Chapitre IV - Histoires fantasques et malédiction
La nuit tombait doucement et le bois du navire suintait déjà d’humidité. Yrsa sentit le froid s’infiltrer jusque dans ses os : ses doigts, engourdis, refusaient d’agripper la couverture rêche sous laquelle elle s’était réfugiée pour la nuit. Rùnar dormait à moitié assis, la main sur la garde de son épée. Elle se doutait qu’il ne dormait pas vraiment, même s’il en avait l’air. Les autres s’agitaient doucement autour d’eux, en silence. Certains jouaient aux dés. Le snekkja dérivait lentement, la voile baissée. La mer, étale, ressemblait à un voile d’argent sous le ciel mis à nu. On pouvait apercevoir une multitude d’étoiles dans le firmament et, malgré l’inconfort de sa situation, Yrsa se sentait libre.
Elle entendait le craquement du bois, le souffle régulier de l’eau contre la coque et les légers ronflements de Rùnar, étendu à côté d’elle et Baldr. Ce dernier était entièrement dévoué à sa protection, tout comme le prince, mais elle restait malgré tout sur ses gardes. Elle était une femme, seule et entourée d’hommes sur un petit navire. Ce n’était pas une situation commune, et son futur était incertain. Si cette Arnaidé leur fournissait une solution dans laquelle ils pourraient se passer d’elle, ils la tueraient probablement une fois qu’ils l’auraient consultée. Mais peut-être y avait-il un espoir qu’ils lui laissent la vie sauve ? Après tout, c’était grâce à elle qu’ils avaient trouvé la relique et qu’ils pouvaient la transporter. Étaient-ils donc monstrueux au point de vouloir l’assassiner, de n’avoir aucune gratitude ou pitié ?
Je pourrais peut-être m’enfuir à la prochaine escale, pensa-t-elle en baissant les yeux vers ses pieds. Je suis douée pour la course à pied.
Une lueur bleutée glissa sous la surface, fugace. Yrsa se pencha légèrement. Des filaments luminescents dessinaient les contours du snekkja comme un halo. On eût dit que la mer les guidait dans l’obscurité ambiante, faiblement éclairée par la pleine lune. La jeune femme fut tentée d’effleurer la surface de l’eau du bout des doigts, mais elle se ravisa.
- Le royaume de votre père, Njörd, est sublime, souffla Baldr, les yeux brillants. Comment est-ce, là-dessous ?
Yrsa sentit un sourire monter à ses lèvres avant même qu’elle ne tourne la tête vers lui. La figure qu’il lui adressait ne portait pas de moquerie : seulement une curiosité sincère et presque enfantine. Quel heureux hasard : il lui tendait le fil et elle, elle n’avait plus qu’à tisser.
- Oh, c’est… incomparable, répondit-elle d’un ton rêveur.
Sa voix se fit plus douce et presque hypnotique, tandis qu’elle laissait couler les mots de sa bouche comme l’eau d’une montagne.
- Le ciel y est d’un vert profond, éclairé par des aurores qui ne s’éteignent jamais. Les palais de corail chantent quand les marées montent, et les perles qu’on y trouve sont vivantes et bavardes : elles s’ouvrent comme des fleurs qui cherchent la lumière !
Baldr la regardait, complètement captivé. Son attention presque tangible la grisa.
- La cour du roi — mon très cher père — est immense. Des dauphins servent de messagers et les coquillages transmettent les nouvelles d’un bout à l’autre du continent. Nous pouvons chevaucher les courants, portés par des raies aussi grandes que des knörr. Et quand vient la nuit…
Yrsa effleura finalement l’eau du bout des doigts. Le froid la mordit brutalement, mais elle ne laissa rien paraître.
- Tout s’illumine : les algues, les poissons, les pierres… Comme ici, ajouta-t-elle en désignant la mer phosphorescente, mais mille fois plus beau.
Baldr ne répondit pas. Il contemplait la surface argentée, les reflets mouvants, comme s’il essayait d’imaginer ce monde irréel.
- On dirait presque que vous y retournez en pensée.
- On n’oublie jamais un si bel endroit, humain.
