Chapitre VIII - L'Enfant et le Golem
Le silence s’était fait pesant dans la clairière. La lumière d’Arnaidé n’avait pas faibli, palpitant encore autour de l’arbre régénéré. Sa voix s’éleva de nouveau. Plus grave.
- Il y a autre chose.
Même le vent sembla hésiter à reprendre sa course. Yrsa sentit son estomac se nouer, son souffle se couper. Elle n’arrivait plus à produire une pensée cohérente. Trop de choses se bousculaient dans son esprit, trop d’incertitudes, trop de surprises, trop de fatigue… trop de tout. Elle n’aimait pas le ton que prenait la fée, mais elle se força à rester calme pour donner le change, alors qu’à l’intérieur, elle avait l’impression d’être un volcan qui attendait d’exploser.
Arnaidé posa son regard lumineux sur elle.
- Tu portes en toi du sang de Façonné… ou d’Inachevé, ajouta la fée sans préambule. Je ne peux pas le déterminer précisément.
Les Inachevés et les Façonnés. Ils ne faisaient pas partie des légendes humaines, mais bien de leur réalité : leur monde était empli d’horreurs et de merveilles, et ces créatures altérées en faisaient partie. Elles foulaient leurs terres depuis des temps immémoriaux, dans l’ombre, à la fois trop parfaites et imparfaites pour vivre parmi les humains. L’histoire de leur arrivée parmi eux différait selon les religions et les légendes, mais une chose était sûre : ils existaient bel et bien. Yrsa en avait déjà vu quand elle était enfant, et son souvenir en était encore vif tant il avait été marquant.
Rùnar fronça les sourcils en lui jetant un regard. Yrsa le croisa, mais elle ne sut dire ce qu’elle lut dans ses prunelles. Du dégoût ? De la colère ? De la pitié ? Ils se retrouvaient tous dos au mur. Son mensonge avait pris une ampleur qui la dépassait, et cela arrivait bien plus rapidement que prévu. Son mensonge s’était avéré réalité contre son gré, prisonnière d’une origine mystérieuse, d’un sang altéré.
Quel genre de monstre était-elle ?
Yrsa inspira un grand coup pour remettre ses pensées en ordre. Ils allaient devoir expliquer tout cela à Baldr, Finn et Arolde, qui étaient les seuls à croire, depuis le début, qu’elle était une divinité. Elle eut un bref rire, sec. Un rire nerveux.
- Évidemment. Tout aurait été trop simple, sinon, répondit-elle avec sarcasme
Personne ne releva. Rùnar, non loin d’elle, avait crispé la mâchoire. Arnsketill, lui, ne disait rien. Yrsa pouvait presque voir son cerveau se tourner et se retourner dans sa boîte crânienne pour élaborer un plan à toute vitesse. Pour sa part, elle était bien trop anesthésiée pour avoir le temps de réfléchir à comment sauver sa peau. De réfléchir à son existence. À sa naissance.
- L’épée que vous avez trouvée, reprit la fée, n’est pas celle de la légende telle qu’on la raconte.
Cette fois, Rùnar réagit. Il s’avança à côté d’Yrsa.
- Comment ça, pas celle de la légende ?
- Ce n’est pas une arme forgée pour être brandie. C’est un Golem très ancien en éveil, un échec.
Yrsa sentit un frisson lui courir le long de l’échine.
- Un… Golem ? répéta-t-elle lentement.
- Oui. Et ta particularité est entrée en résonance avec lui.
Les mots s’enfoncèrent en elle comme une lame froide.
- Le lien qui vous unit est puissant, poursuivit la fée. Unique. Il vous permettra de communiquer avec celui qui est enfermé dans la lame. Mais il te rend aussi visible.
- Visible pour qui ? demanda Arnsketill, d’une voix dure.
Un silence.
- Pour ma sœur. Eris. Celle qui a maudit ma forêt.
Arnaidé avait prononcé ce nom, comme un poison qu’on hésite à libérer. Yrsa déglutit et fit un pas en arrière.
- Elle voudra l’arme, continua la fée. Et elle te voudra, toi aussi. Ensemble, vous pourriez lui offrir ce qu’elle cherche depuis longtemps : tuer un dieu.
Elle baissa légèrement le menton, sans cligner de ses yeux de biche. On ne pouvait lire ni ce qu'elle pensait, ni ce qu’elle ressentait. Arnaidé était chaleureuse comme une fleur en éclosion mais aussi froide comme de la glace. Ce mélange mettait Yrsa mal à l’aise.
- Mais cela aura un prix. Ton sacrifice, ajouta-t-elle en tendant une paume ouverte devant elle, et celui du Golem — elle ouvrit son autre paume. Peut-être bien plus encore.
