Chapitre VII - La Fée du sanctuaire
Le sol trembla violemment sous leurs pieds, comme si la forêt entière s’était contractée, tel un organe en souffrance.
Yrsa sentit le vent la gifler tandis qu’elle sprintait entre les arbres pour éviter le coup de tête de l’énorme cerf. La terre éclata sous les sabots et les bois de l’esprit. Son hurlement perça ses oreilles. Son cœur menaçait de déchirer sa poitrine et de s’enfuir sans elle, à toute vitesse. Elle avait perdu Rùnar de vue. Et si la créature l’avait atteint lors de sa charge ?
Elle se redressa d’un coup et se faufila derrière un arbre. Ses souvenirs la renvoyèrent des semaines en arrière, lorsqu’elle s’était cachée derrière le linge, après avoir vu la tête d’Ymir rouler à ses pieds. Avant de prendre ses jambes à son cou pour se cacher. L’envie de faire pareil ne manquait pas. Son instinct lui hurlait de se faufiler dans la première cachette venue, comme un lapin effrayé. Mais il y avait une autre voix, qui ne lui appartenait pas — qui semblait n’appartenir à personne. Quelque chose essayait de l’appeler, de la guider. Cela occupait tout son esprit désormais, si bien qu’elle faillit hurler quand une poigne se referma sur son épaule.
- C’est moi, souffla Rùnar. Il faut qu’on bouge. Maintenant.
Le cerf surgit soudain de l’ombre dans un fracas de racines arrachées et de bois brisé. Il semblait encore plus immense que lors de leur première rencontre. La clairière gémissait à chacun de ses pas ; des fleurs et des ronces naissaient sous ses sabots pour mourir aussitôt. Puis il avança avec une détermination glaciale, sans cri, avec une précision implacable. Il ne les attaquait pas par soif de sang ; il défendait quelque chose. Il défendait quelqu’un. Et ils avaient empiété sur son territoire.
Approche… J’ai besoin de toi.
Viens à moi…
Yrsa roula sur le côté lorsqu’une ramure fendit l’espace qu’elle et Rùnar occupaient une seconde plus tôt. Elle vit le jeune homme se faire emporter par une énorme branche, projeté dans des buissons.
- Rùnar ! Oh par Odin— eh, toi !
La jeune femme se dressa d’un bond, ignorant les tremblements qui secouaient tout son être. À ce rythme-là, elle était sûre de mourir d’un arrêt du cœur avant ses vingt ans.
Le temps presse… J’ai besoin de toi.
Rejoins-moi… l’arbre…
AIDE-MOI.
AIDE-NOUS.
- Oui, toi, face de buisson ! Viens par ici ! Oui, voilà. C’est ça. Suis-moi, espèce de saloperie !
Yrsa prit ses jambes à son cou. Elle courut en zig zag vers l’arbre gigantesque, au centre du temple à ciel ouvert. Le cerf géant reporta toute son attention sur elle. Il fondit soudain sur elle, à toute vitesse. La jeune femme roula de nouveau sur le côté tandis qu’il s’encastrait dans un arbre dans un rugissement. Des éclats de pierre fouettèrent le visage d’Yrsa, et un morceau de bois lui ouvrit la pommette. Elle se redressa dans un gémissement mêlé de douleur et d’épuisement.
Après tout ça, elle prendrait sa retraite. Pour sûr.
Son regard se tourna vers les ruines du temple. Elle donna tout pour que ses jambes la portent jusqu’à destination. Son corps bougeait tout seul, attiré par la voix, par l’arbre. Par l’esprit qui l’habitait. Arnaidé. Elle était là, fusionnée au centre du tronc épais et noueux, comme si elle en était le cœur. En transe, le visage figé dans une expression mêlant peur et surprise, le corps prisonnier d’un sortilège qui n’était pas le sien.
Yrsa se jeta sur l’arbre et commença à escalader les racines gigantesques à toute vitesse, ignorant ses bras qui hurlaient leur mécontentement, plaçant ses pieds dans les trous et les crevasses.
Enfin, elle atteignit la fée endormie, pile au moment où la créature ensorcelée lui fonçait de nouveau dessus. Elle ne l’avait même pas entendu arriver, trop prise dans le feu de l’action, étourdie et presque sourde sous l’adrénaline.
La rouquine sentit un vent puissant la heurter. L’arbre trembla si fort sous le choc des ramures qu’elle faillit lâcher prise. Elle se rattrapa au bras d’Arnaidé, dont les longs doigts blancs frémirent. Le cerf rugit, frustré de n’avoir pas pu attraper sa proie.
