le suivit jusqu’aux navires en essayant de calmer le rythme effréné de son cœur. Ce type n’était pas juste effrayant : il était carrément terrifiant.
Le vent mordait la peau, la mer grondait devant eux, froide et impitoyable. Sur les quais, deux navires se tenaient prêts. L’un allait vers Gur, constitué de Rùnar, Arnkestill, elle et les trois autres. Le second partait vers le Roenmark, emportant avec lui le reste des Jarnbjörn. Yrsa jeta un dernier regard à la rive. Encore une fois, arrachée à son foyer. Arrachée à son équilibre, sa stabilité. La mer les attendait et, avec elle, l’inconnu…

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