Chapitre V - La forêt enchanteresse

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 Rùnar surgit de la brume, arme au poing. Le choc du métal claqua comme un éclair. Les deux hommes s’affrontèrent quelques secondes à peine — puis le prince planta sa lame dans la poitrine de son camarade dans un revers souple. Varg vacilla, le regard soudain redevenu brillant.

  • Dis à Astrid…que je n’ai pas eu peur…souffla-t-il.

 Il s’effondra, inerte. La forêt retomba dans un silence épais et étouffant. La brume avait cessé son ascension, mais stagnait toujours à leur niveau. Yrsa, tremblante, fixa Rùnar sans un mot. Son épée glissa de ses doigts et s’enfonça dans la neige. Le jeune homme la regarda longuement, le souffle court, le regard dur.

  • Qu’est-ce qui t’a pris de t’éloigner comme ça ? Tu ne sais même pas te battre !
  • C’était quoi, ça ?
  • Un draugr, répondit-il tout de même avec agacement. Maintenant, lève-toi, il ne faut pas rester ici.

 Yrsa s’agenouilla, reprenant son souffle avec difficulté, les mains encore engourdies par la peur et le froid. La neige crissait sous ses genoux et la forêt semblait retenir son souffle tant la brume était immobile. Le prince s’approcha et lui attrapa le bras pour la lever d’un coup sec. Elle pesta entre ses dents.

  • C’est bon, j’ai compris, on bouge ! Merci pour…enfin, merci, quoi.
  • Ce n’est pas le moment de remercier, lui dit-il, d’un ton sec. Tu dois comprendre que la forêt ne pardonne rien. Pas une seule erreur.
  • Tu crois que je ne le sais pas ? J’ai failli me faire dévorer par un mort-vivant, Rùnar !

 Un vent froid traversa la clairière, faisant frissonner les arbres. Des branches craquèrent et un étrange chuchotement semblait monter du sol lui-même. Yrsa sentait bien que ce n’était pas fini. Rùnar, sans un mot, fit volte-face, l’épée toujours à la main.

  • On y va. Et tu ne me lâches pas d’une semelle.

 Yrsa hocha la tête, les yeux fixant l’endroit où Varg gisait, inerte et silencieux. Le choc lui nouait la gorge, alors elle ramassa son épée avec hâte pour distraire son esprit. Elle avait survécu… mais à quel prix ?

 Ils firent demi-tour pour rejoindre le groupe, mais plus ils s’enfonçaient sous les arbres, plus le sentier s’effaçait comme s’il n’avait jamais existé. La brume traînait, dense et le ciel s’était franchement assombri.

  • J’étais pourtant sûr d’être passé par là, grommela Rùnar, l’épée toujours au poing. Tu te souviens du chemin que tu as pris en fuyant ?
  • Désolée, j'étais bien trop occupée à sauver mes mollets, j’ai juste foncé tout droit. D’ailleurs, comment toi tu as fait pour me retrouver ?
  • Vu comment tu criais, même les dieux auraient pu te localiser.

Yrsa trébucha sur une racine et s’équilibra de justesse.

  • Je me suis dit que ça effraierait le monstre, lâcha-t-elle d’un ton faussement serein. Faut savoir se montrer hardi face aux prédateurs. Ne pas montrer sa peur.
  • Bien sûr, Dame Yrsa. C’étaient des cris pétris de vaillance, ricana le prince sans baisser sa garde.
  • Le courage, c’est affronter la peur, pas l’ignorer. Ceux qui n’ont peur de rien sont juste des imbéciles.

Rùnar s’arrêta net, surpris. Elle se figea à son tour.