- Ah ! Alors, comment vas-tu faire, maintenant, hein ? Je suis bien trop haut pour que tu puiss—
La créature prit de l’élan, sauta et frôla son pied de sa mâchoire puissante.
- Oh mon dieu, par la culotte de Baldur ! Je n’ai rien dit, laisse-moi tranquille !
Yrsa sentit soudain, sous sa main, le corps d’Arnaidé se contracter violemment. Elle se tourna brutalement vers elle, toujours en équilibre précaire contre l’écorce. Le visage figé de la Grande Fée pivota pourtant vers le sien. Elle courba le buste et posa son front contre celui d’Yrsa. Yrsa ne bougea pas d’un poil, estomaquée. Elle resserra sa prise sur le bras délicat.
- Je vous en prie, supplia la jeune femme, subjuguée par les prunelles luisantes de la fée, je n’ai pas envie de finir en souper…
Tu as réussi, enfant d’Eldrath.
Une vive lumière jaillit de la fée, et Yrsa eut soudain très chaud. Une chaleur douce, agréable, qui lui fit du bien après la froideur mordante de la forêt corrompue. Elle sentit son corps léviter, mais elle ne lâcha pas Arnaidé ; cette dernière attrapa même sa main libre pour la maintenir contre elle.
- Il est temps que la forêt reprenne ses droits, lui dit la Grande Fée d’une voix claire et cristalline.
Yrsa baissa les yeux ; le cerf se tordait sur le sol, quelques mètres plus bas, enveloppé de lumière. Rùnar approchait à l’orée de la clairière, en boîtant. Puis elle vit d’autres silhouettes s’approcher par la gauche.
- Arnsketill, murmura Yrsa avant de se tourner vers la fée. Ils ne viennent pas pour vous faire du mal. Ils sont…avec moi.
- Je sais qui ils sont, enfant, répondit Arnaidé en posant une main sur sa joue. Va. Rejoins-les. Je m’occupe du reste.
Puis elle lâcha ses mains ; persuadée qu’elle allait se fracasser sur le sol, Yrsa ferma les yeux. Mais elle se sentit simplement redescendre, doucement. Le cerf ne la regardait même plus, plongé dans la douleur de sa propre corruption. Il semblait souffrir le martyr, et le cœur d’Yrsa fit une embardée à cette pensée.
Elle ne pensait plus à la douleur de sa joue ni à la fatigue de son corps. Juste à ce pauvre esprit torturé. Yrsa sentit des mains l’attraper par les épaules et la ramener définitivement sur le sol. Elle se défit brusquement de la poigne de fer d’Arnsketill : ce dernier avait l’air échevelé, les cheveux en bataille, le visage luisant de sueur. Baldr, Finn et Arolde s’étaient approchés du cerf, armes en main, prêts à se défendre.
- Bon sang, on croyait vous avoir perdus pour de bon ! gronda-t-il en lui jetant un regard impératif. Qu’est-ce qu’il se passe ici ? Es-tu blessée ?
- Je ne sais pas. Non, je vais bien. Par contre, votre fiston s’est pris la moitié d’un arbre, répondit-elle en pointant Rùnar du doigt. Je crois qu’il s’est cassé quelque chose.
Rùnar les rejoignit en se tenant l’épaule, le visage déformé par la douleur.
- Arnsketill…
Le mot mourut dans sa gorge. Il hoqueta de douleur, vacilla, et ses jambes cédèrent sous lui. Arnsketill et Yrsa se précipitèrent pour l’attraper et amortir sa chute.
- Cette épaule me fait un mal de chien…
- C’est simplement déboîté, annonça le plus vieux après un rapide coup d'œil. On va te remettre ça en place. Yrsa, tiens-le fermement.
Yrsa obéit immédiatement. Elle s’agenouilla à sa droite puis glissa un bras sous son épaule saine, l’autre sur son thorax pour le maintenir au sol. Rùnar était étendu sur le dos, la respiration courte, le visage pâle malgré l’effort évident qu’il faisait pour ne rien laisser paraître. Yrsa plongea ses yeux dans ceux du jeune homme, essayant de trouver de quoi le distraire. Elle savait ce que ça faisait, un membre déboîté, l’ayant déjà vécu elle aussi. Et ça faisait sacrément mal. Arnsketill était terrifiant quand il se fâchait, et il avait l’air franchement contrarié. Dans tous les cas, c’était mieux pour elle de coopérer.