Yrsa aimait la manière dont il la croyait. C’était grisant, presque dangereux, cette sensation de tenir entre ses mains la réalité et pouvoir la modeler à sa guise. Dans le silence revenu, elle sentit la mer vibrer doucement sous la coque — comme si, quelque part là-dessous, les dieux riaient avec elle. Rùnar s’agita soudain. Baldr, lui, se leva pour aller prendre son tour de garde. Il salua Yrsa d’un sourire paisible avant de s’éloigner vers la proue, son pas souple claquant sur le bois. Quand il fut assez loin pour ne plus entendre, Rùnar parla sans la regarder.
- Des raies aussi grandes que des knörr ? répéta-t-il, la voix encore rauque de sommeil.
Il se redressa tranquillement, passa une main dans ses cheveux blonds en bataille.
- Tu nous écoutais ?
- Difficile de dormir quand quelqu’un à côté de moi fonde tout un royaume imaginaire.
Rùnar se leva et s’étira lentement.
- Des dauphins messagers et des coquillages parlants… Tu ne veux pas leur donner des manteaux, tant qu’on y est ?
Elle éclata d’un rire clair.
- Quelle délicieuse idée ! De grands manteaux pourpres, décorés de bulles de nacre.
Le jeune homme leva les yeux au ciel, résigné.
- Par tous les dieux, et il t’a crue.
- Évidemment. Tu doutes de mes talents de conteuse ?
- Si ton père t’entendait, il se noierait de honte, rétorqua-t-il.
- Il vit déjà sous la mer, fit-elle remarquer d’un ton parfaitement sérieux.
Rùnar lâcha un grognement qui ressemblait à un rire étouffé.
- Tu es insupportable.
- Et toi, tu manques terriblement d’imagination, petit prince.
- Il faut bien que quelqu’un sur ce fichu navire reste en contact avec la réalité.
- Arnsketill a l’air de s’en charger très bien tout seul, pourtant !
Il la regarda plusieurs secondes comme s’il essayait d’estimer son taux de folie.
- Très bien, Grande Fée des Profondeurs. Garde tes raies volantes et tes perles magiques. Moi, je vais surveiller que ton royaume ne vienne pas nous avaler pendant la nuit.
- Fais attention à ne pas te faire dévorer par une sirène archiviste, lança-t-elle en se blottissant dans son coin. Elles aiment les hommes rabat-joie.
- Et elles adorent mettre en soupe les petites menteuses.
Le reste du voyage vers Gur ne dura que trois jours. Les conditions de vie sur le snekkja étaient difficiles, peut-être même plus qu’à la ferme — où, là-bas, elle avait au moins le plaisir de conserver presque totalement son intimité. Arnsketill ne lui avait quasiment adressé aucune parole depuis leur première discussion. Elle l’entendait seulement aboyer ses ordres par-ci, par-là, et c’était très bien ainsi. Parler de nouveau à ce vieux grincheux qui ne lui avait laissé aucun choix ? Elle le méprisait autant que ce fichu prince de pacotille.
Ils accostèrent sur le continent à l’aube du cinquième jour. Quand ses pieds touchèrent le sol, elle se mit aussitôt à genoux pour embrasser les grains de sable froids.
- Grands Dieux, nous y voilà enfin, susurra-t-elle, alors que Varg lui jetait un regard de travers.
- Que vous arrive-t-il, Grande Fée ? lui demanda Baldr d’une voix paniquée. Avez-vous mal quelque part ?
- Moi ? Non, non, cher humain. Je bénissais simplement cette terre : après tout, nous allons fouler le territoire d’une de mes semblables !
Arnsketill surgit soudain derrière elle, la faisant frémir. Son visage défiguré apparut dans son champ de vision périphérique et elle dut se retenir pour ne pas faire un bond alors qu’il posait rudement sa main sur son épaule frêle.
- Nous prenons immédiatement la route pour le Puits, annonça-t-il. J'aimerais vous parler, Grande Fée, en tête-à-tête.
Il regarda Baldr du coin de l'œil en disant cela, et le vieil homme hocha vivement la tête avant de se congédier. Yrsa fut presque tentée de lui demander de rester ; Rùnar était effrayant quand il le voulait, alors qu’Arnsketill l’était en permanence. Et ça changeait passablement la donne. Même s’il avait fait semblant de la respecter devant Baldr, elle avait bien senti dans son ton que c’était lui qui menait la danse. L’homme était bien plus grand et elle devait se dévisser la tête pour le regarder droit dans les yeux, chose qu’elle fit bon gré mal gré.