  • Je n’aurai jamais cru t’entendre dire ça.
  • Donc tu me prends bel et bien pour une idiote, lança-t-elle, la mâchoire serrée. Gredin !
  • C’est faux, protesta-t-il, je n’ai jamais dit ça.
  • Tu l’as pensé si fort que ça se sent, singea-t-elle, ça sent franchement mauvais, le mensonge— je m’y connais.
  • Si je t’avais crue si stupide, je ne me serais pas jeté sur un draugr pour t’éviter de finir en souper, répliqua-t-il en haussant un sourcil.
  • Tu l’aurais laissé me bouffer si j’avais été idiote ?!
  • Ça m’aurait bien arrangé. Maintenant tais-toi, et avance.
  • Non mais…c’est quoi ces manières, marmonna-t-elle, et arrête de me pousser, enfin !
  • Je ne te pousse pas, je t’oriente, corrigea-t-il d’une voix ferme. Si tu trébuches encore, c’est ton cadavre que je vais traîner.
  • Très rassurant, merci. À ce rythme, je devrais te rendre hommage pour chaque pas que je fais. Tu veux une sérénade ? Je chante incroyablement bien.
  • Je préfèrerai des applaudissements, se moqua-t-il.
  • Prince de pacotille.
  • Et toi, tu hurles comme une chèvre qui se noie.
  • Tête de drakkar fendu !
  • Maîtresse suprême de l’incompétence !

Ils avançèrent encore, les éclats de leur dispute résonnant dans le silence humide de la forêt, quand un bruit fit se figer Yrsa.

  • Rùnar… sur notre gauche.

Elle tourna vivement la tête juste à temps pour voir une silhouette blafarde émerger de la brume, ses yeux blancs et vides fixés sur eux. Puis une autre. Puis une troisième.

  • Derrière nous, aussi. Ces salopards nous encerclent depuis un moment, dit-il en se mettant dos à elle.
  • Ces trucs sont intelligents ? s’offusqua-t-elle en dégainant son épée. Rùnar…
  • Oui, oui, je sais, ils sont moches. Mais là, c’est vraiment pas le mom—
  • Je ne peux pas les affronter. Je ne sais pas vraiment me battre. Tout à l’heure, c’était un pur coup de chance.

Elle avait sa lame en main, mais ses doigts tremblaient. Pas de honte, juste d’un instinct brut : celui d’une proie qui reconnaît un chasseur encore pire que le précédent. Rùnar la regarda rapidement, un éclair de frustration dans les yeux… avant qu’il ne se retourne et n’attrape son poignet avec force.

  • Très bien. On dégage.
  • Quoi ?
  • Tu ne sais pas te battre, moi, si. Mais même moi, je ne peux pas gérer dix morts-vivants en même temps en plus de ta protection. Donc on se casse.
  • Quelle idée fabuleuse ! lança-t-elle.

Il l’entraîna vers une trouée entre deux troncs avant que les monstres n’y resserrent l’étau.

  • Je peux courir seule, lâche-moi ! protesta-t-elle. Je vais t’encombrer !
  • Vraiment ? Parce que vu ta performance précédente, juste en marchant, j’ai de sérieux doutes.
  • Je te jure que je vais te mordre.
  • Parfait, ça me changera des hurlements.

Un draugr surgit à leur droite, le bras tordu en crochet. Rùnar le repoussa d’un violent coup de pied pour créer une brèche dans laquelle ils s’engouffrèrent. La brume avalait tout autour d’eux. Les arbres semblaient se déplacer, leurs silhouettes mouvantes sous la lumière mourante. Les râles se rapprochaient et se multipliaient.

  • Bordel de nom de dieu de merde, par Odin, jura la jeune femme en repoussant un monstre d’un coup d’épée maladroit.
  • Ne t’arrête pas !

Elle accéléra, cette fois sans protester, pour suivre le rythme de son compagnon. Son cœur battait la chamade, au point de lui rompre la poitrine. Ses pieds glissaient sur l’humus humide, ses jambes brûlaient. Rùnar serrait toujours sa main, la tirant avec force. Ils coururent ainsi pendant un temps qui leur parut interminable. Au bout d’un moment, la brume s’épaissit encore, noyant chacun de leurs pas dans le silence. Les bruits des monstres s’éloignaient, mais pas suffisamment pour garantir leur sécurité. D’autres rôdaient sûrement encore alentours. Yrsa tenait péniblement sur ses jambes tandis que Rùnar la guidait sans un mot, les yeux scrutant chaque mouvement suspect entre les arbres. Il avait lâché sa main, mais restait attentif à son état général. La jeune femme semblait plus robuste que la moyenne grâce à sa grande taille, mais elle restait sans aucun doute moins endurante que lui.