- Tu verrais ta tête, se moqua-t-elle avec un sourire narquois. On dirait presque que tu t’es fait écraser par un arbre.
- Ah, ah… Très amusant…
- Oh, crois-moi, ça pourrait être bien pire. Maintenant, respire. Ça t’évitera de t’évanouir comme un idiot.
Rùnar l’écouta de mauvaise grâce et força ses muscles à se détendre. De l’autre côté, Arnsketill s’était accroupi sans un mot. Il observa l’épaule, la position anormale de l’humérus, la tension visible des muscles. Il posa une main ferme sur l’avant-bras de Rùnar.
- Ça va faire mal, dit-il simplement. Pas longtemps. Mais il faut que tu me laisses faire.
- Allez, courage, fiston, singea la jeune femme sans lâcher sa prise. Au pire, on t’arrache le bras et c’est réglé.
- Yrsa…
- Oups. Pardon.
Elle s’interrompit en sentant son corps se raidir brusquement sous ses mains. Toute trace de plaisanterie quitta son visage. Arnsketill commença à tirer. Lentement. Dans l’axe du bras. Une traction constante et implacable. Les muscles de Rùnar se contractèrent aussitôt, un souffle rauque lui échappa.
- Respire, ordonna Yrsa en se penchant un peu. Inspire… expire…
Il essaya de suivre le rythme, mais la douleur qui monta d’un cran le fit se cambrer malgré lui. Yrsa raffermit sa prise pour l’empêcher de bouger.
- Putain, lâcha-t-il entre deux souffles.
- Alors non, je ne l’ai jamais été, répondit-elle mécaniquement, sans l’ombre d’un sourire.
Il ouvrit des yeux furieux et chercha les siens, voulant lancer une réplique acerbe.
- Maintenant, dit Arnsketill en accentuant la rotation.
L’articulation se remit en place d’un coup dans un claquement sourd. Rùnar cria brièvement. Son corps se relâcha aussitôt, comme vidé de sa force. Sa main valide agrippa la jambe d’Yrsa dans un réflexe désespéré et il serra si fort qu’elle hurla à son tour.
- Lâche-moi, grogna-t-elle en tentant de se dégager.
Il ne la lâcha pas. Il serrait trop fort. Yrsa inspira brutalement, luttant contre l’envie de le repousser violemment. Luttant contre la nausée. Ses doigts tremblants attrapèrent son poignet.
- Rùnar. Lâche-moi.
Il n’y avait plus aucune moquerie dans son ton. Il desserra aussitôt sa prise, confus et haletant.
- Pardon… Je ne voulais pas…
Elle se dégagea tant bien que mal et recula sur les fesses, tandis que Rùnar restait immobile, haletant, les yeux clos.
- Fais ça encore une fois, dit-elle en détachant chaque syllabe, et je t’arrache la tête.
Il ouvrit les yeux de nouveau et lui jeta un regard noir.
- C’est fait, intervint Arnsketill. Ne bouge pas. Pas tout de suite.
La douleur était toujours là, lourde, mais l’éclair insupportable qui l’avait cloué au sol avait disparu. Il mit quelques secondes à reprendre ses esprits. La fatigue lui tomba dessus brutalement et il s’assit difficilement. La jeune femme retira sa cape pour en arracher l’extrémité, puis s’agenouilla pour immobiliser le bras contre le torse de Rùnar. Ses gestes étaient secs, mais précis. Il se laissa faire sans protester, encore un peu sonné.
- Maintenant, tu vas tout me raconter, jeune fille.
En s’affairant à mettre le bras de Rùnar en écharpe, elle lui résuma tout ce qui leur était arrivé, de la mort de Varg à la libération d’Arnaidé. Elle termina son récit en même temps que ses soins. Arnsketill se redressa.C’est alors qu’elle leva enfin les yeux.
Les cris de la bête avaient cessé, distrayant un instant la jeune femme qui leva la tête vers Arnaidé. La fée était toujours noyée de lumière, de plus en plus intense. Elle lui sourit et, d’un coup, la lumière se mit à se répandre partout : le long du tronc noueux de l’arbre, jusqu’aux racines et au sol, le long des branches qui reprirent vie et s’habillèrent des plus belles feuilles qu’elle n’avait jamais vues de toute sa vie.
Des fleurs bioluminescentes poussaient ici et là, l’herbe redevenait verte et tendre, la terre humide de vie. Toute la flore alentour reçut le même traitement. Finn et Arolde étaient estomaqués ; Baldr, lui, s’était agenouillé devant l’arbre et priait la Grande Fée. Yrsa sentit la tension la quitter d’un coup. Derrière elle, Rùnar inspira profondément en tentant de se redresser.