Il valait mieux ne pas montrer sa peur aux prédateurs : sinon, on risquait de se faire dévorer.
- Tu sais ce qui va arriver, jeune fille, une fois que nous pourrons utiliser l’épée sans ton aide ?
Pour la première fois depuis le début du voyage, Arnsketill perçut, dans les yeux d’Yrsa, un éclat de panique qui l’étonna.
- Vous allez me tuer, répondit-elle en posant la main sur le fourreau de la relique. Parce que j’en sais trop, parce que je ne suis qu’un outil.
- Je vois que tu avais déjà tout compris toute seule, dit-il en croisant les bras.
La jeune fille fit de même en prenant un air fâché et boudeur. Elle se défit de sa prise sur son épaule. Elle détestait qu’on la touche.
- Vous me prenez pour une imbécile, en fait.
- Tes actes ne nous donnent aucune raison de penser le contraire, petite. Pour ce qui est de ton destin, je regrette que tu te sois trouvée sur notre chemin, mais c’est ainsi.
Elle eut un éclat de rire narquois.
- Vous avez massacré toute ma famille et détruit mon seul foyer. Vous m’avez tout arraché pour ramener une stupide épée à un roi stupide. Je n’appelle pas ça le destin, mais une grosse connerie. Alors, vos regrets, vous pouvez vous les fourrer là où je pense ! Cracha-t-elle finalement.
Il ne répondit pas tout de suite et n’eut pour elle qu’un regard sombre.
- Enfin, tu montres ton vrai visage.
Yrsa était elle-même surprise de sa propre véhémence. Elle laissait constamment paraître son enthousiasme et sa stupidité, mais ce n’était qu’une façade. Elle savait mentir ; et dans un monde comme le leur, qui côtoyait sans cesse les créatures fantastiques, il était aisé d’entourlouper les personnes les plus superstitieuses. Elle l’avait bien compris. Mais même le fantasque avait ses limites : elle savait qu’avec cet homme, il était inutile de mentir. Peut‑être était‑elle plus vraie avec Arnsketill qu’avec les autres, et animée d’une rancœur qu’elle n’avait pas soupçonnée.
- Tu as de la chance que nous ayons besoin de toi, porteuse, dit-il finalement. Sinon, je t’aurais déjà coupé la tête, comme je l’ai fait à ta petite camarade blonde.
La jeune femme sentit la rage enfler encore en elle. Elle serra ses poings à s’en faire blanchir les phalanges.
- Et qu’est-ce qui vous dit que cette… Arnaidé trouvera une solution ? Et s’il n’y a pas de solution ? Vous allez me garder comme chien de compagnie ?
- Nous aviserons le moment venu. Je te conseille de te tenir tranquille d’ici là et de ne rien tenter, dit-il d’un ton grave. De toute façon, nous aurions vite fait de t’attraper.
- Si vous me faites du mal, les autres croiront que vous torturez une divinité.
- Si nous en venions jusque là, les autres croiraient que tu n’es qu’une usurpatrice châtiée. Dans tous les cas, tu es perdante, — il posa de nouveau une main sur son épaule et elle se crispa — alors reste sage.
Yrsa retira à nouveau la rude main d’Arnsketill de son épaule d’un geste sec.
- Une perdante qui peut porter l’épée sans perdre ses doigts : rappelez-vous-en, siffla-t-elle avec un sourire en coin. — Merci pour cette entrevue très…enrichissante, messire Arnsketill. Je saurai être à la hauteur de vos attentes quant à l’aide divine que je vous apporte en vous accompagnant dans votre aventure héroïque.
Le vieux chevalier bourru lui lança un regard noir, et Yrsa frémit de peur. Elle venait de vraiment de se le mettre à dos : c’était sûr désormais en voyant son visage. Cet homme était réellement effrayant.
- Dégage de là. On avance.
La jeune fille faillit lui faire la révérence, mais elle se dit que ça allait sans doute être trop et qu’elle ne voulait pas finir sa vie en subissant le supplice de l’aigle de sang. Elle déguerpit sans demander son reste et rejoignit Baldr — le seul de ce groupe de fous furieux qui ne lui faisait pas peur où qui ne lui donnait pas des envies de meurtre. Arolde était silencieux et étrange, Finn avait l’air d’un pervers stupide et Varg voulait tout simplement se venger depuis qu’il avait perdu deux doigts. Non pas que c’était de sa faute à elle : après tout, c’était lui qui l’avait agressée pour avoir l’Épée, et cette dernière n’avait fait que la défendre.