  • Je crois qu’on les a semés, murmura-t-elle enfin, haletante, les mains sur les genoux.
  • Pas encore complètement. Mais suffisamment pour ne pas se faire surprendre dans l’immédiat.

Au détour d’un sentier presque invisible, Rùnar remarqua un repli rocheux. Il y avait là une petite caverne à demi cachée par des buissons, du lierre et des racines épaisses.

  • Par ici, fit-il en la tirant légèrement par le bras.
  • Ça a l’air… pas mal, commenta-t-elle en fronçant les sourcils.
  • C’est le mieux qu’on ait pour l’instant.

Elle soupira et il l’aida à se redresser et à entrer dans la caverne : ils se faufilèrent entre les racines et se cachèrent juste à temps avant d’être repérés par un groupe de draugr. Ils passèrent sans s’arrêter tandis que Rùnar et Yrsa les observaient depuis leur trou. La jeune femme avait mis ses mains sur sa bouche et son nez pour atténuer sa respiration précipitée. L’air à l’intérieur était humide et froid, mais ils étaient en relative sécurité. Les râles des créatures s’estompèrent progressivement, étouffés par la pierre.

  • On va devoir rester là, le temps que la nuit passe, annonça Rùnar, en scrutant l’obscurité.
  • Passer la nuit ? Mais nous étions le matin il y a deux heures, souffla Yrsa, la voix chargée d’incompréhension.
  • Cette forêt est réputée dangereuse et étrange. En général, elle paraît normale, mais parfois, une brume étrange se lève et détraque complètement l’espace et le temps. Enfin, c’est ce qu’on m’a raconté. Je n’avais jamais mis les pieds ici avant.
  • Ô joie.

Yrsa laissa échapper un petit rire nerveux. Leurs respirations s’apaisaient peu à peu, mais la tension restait palpable. Aucun des deux n’était sûr de pouvoir fermer les yeux de toute la nuit. Rùnar s’adossa contre la paroi, épée à portée de main.

  • Repose-toi un peu, Yrsa.
  • Plus facile à dire qu’à faire, rétorqua-t-elle en l’imitant. Et à quoi bon ? De toute façon, vous allez me tuer une fois que vous n’aurez plus besoin de moi.

Il ouvrit un œil, affligé. Rùnar avait l’habitude de suivre Arnsketill partout, depuis toujours, comme s’il était son véritable père. Il lui avait tout donné : son savoir, sa compagnie, son affection… Absolument tout ce que son géniteur n’avait jamais daigné faire. Mais aujourd’hui, il se retrouvait déchiré entre son amour pour l’homme qui lui servait de figure paternelle et son propre cœur. Et il n’avait justement pas le cœur à tuer une pauvre jeune fille qui s’était retrouvée au mauvais endroit, au mauvais moment.

Il voyait bien qu’Yrsa faisait bonne figure, mais qu’elle devait se sentir acculée par cette condamnation silencieuse. S’ils laissaient un témoin de tout ça… Canut les tuerait tous. C’était exactement pour cela qu’ils avaient dû massacrer tous les habitants de la ferme de Jorund : les ordres d’un roi fou. Récupérer la relique, ne laisser aucun témoin en vie… ainsi, ils pourraient tous être graciés, et alors… Alors, ils pourraient peut-être enfin accomplir ce pour quoi ils se battaient depuis cinq ans.