- Allons voir Arnaidé. Toi, ajouta le vieux chevalier en lui faisant un signe du menton, tu ne me lâches pas d’une semelle.
Il aida Rùnar à se lever. Le jeune homme était encore étourdi, mais tenait sur ses jambes. Yrsa sentit un poids lui tomber dans l’estomac et un grand froid l’envahir. Ils y étaient enfin, même si elle aurait préféré que cela n’arrive jamais. Aurait-elle été sauvée si elle n’avait pas aidé Arnaidé à se libérer ?
Et comment avait-elle pu la libérer ? Pourquoi avait-elle entendu ses appels, et pas Rùnar ?
Quel genre de… monstre était-elle, au juste ? Qui était-elle ?
La jeune femme sentit sa tête tourner et se laissa guider par ses deux geôliers, ses pensées divaguant ailleurs. Sur sa survie, sur sa vie… sur tout. Ils rejoignirent les autres qui s’étaient approchés de l’arbre ; Arnaidé était là, fusionnée au centre comme un cœur palpitant, son bas disparaissant dans l’écorce. Seul son buste, ses bras gracieux et sa tête en sortaient.
Elle était d’une beauté sans pareille, au visage fin et délicat, pâle, aux longs cheveux verts délicieux retombant en boucles le long de sa poitrine ronde et nue. Ses yeux étaient aussi grands que ceux d’une biche, d’un doré luisant. L’extrémité de ses bras était recouverte d’écorce brune, ses longs doigts de la même couleur, décorés de petites griffes acérées. Enfin, des ramures immenses, enlacées de ronces et de fleurs bioluminescentes, poussaient de son front jusqu’aux côtés de sa tête, formant des courbes parfaites.
Yrsa fut encore une fois subjuguée par la beauté de ses grands yeux. Puis, Arnaidé ouvrit la bouche et sa voix cristalline résonna jusqu’à eux, comme si elle était à leurs côtés sur le sol alors qu’elle culminait à plusieurs mètres de hauteur, prisonnière d’un corps immobile dont elle était le cœur.
- Pardonnez-moi pour tout ce que vous avez enduré, humains, en posant les pieds dans ma forêt. Pardonnez mon fidèle compagnon, aveuglé par la corruption et qui cherchait simplement à protéger mon corps affaibli. J’ai été victime de l’avarie de ma sœur cadette, qui a maudit ma forêt des semaines auparavant.
Yrsa sursauta lorsque le Cerf se plaça aux côtés de l’arbre. Débarrassé de sa malédiction, il débordait de vie : son corps couvert d’herbe colorée et de petites fleurs lumineuses, ses yeux brillants et turquoises les fixant avec une calme sérénité.
- Grâce à toi, enfant, j’ai pu me libérer de ma transe. Tu as été la clé.
- Pourquoi ? demanda Yrsa en passant devant Arnsketill.
- Ton immense pouvoir m’a permis de recouvrer mes forces plus rapidement et ainsi purifier ma forêt, mon sanctuaire. Mais tu n’y es pas encore totalement éveillée.
- Que voulez-vous dire, Grande Fée ?
- Je sais pourquoi vous êtes ici, Arnsketill de Daneland, reprit Arnaidé d’une voix plus forte. Et il faut que vous sachiez que l’épée que porte cette enfant ne pourra être maniée par personne d’autre qu’elle.
Un silence tomba dans la clairière. Arnsketill écarquilla les yeux, et Rùnar jura tout bas. Leur plan initial venait de tomber à l’eau de la manière la plus brutale qui soit. Yrsa sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale et posa la main sur la garde de son arme par instinct. Arolde, d’ordinaire très silencieux, s’approcha à son tour.
- Grande Fée Arnaidé, commença-t-il avec déférence, comment pouvons-nous changer cela ? Qu’est-ce qui pourrait nous permettre de manier cette relique sans risque ?
- Seule l’enfant est apte à porter l’épée, répéta Arnaidé, sans jamais cligner de ses yeux de biche irréels. Seule une personne ayant du sang altéré peut la manier. C’est ainsi, et cela ne changera jamais.
Seuls les sons du vent dans les feuillages perçaient le voile de plomb enveloppant le petit groupe. Seul Baldr ne faisait pas les gros yeux en fixant Yrsa comme si elle était tombée du ciel — conviction qu’il avait depuis le début.

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