Yrsa ne savait pas non plus comment il lui était possible de manier la relique, mais les faits étaient là. Quelque chose de surnaturel la protégeait et avait prolongé sa vie, qui aurait dû se terminer six jours plus tôt. Elle était partagée entre la joie d’être encore en vie et la stupéfaction d’être passée d’une prison à une autre. Arnsketill avait beau être un vieux grincheux meurtrier, il avait raison. Elle s’était enfermée dans l’idée que les habitants de la ferme étaient sa famille de substitution — peut-être pour se laisser entendre qu’elle avait une vie normale. Mais elle n’avait pas versé une seule larme pour Ymir, Hild et les autres. Rien du tout, à part un vide immense. Elle avait été horrifiée de voir tous ces corps sans vie, terrifiée de mourir, dégoûtée des mares de sang. Mais elle n’avait eu ni peur ni peine pour Jorund, qui se servait d’elle depuis ses six ans.
- Que voulait Arnsketill ? lui demanda Rùnar quand elle passa près de lui, l’air contrarié.
- Me rappeler que ma vie n’est qu’un sursis. Mais bon, à part ça, il y a du soleil et le petit-déjeuner était délicieux, répondit-il avec sarcasme. Puis-je avoir à boire, votre altesse ? Même les divinités ont soif, vous savez, et vous ne voudriez pas fâcher une divinité aussi puissante que moi !
Pour la énième fois, Rùnar leva les yeux au ciel mais lui tendit l’outre de Finn. Yrsa la prit sans réfléchir. L’eau tiède qu’elle espérait se révéla épaisse et acide, au goût de levain et d’herbe fermentée. Elle cracha aussitôt dans le sable dans un hoquet étranglé.
- Par Odin, c’est quoi cette horreur ?!
- C’est de la bière, madame la Fée, répondit Finn, un peu vexé.
- De la bière ? On dirait qu’elle a été brassée dans les bottes d’un marin, répliqua-t-elle en la reniflant.
- Probablement, dit Rùnar en lui lançant un sourire narquois. Vous n’avez pas l’air de beaucoup tenir l’alcool, Grande Fée.
Yrsa lui jeta un regard outré tandis qu’ils avançaient prudemment dans la forêt. Varg et Arnsketill étaient en tête, ignorant les pitreries habituelles de la jeune femme.
- Sachez, humains, que je ne bois que les meilleurs alcools, provenant de la cour des grands rois de ce monde. Ceci…est un outrage aux plus grands maîtres brasseurs. On dirait de la pisse de mouton.
- Eh ! s’insurgea Finn en faisant les gros yeux.
- Eh bien, votre Majesté, soyez sûre que je vous ferai un jour goûter les meilleurs vins importés des pays de l’Ouest, fit Rùnar avec un ton moqueur.
Yrsa s’apprêta à se défendre contre la provocation du prince mais, soudain, la brume les encercla d’un coup, comme si elle était vivante. Elle leur montait jusqu’aux mollets, dense et épaisse et semblait s’enrouler autour de leurs jambes comme des bras.
- Regroupez-vous ! Ordonna Arnsketill d’un ton expéditif.
La jeune fille se retrouva vite coincée entre Baldr, Arolde et Rùnar qui avaient fait rempart de leurs corps pour la protéger.
- Qu’est-ce qu’il se passe, souffla-t-elle tout bas.
- Taisez-vous, rétorqua le vieux chevalier en lui lançant un regard noir.
Yrsa bouillonnait de rage, mais elle se tut malgré tout. Ce vieux râleur ne perdait rien pour attendre. Elle avait senti que quelque chose de dangereux rôdait là, dans ce brouillard surnaturel — car il n’avait rien de normal. La sensation lui retournait les tripes et faisait courir la chair de poule sur sa nuque et ses bras. C’était suffisant pour qu’elle ferme sa bouche et garde son sang froid. Sa main se porta à la garde de son épée, bien qu’elle ne sache pas s’en servir.
Il faudra que je demande à Baldr de m’apprendre à la manier.
- DRAUGR ! s’écria Varg en dégainant sa hache.
