Chapitre VI - La Voix et l'Esprit
Yrsa ne parvint pas à s’endormir réellement, durant ce semblant de nuit. La brume n’avait pas faibli, et elle commençait à se demander ce qu’ils allaient pouvoir faire pour se sortir de cette situation catastrophique. Cela faisait plusieurs heures qu’ils attendaient et, si son estimation était exacte, alors la fin d’après-midi pointait le bout de son nez. Le soleil n’allait pas tarder à se coucher et, là, il se trouveraient vraiment dans la bouse. La jeune femme voyait la mince lumière provenir de l’extérieur s’assombrir, petit à petit, plongeant presque la caverne dans l’obscurité. Rùnar n’en menait pas large non plus, niché dans un coin à l’entrée de leur abri, arme au poing et sourcils froncés.
- Tu vas avoir des rides de vieillard, si tu continues d’avoir l’air énervé comme ça, chuchota Yrsa à son compagnon d’infortune.
Il se contenta de claquer la langue pour toute réponse, sans se détourner de son objectif : surveiller l’entrée de la grotte. Le jeune homme sentait petit à petit la pression monter en lui. Il n’y avait aucun signe de leur groupe, il était gelé jusqu’aux os et il prenait en considération qu’il devrait protéger Yrsa si elle ne parvenait pas à le faire elle-même. Son estomac se noua de peur qu’Arnsketill et les autres aient été tués quand il les avait abandonnés pour retrouver la rouquine. S’ils étaient morts, ce serait entièrement de sa faute à lui. Ce serait sa punition pour les avoir laissés à la merci de—
- Rùnar, appela Yrsa en touchant son épaule du bout de l’index.
- Quoi ? coassa-t-il, la bouche pâteuse.
- C’est pas normal ce qu’il se passe ici. Le vieux n’avait pas dit que cette forêt est le domaine de la Grande Fée Arnaidé ?
Rùnar ne répondit pas immédiatement, se passant une main sur son visage las, comme pour chasser la fatigue qui lui collait à la peau.
- Si Arnaidé règne sur cette forêt, dit-il enfin, elle ne peut pas ignorer ce qu’il s’y passe. Soit elle est morte, soit on l’empêche d’agir.
- Dans les deux cas, attendre ici n’arrangera rien, renchérit Yrsa.
Un bruit sourd résonna au loin, étouffé par la brume. Pas un cri mais plutôt un choc, comme si quelque chose de massif venait de heurter le sol. Yrsa tendit l’oreille. Son cœur se mit à battre plus vite.
- Ce sont peut-être les autres, souffla-t-elle en passant timidement sa tête par l’entrée de la caverne.
- Ou autre chose. On bouge de là.
Rùnar se leva, épousseta machinalement ses vêtements et rejoignit Yrsa. La brume était toujours là, épaisse, patiente, pesante. Elle stagnait et donnait l’impression que la forêt retenait son souffle. Yrsa n’eut pas le temps de protester qu’il l’entraîna avec lui dans la semi-obscurité des bois. Si cela n’avait tenu qu’à elle, elle serait restée prostrée dans son coin pour le restant de la nuit. Ou le restant de ses jours, peut-être.
Par chance, la forêt s’était illuminée avec la tombée de la réelle nuit, décorée de plantes luminescentes, fleurs enchanteresses et racines épaisses aux veines lumineuses. Mais ils n’avaient pas le temps de s’attarder sur ces magnifiques détails. Ils s'enfoncèrent dans les bois avec prudence. Les arbres semblaient se refermer derrière eux, leurs troncs tordus formant des silhouettes difformes dans la pénombre. Leurs pas sur le sol détrempé troublaient à peine le silence. Aucune signe de draugr à proximité. Yrsa se permit de détendre un peu ses épaules.
- Tu sais, dit-elle soudain, si on meurt ici, j’aimerais qu’on écrive quelque part que je n’ai pas eu peur.
Rùnar souffla, exaspéré.
- Que tu n’as pas eu peur, ou tu racontais n’importe quoi pour éviter de paniquer ?
- Les deux ne sont pas incompatibles.
Le jeune homme lui lança un regard noir et tourna la tête tout autour de lui, comme si un draugr allait surgir après cette énième phrase stupide.
- Chut.
- Oh allez, regarde autour de nous : pas un bruit. Pas une odeur. Même pas un rat mort ! On est officiellement seuls. Totalement.
- C’est justement ce qui m’inquiète.
Yrsa le rejoignit en trois enjambées, alors qu’elle traînait derrière lui depuis une dizaine de minutes à cause de la fatigue.
- Je pense qu’ils font la sieste. Tous ensemble. Une grande réunion pour consolider leur amitié mortelle.
- Yrsa.
- Ou alors, ils sont timides. J’ai dû leur faire peur avec mon incroyable charisme et mon Épée légendaire.
Rùnar serra les dents.
- Si quelque chose nous tombe dessus, ce sera entièrement ta faute.
- Je savais bien que je finirais par être responsable de la fin des temps.
- Tu pourrais au moins faire semblant de prendre ça au sérieux ! râla-t-il alors en se tournant vers elle.
- Mais je prends tout ça très au sérieux, mon prince, répondit-elle. Mais pas de la même façon que toi. Si je m’arrête de parler, c’est là que je vais paniquer. Et tu n’as pas envie que je panique.