- Peut-être ? lâcha Yrsa, un rire amer au bord des lèvres. C’est censé me rassurer ?
- Non, répondit la fée du tac au tac.
Arnsketill inspira profondément. Baldr et Finn avaient l’air complètement perdus et cela fit monter son stress d’un cran supplémentaire. Arolde, lui, était aussi stoïque qu’une statue. Allaient-ils vouloir la tuer en comprenant qu’elle les avait trahis ? Mais les avait-elle vraiment trahis, alors qu’ils venaient d’apprendre qu’elle avait réellement du sang de divinité, de créature féérique ou d’autre chose encore ?
- Que pouvez-vous nous dire sur ce… Golem ? demanda Arnsketill. Vous avez parlé de quelqu’un qui est enfermé dans la lame.
- Il s’agit d’un Inachevé, un humain qui a été fusionné avec un objet inanimé, répondit la fée. Trop imparfait pour être un Façonné, il a été rejeté et perdu sur Eldrath jusqu’à son éveil. Jusqu’à ce que l’enfant le trouve.
Arnaidé tourna légèrement la tête vers l’épée, puis vers Yrsa. Celle-ci frissonna.
- Je ne peux vous apporter plus de détails, car mes connaissances sont limitées. Sachez simplement que ce dieu… est très puissant. Il est le père des Altérés, leur créateur. Il a conduit les Inachevés à une vie d'errance et les Façonnés seraient sous son contrôle, cachés dans l’ombre.
- Que proposes-tu ? dit Arnsketill.
- Je vais poser un enchantement sur l’enfant et le Golem. Un voile temporaire. Eris ne pourra pas les sentir pendant un temps.
- Et après ?
- Après, vous aurez besoin de vraies réponses. Kjarn, le Sage Cornu de Noravellir, en détient une partie. Allez le trouver. Eris ne doit pas mettre la main sur eux deux.
La lumière autour d’Arnaidé sembla s’adoucir. Un bref silence suivit, durant lequel Arnsketill sembla faire fonctionner absolument tous les neurones dont il disposait.
- Très bien, répondit finalement le vieux chevalier.
- Reposez-vous ici, cette nuit. Sous ma protection. Mais sachez que ce répit est fragile.
Yrsa n’écoutait déjà plus vraiment. Les mots se mêlaient, glissaient sur elle sans parvenir à s’ancrer dans sa mémoire. Altérée. Golem. Sacrifice. Dieu. Façonnée ou Inachevée ? Tout tournait trop vite. Quand ils commencèrent à installer le campement, elle s’éloigna sans un mot, attirée par le murmure discret de l’eau un peu plus loin. Elle avait besoin de silence. Et surtout, de respirer. Aucun d’entre eux ne l’en empêcha, et elle en fut ravie.
Yrsa suivit le ruisseau sans vraiment le regarder. Ses pas la portaient mécaniquement. Son corps décidait à sa place. Le bruit de l’eau était trop fort, puis trop lointain. Elle s’agenouilla près de la berge et plongea ses mains dans l’eau froide. Le contact la fit frémir mais elle s’y accrocha. Elle avait besoin de s’ancrer au monde, à ce qui existait. Le froid mordait ses doigts, mais tout son être brûlait à l’intérieur.
Peu à peu, son souffle se dérégla. Une inspiration courte. Puis une autre. Et l’air se bloqua soudain dans sa poitrine. Son corps ne lui obéissait plus. Une pression se referma sur son sternum, comme si quelque chose l’écrasait. Le peu d’air qu’elle avait réussi à inspirer refusa de sortir.
Qu’est-ce qui m’arrive ?
Yrsa posa une main sur sa poitrine, l’autre s'agrippa à l’herbe humide. Son cœur battait beaucoup trop vite. Il résonnait dans ses tempes, chaque pulsation lui brouillant la vue. Le monde tangua.
Altérée.
Sacrifice.
Golem.
Dieu.
Sacrifice.
TUER.
Les mots revinrent sans ordre, en rafale. Comme un bruit blanc, qui l’empêchait de prêter attention à son environnement. Elle aurait pu mourir, maintenant tout de suite, la gorge déchirée par un draugr, la poitrine transpercée par l’épée de Finn. Mourir sous les yeux déçus de Baldr, qui l’avait suivie malgré son mensonge. Il avait cru en elle alors qu’elle n’était qu’une imposture, une usurpatrice, une menteuse. Alors qu’elle n’était rien de tout ça. Elle n’était rien d’autre qu’une étrangeté, un monstre, un outil.
Elle tenta de se relever, mais ses jambes flageolèrent. Une vague de chaleur la traversa, suivie d’un froid sévère. Elle n’arrivait plus à contrôler les tremblements de ses mains, de son corps. Une nausée brutale lui monta à la gorge.