Rùnar passa ses doigts sur la cicatrice qui barrait son visage. Selon Arnsketill, ils ne pouvaient pas faire confiance à Yrsa. Elle ne pouvait pas rester en vie, sinon, leur plan tomberait à l’eau. La jeune femme était une menteuse, une entourloupeuse née : qu’est-ce qui pouvait leur prouver qu’elle n’allait pas tout saboter ? Par vengeance, par mesquinerie ? Pour l’argent, la gloire ? Était-elle aussi innocente qu’elle paraissait l’être ? De toute façon, Canut trouverait un moyen de découvrir qu’un témoin de l’existence de la relique est toujours en vie, et cet argument seul les mènerait tous à leur perte. Mais Rùnar n’arrivait pas à s’en convaincre, malgré tout le respect et toute la confiance qu’il plaçait en son mentor.

  • Je suis désolé que tu te retrouves dans cette situation, dit-il avec un soupir triste.
  • Arnsketill m’a dit la même chose.

Cette fois, Rùnar ouvrit l’autre oeil.

  • J’aurais dû me jeter du snekkja avec l’épée, ça m’aurait au moins évité de me battre contre des monstres bizarres, ajouta-t-elle avec un air blasé.
  • Tu serais morte dans d’atroces souffrances, commenta le jeune homme.
  • Parce qu’entre vos mains, ce sera sans douleur ? Je ne crois pas, non. Mais j’imagine que me faire trancher la tête sera au moins rapide, à défaut d’être indolore.

Le jeune homme se frotta la nuque d’une main. Yrsa le fixait de ses yeux noisette pleins de ressentiment. Ses cheveux roux en bataille formaient comme une auréole de flammes autour de son visage sale et égratigné. La jeune femme n’en menait pas large. Elle essayait de ne pas se faire submerger par la haine. Son souhait le plus profond était de planter son épée dans la poitrine d’Arnsketill. Ainsi, peut-être que les fantômes qui la hantaient se tairaient. Mais l’homme l’effrayait beaucoup trop, et elle n’avait pas ce courage en elle.

  • Pourquoi ne pas t’être jetée dans l’eau pendant que nous dormions, alors ? Même en sachant ce qui t’attend… tu aurais pu tenter n’importe quoi !
  • Parce que je suis une lâche, voilà pourquoi.

Rùnar ne répondit rien dans l’immédiat. Il se sentait bête d’avoir eu de la peine pour elle sans vraiment s’être mis à sa place. Il n’avait pas compris l’ampleur de sa haine et de sa peur.

  • Ce n’est pas donné à tout le monde d’être autant recherché par le Dieu de la Mort, vois-tu. Donc je préfère profiter de ma gloire pendant encore quelques jours, ricana-t-elle, même si ça implique d’être une lâche.
  • Je vais trouver un moyen pour que tu vives.

La jeune femme ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Elle n’était pas sûre d’avoir bien entendu ce qu’il venait de dire.

  • Q… quoi ?
  • Trop de sang a déjà coulé, alors que ce n’était pas nécessaire. Je regrette sincèrement ce qui est arrivé à ton foyer. Je n’ai fait que suivre aveuglément Arnsketill sans laisser place à mes propres convictions et je sais que rien ne pourra excuser ce à quoi j’ai participé : mais j’aimerais au moins avoir la possibilité de te sauver toi.

Yrsa pouffa d’un rire moqueur.

  • Tu veux apaiser ta conscience en sauvant la déesse que je suis ? C’est fort galant de ta part.
  • Est-ce que ça t’arrive de rester sérieuse plus de deux minutes ? grommela-t-il en levant les yeux au plafond.
  • Non, jamais, répondit-elle du tac-au-tac, car en plus d’être la Fée des Mers et des Vents, je suis la cousine de Loki le Farceur !

Rùnar la fixa comme si elle était folle.

  • Allons bon, dors, ronchonna-t-il finalement.
  • Je ne peux pas, j’ai froid.

Il poussa un soupir à s’en fendre l’âme et ouvrit grand son bras, l’incitant à venir s’installer contre lui, sous sa cape, pour partager un peu de chaleur. Elle fit une grimace de dégoût et se blottit un peu plus dans son coin.

  • Alors là, tu peux te brosser. Bonne “nuit”, messire.

Yrsa ne ferma pas les yeux un seul instant, fixant farouchement Rùnar, rongé par le doute…et la culpabilité.

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