Le cri de guerre qu’il poussa ensuite fut étranglé dans sa gorge et le colosse se fit soudain emporter dans la brume, disparaissant de la vue de ses compagnons. D’un coup, ce fut le chaos ; des silhouettes se jetèrent sur eux et dispersèrent le petit groupe. Yrsa fut poussée par Arnsketill alors qu’elle allait se prendre un méchant coup et elle roula dans la neige, se releva prestement et se jeta derrière un arbre pour se cacher.
- Oh, par tous les dieux, jura-t-elle à voix haute. C’est quoi, ça ?
L’ombre surgit soudain à travers le brouillard épais. Elle avait la taille d’un homme, mais se mouvait comme un animal blessé, disloqué. Il poussa un un râle humide qui fit geler le sang d’Yrsa. Deux yeux morts brillaient faiblement sous un casque fendu.
Yrsa se redressa d’un bond et recula, la main tremblante sur la garde de son épée. L’odeur de terre, de fer et de pourriture la frappa de plein fouet. Il était répugnant et, s’il l’attrapait, elle pouvait être sûre qu’elle y passerait. Elle chercha instinctivement Rùnar du regard, mais la brume avalait tout — corps, sons, repères.
La créature avança en titubant, la bouche pleine d’un souffle froid. Il leva une épée corrodée, un vieux morceau de métal couvert d’algues et de rouille et poussa de nouveau un râle guttural. Yrsa fit un pas de côté, trébucha sur une racine et roula un peu plus loin. Elle s’élança toujours plus pour mettre de la distance entre elle et le monstre et sa course s’arrêta soudain quand elle percuta un tronc étendu sur le sol. Elle passa par-dessus dans un petit cri de stupeur.
Libère-là de son fourreau, lui susurra une voix dans sa tête.
Le mort-vivant l’avait suivie et il était proche. A genoux, elle tira sa lame de son carcan. La jeune femme ne savait pas trop comment elle fit, ni pourquoi son corps bougeait tout seul. Il chargea. Le choc de son épée contre l’arme du monstre lui arracha un cri de douleur — le métal vibra, les os de ses bras aussi. Elle recula, heurta un arbre. Il frappa encore. Sa lame glissa sur celle du mort, lui entaillant la gorge dans un geste maladroit…mais efficace.
Il s’effondra dans un bruit mou, déversant une boue noirâtre. Yrsa resta figée, la poitrine en feu, les doigts crispés sur son épée.
- Haha ! Je…je l’ai eu ?
Le silence retomba aussi rapidement que le chaos était arrivé. La brume semblait s’épaissir à chaque respiration et lui donnait l’impression de suffoquer. Yrsa avait l’étrange impression que la forêt la regardait et cela ne l’aidait pas à garder son sang-froid.
Un craquement, sur sa gauche. Elle pivota, arme levée.
- Rùnar ? Baldr ? appela-t-elle d’une voix incertaine.
Une silhouette colossale s’avança lentement vers elle, torse nu, le visage livide. Une morsure immonde creusait son cou, dont la chair était noircie, veinée d’un bleu-vert surnaturel. Ses yeux n’avaient plus l’éclat de la vie.
- Varg ?!
- Barre…toi…murmura-t-il d’une voix qui n’était plus vraiment la sienne.
Il releva soudain la tête vers le ciel avant de rugir d’une voix d'outre tombe. Puis il se jeta sur elle. Le choc la projeta au sol rudement. Sa lame glissa de sa main. Elle roula, esquiva un coup de hache qui fit éclater la neige à quelques centimètres de son visage.
- VARG, ARRETE ! hurla-t-elle. C’est moi ! C’est Yrsa !
La jeune femme réalisa qu’il n’y avait plus rien à faire lorsque la peau du géant se couvrit de plaques sombres. Ses muscles gonflaient comme s’ils déformaient sous sa peau. Il se contorsionna dans un craquement sinistre. Yrsa rampa, haletante, pour tenter de récupérer son épée. Son cœur battait trop vite, son esprit hurlait de peur. Elle avait envie de mourir.
- Par la culotte de Loki, je suis fichue !
Varg poussa un cri qui n’avait désormais plus rien d’humain, et leva sa hache pour l’abattre. Yrsa ferma les yeux en projetant sa main vers la garde de son épée. Elle leva la lame pour se défendre, en vain.
La lame ne toucha jamais sa cible.

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