- Tu es épuisante.
- Et toi, tu es grognon. Quelle équipe formidable !
Il soupira, longuement.
- A défaut de la fermer, parle dans ta tête. Maintenant, silence
Yrsa leva les yeux au ciel et fit le geste de se coudre la bouche, faisant redoubler l’exaspération du jeune homme. La forêt, elle, resta silencieuse. Ils marchèrent plusieurs minutes encore quand, soudain, Yrsa sentit une chaleur diffuse dans sa paume. Elle baissa les yeux vers sa hanche. La gemme incrustée sur la garde de son épée pulsait faiblement, d’une lueur bleu-violet. La jeune femme écarquilla les yeux et freina d’un coup, faisant se retourner son compagnon.
- Quoi, encore ?
- Elle réagit, souffla-t-elle en montrant l’épée à Rùnar.
- Comment ça ?
- Je ne sais pas. Je crois qu’elle… reconnaît ? Qu’elle reconnaît cet endroit.
Ils suivirent des traces indistinctes dans la terre noire. Parfois, elles disparaissaient brutalement, effacées à leur regard. D’autres fois, elles se multipliaient, se superposaient, devenaient illisibles… Quelque chose semblait vouloir les désorienter, les chasser. Ils n’étaient pas les bienvenus ici. Après une énième entourloupe, Rùnar se stoppa à son tour brutalement et Yrsa lui rentra dedans.
- On tourne en rond, dit-il avec une colère et une fatigue mal contenues.
- Non, répondit Yrsa en frottant son nez douloureux. On est guidés par quelque chose.
- Et comment tu peux le savoir ?
- L’Épée agit bizarrement… la gemme chauffe de plus en plus. Et j’ai l’impression qu’on nous regarde.
Un frisson lui parcourut l’échine quand elle prononça ces paroles. On ne les observait pas avec hostilité, non, mais plutôt avec une hésitation certaine, troublante. Comme un enfant qui hésiterait à venir bénéficier de votre protection, un enfant effrayé mais curieux. Comme si la forêt ne savait plus s’ils avaient leur place ici.
Soudain, ils débouchèrent sur un espace plus ouvert. D’abord, Yrsa crut reconnaître une clairière. Puis, elle distingua des formes régulières : des pierres dressées, brisées et enchevêtrées dans de gigantesques racines. Là où la brume laissait une ouverture, on voyait un sol anormalement lisse par endroits, fissuré par le temps et la végétation.
- C’est quoi, tout ça ?
- On dirait… un temple laissé à l’abandon, confirma Rùnar en resserrant sa poigne sur son épée.
Un temple. Ou du moins, ce qu’il en restait. L’air était chargé de l’odeur des plantes et de l’humidité ambiante. Il y avait un arbre gigantesque, noueux et épais qui semblait veiller sur les lieux. Il perçait la semi-obscurité grâce à ses veines lumineuses, à sa sève et projetait une immense ombre. Ils aperçurent finalement la silhouette humanoïde qui gisait, le corps à demi fusionné dans l’écorce : seul son visage éthéré, irréel, perçait la prison et agissait comme un phare dans la nuit. Yrsa sentit l’Épée vibrer légèrement contre sa hanche. Une pression sourde envahit son crâne.
Approche…
La jeune femme porta une main à sa tête, vacillante.
- Yrsa ?
- J’ai entendu… j’ai entendu…
La voix n’était pas claire. Sans timbre et sans visage. Pourtant, elle lui était familière.
Danger…
Prends… garde…
Yrsa avança d’un grand pas, malgré la partie d’elle qui lui hurlait de fuir. Rùnar l’attrapa par l’épaule, la mâchoire crispée.
- Eh, qu’est-ce que tu—
Le sol trembla d’un coup et un fracas assourdissant éclata sur leur droite. Une colonne ancienne vola en éclats, projetant des grosses pierres et des racines dans les airs. Instinctivement, Rùnar se jeta sur une Yrsa envoûtée pour les pousser hors de la trajectoire des débris. Quelque chose venait de surgir dans le temple. Quelque chose de grand, ancien.
Quelque chose d’effroyable.
Yrsa reprit ses esprits quand son dos toucha douloureusement le sol. Elle leva les yeux et son cœur fit une embardée dans sa poitrine. La chaleur lui monta à la tête. Ce qu’elle avait devant elle était tout bonnement fascinant… et terrifiant. La chose sortit de la brume dans un grondement sourd qui fit trembler sa cage thoracique.
D’abord les bois. Immenses et déformés, trop larges pour passer entre les arbres sans les déraciner. Ils raclèrent la pierre en arrachant des pans entiers de racines humides. Puis le corps suivit, massif, brumeux. Il était parcouru de lueurs bleuâtres qui pulsaient comme un cœur malade.
C’était un cerf. Un cerf qui ne semblait faire qu’un avec la nature environnante. Il posa un sabot au sol et le temple trembla. Yrsa sentit son estomac se nouer d’avantage. Elle était presque incapable de bouger. Ce n’était pas une bête, ni même une créature : il ressemblait plus à un esprit ancien, déformé par la rage, par la corruption, par la tristesse… par une magie qui ne lui appartenait pas.
- Recule, ordonna Rùnar en se postant devant elle.
Trop tard. Le cerf chargea sans cri ni avertissement. Juste une masse colossale qui fondit sur eux.

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