- Respire… murmura-t-elle à elle-même, avant de gémir.
La dégringolade commença. Chaque inspiration lui donnait l’impression d’étouffer davantage, comme si un feu gelé brûlait en elle, rongeait ses entrailles, son crâne et son cœur. Des larmes roulèrent sur ses joues. Elle prit sa tête d’une main, attrapa ses cheveux et se pencha presque jusqu’à effleurer l’eau glacée du ruisseau. Son autre main glissa sur la berge humide. C’était trop. Tout était trop. Le monde avait perdu ses couleurs chatoyantes, la forêt était hostile, si hostile…
Elle se sentait mourir.
- Yrsa.
La voix grave qui retentit derrière elle la sortir de sa torpeur. Elle sursauta, haletant, le cœur prêt à exploser. Arnsketill se tenait à quelques pas. Il ne s’approcha pas plus, ne haussa pas le ton, et resta immobile.
- Ne bouge pas, dit-il calmement.
Yrsa ouvrit la bouche pour répondre, mais seul un souffle en sortit. Sa poitrine se soulevait en spasmes.
- Regarde-moi. Tu es vivante. Tu vas bien. Concentre-toi sur ma voix, sur le sol sous ta main. Allez.
Il s’accroupit lentement, sans s’approcher davantage.
- Tu n’es pas en train de mourir.
Un sanglot la secoua de la tête aux pieds. Ses doigts se plantèrent dans la boue.
- J’peux pas, balbutia-t-elle, la morve au nez.
- Si, tu peux. Tu respires. Inspire, bloque, et expire.
Yrsa inspira, bloqua son souffle, puis expira lentement. Elle se concentra sur sa main ancrée dans le sol, sur la terre incrustée sous ses ongles, sur l’odeur de l’herbe humide, sur la voix d’Arnsketill. Son rythme s’apaisa, petit à petit. Le monde lui parut soudain plus réel, plus tangible. La pression dans sa poitrine se desserra juste assez pour dénouer un peu le nœud qui y siégeait. Elle resta là, immobile, recroquevillée, vidée de son énergie. Arnsketill ne bougea toujours pas.
- Je suis désolé, dit-il après un long silence.
Elle releva la tête, surprise. Ses yeux noisette étaient encore flous, mais elle était là. Il avait l’impression d’avoir une autre Yrsa face à lui, et pas la jeune fille insolente et insupportable qu’il avait rencontrée il y a plusieurs semaines. Il voyait une enfant effrayée et perdue qui essayait de survivre avec ce qu’on voulait bien lui donner. Il avait lui-même été cet enfant. Il savait ce qu’elle ressentait.
Il savait…
- Pour tout ce que tu as perdu. Pour ce que tu subis à cause de nous.
Yrsa essuya la morve qui coulait de son nez avec sa manche.
- Tu es un dommage collatéral de quelque chose qui te dépasse. Qui nous dépasse aussi. Tu ne méritais pas de perdre ton foyer ni d’être jetée dans tout ça.
Les mots s’enfoncèrent profondément dans son esprit. Mais cette fois-ci, cela ne fut pas douloureux. C’était presque doux, à vrai dire.
- Le destin nous a menés ici, poursuivit-il en se redressant sur ses jambes. Mais le destin n’excuse rien. À partir de maintenant, nous trouverons une solution. Ensemble.
Elle ferma les yeux. Les larmes coulaient encore, mais la panique avait reculé.
- Merci, souffla-t-elle.
Il inclina légèrement la tête.
- Reviens quand tu seras prête. Nous devons parler de plusieurs choses, jeune fille.
Il tourna les talons mais la regarda une dernière fois par-dessus son épaule.
- Et ne t’inquiète pas pour Finn et Baldr. Je vais tout leur expliquer.
- Arolde savait, alors ? demanda-t-elle en faisant la moue.
- Oui, répondit-il simplement avec un sourire du côté droit.
- Baldr va être déçu.
Le visage de l’homme s’adoucit légèrement.
- Tu as finalement bien du sang de divinité — plus ou moins. Ce n’était donc pas vraiment un mensonge. Je te laisse.
Il s’éloigna, la laissant avec le ruisseau, le silence. Et un souffle nouveau. Une partie de sa rancœur s’était enfin apaisée. Yrsa ne connaissait pas leur histoire, ni leurs objectifs. Si eux aussi étaient dépassés par les évènements, c’est qu’ils en avaient perdu le contrôle. Mais avaient-ils déjà eu le contrôle, dès le départ ? Et s’ils étaient l’instrument de quelque chose de bien plus grand qu’eux ?
Quelque chose qui te dépasse.
Quelque chose qui nous dépasse.

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