Chapitre IX - Conflit stratégique et ragoût

10 minutes de lecture

Yrsa se souvenait du jour où elle avait vu un Inachevé pour la première fois. Des créatures, mi-humaines, mi-divines. Imparfaites. Parfois sages et puissantes, comme l’était Arnaidé, parfois misérables et faibles, comme celui qu’elle avait connu. Si elle avait peu de souvenirs de sa sixième année, elle se souviendrait toujours de cet Inachevé qu’elle avait rencontré au marché des esclaves. Haute comme trois pommes, effrayée et seule, elle attendait qu’on la sauve. Que sa maman la retrouve et la ramène à la maison, auprès de son frère et de sa grand-mère. Mais son chez-elle n’était désormais plus que cendres et agonie. C’est à peine si le souvenir de la mort de sa famille s’imprimait encore dans son esprit : seuls restaient la solitude du présent et l’incertitude de l’avenir.

Puis, elle l’avait vu. Un être partiellement aquatique, humanoïde, aux branchies difformes et à la peau translucide. Incapable de survivre durablement sous l’eau, mais inapte à l’exposition prolongée à l’air libre. Un être si misérable et mélancolique qu’Yrsa s’en rappelait encore aujourd’hui. On appelait ceux de son espèce les Noyés. Ils n’avaient échangé que quelques mots, à voix basse. Et il était mort la nuit suivante, asphyxié, tué à la fois par un manque d’eau et par un excès d’oxygène.


Qui es-tu ? Je suis Yrsa.

Je m’appelle Sadir. Je suis incomplet.

Où allons-nous ?

Moi, vers ma mort. Toi, tu as toute la vie devant toi. Alors vis, enfant.


Alors, de qui était-elle née ? Qui était son géniteur ? Un Noyé ? Un Cornu ? Un Façonné ? Son questionnement intérieur s’arrêta quand elle arriva au campement, le visage et les mains propres. Ses habits étaient encore boueux, mais elle devait faire avec. Plus haut, dans l’arbre, Arnaidé luisait toujours d’une lumière douce, mais plus tamisée, comme si elle s’était endormie. Ses beaux yeux étaient fermés, son visage apaisé. Pourtant, le reste de la forêt et de ses plantes bioluminescentes semblaient plus éveillés que jamais.

Les autres l’attendaient autour du feu, préparant un ragoût chaud. Ils parlaient encore. Ils se turent quand elle approcha. Pas brutalement, mais cela instaura un silence tranchant entre eux. Arnsketill leur avait parlé, et elle le ressentit aussitôt. Baldr fut le premier à lever les yeux vers elle. Son expression ne changea pas : il lui adressa même un léger signe de tête, presque un sourire. Comme si rien n’était arrivé. Finn, en revanche, détourna le regard — et ça, elle le remarqua aussitôt. Yrsa s’arrêta à quelques pas, mal à l’aise, et se pinça l’arête du nez en soupirant. C’était reparti pour un tour.

  • Bien… murmura-t-elle pour elle-même avant de lever la voix. Arnsketill vous a parlé.

Baldr hocha la tête.

  • Oui.

Le feu crépita dans le silence. Rùnar la fixait du coin de l'œil, impassible, ce qui la fit déglutir.

  • Je vous dois des excuses, dit-elle avec un demi-sourire gêné.
  • Si ça ne tenait qu’à moi, je t’aurais déjà coupé la tête, répondit Finn en riant sans joie.
  • Finn, intervint Baldr avec calme.
  • Quoi ? coupa l’autre. Elle nous a baladés pendant des semaines !

Il releva les yeux vers Yrsa. Ils étaient comme des puits sans fond, animés par la rancune.

  • Je n’aime pas être pris pour un con.

La remarque la piqua, et elle rougit violemment. Elle se racla la gorge.

  • Je comprends. Je suis désolée et—
  • Tu mériterais juste qu’on te bute, ajouta Finn en s’approchant d’elle, menaçant.

Arnsketill se leva, prêt à intervenir.

  • Finn. Assieds-toi, ordonna-t-il fermement, sans hausser la voix.
  • Elle nous a tous pris pour des imbéciles ! Et vous, vous laissez passer ça ? Vous êtes stupides ou quoi ?
  • J’ai dit : assieds-toi.

Finn obtempéra de mauvaise grâce. Personne n’avait envie de contrarier Arnsketill. Yrsa sentit un rire monter à la poitrine mais elle s’efforça de le cacher. Baldr se leva à son tour et s’approcha d’elle, sans brusquerie.

  • Tu as menti, oui. Mais tu ne l’as pas fait pour nous nuire.

Il posa brièvement sa main sur son épaule et, pour une fois, Yrsa ne ressentit pas l’envie de le repousser.

  • Et finalement, tu es vraiment une fée, non ? Une moitié de divinité, ce n’est pas rien !
  • Une divinité ? Un monstre, plutôt.
  • Ferme-la, Finn, soupira Rùnar, blasé.
  • Ça reste un énorme mensonge !
  • Et elle, une gamine terrifiée, répondit Baldr en pointant un doigt accusateur sur lui, tu aurais fait comme elle si c’était pour sauver ta peau.
  • Plutôt crever qu’être fourbe et manipulateur.

Yrsa commença doucement à sentir la moutarde lui monter au nez. Oui, elle avait menti, certes. Elle les avait pris pour des imbéciles. Mais lui, n’avait-il rien à se reprocher ? N'étaient-ils pas tous coupables, à l’origine ? Elle se dégagea brutalement de Baldr et se dirigea vers Finn tandis qu’il se détournait pour manger son ragoût : son poing partit à toute vitesse heurter la joue du guerrier. Pris par surprise, il s’étala dans la terre, puis se releva immédiatement. Il s’élança vers elle et lui envoya un crochet du gauche en plein visage. Arnsketill, Arolde et Baldr l’attrapèrent par les bras et les épaules pour le retenir. Sans eux, il aurait certainement tué la jeune femme.

  • Arrête, Finn ! s’écria Arolde.

Rùnar se précipita vers Yrsa. La rouquine était tombée sur le derrière, le nez en sang, mais elle semblait aller bien. Elle repoussa furieusement la main que lui tendait le blond et se releva d’un bond.

  • Oh, oui… D’accord. J’ai menti.

Sa voix trembla, puis se raffermit.

  • J’ai menti pour ne pas mourir. Pour ne pas finir éventrée ou pendue à un arbre. Quelle horreur, vraiment !

Elle ricana.

  • Je l’avoue. Je ne suis qu’une fourbe. Une manipulatrice. J’aurais sans doute dû faire comme vous. Y aller franchement.

Elle essuya machinalement le sang qui coulait.

  • Brûler une ferme. Massacrer des gens innocents. Ça, au moins, c’est sans détour.

Ils restèrent silencieux. Elle inspira difficilement. Sa poitrine lui résistait encore. Elle avait peur. Elle était en colère. L’injustice de la situation la prenait aux tripes. Il était temps de remettre les choses à leur place, puisque personne à part Arnsketill ne l’avait encore fait. C’était elle la victime, dans toute cette histoire.

Elle avait conscience que ce n’était pas leur problème, mais cela la dérangeait qu’ils puissent tous n’en avoir rien à faire. Elle voulait savoir s’ils avaient au moins une once de culpabilité. Peut-être était-elle trop naïve d’espérer cela. Elle devait se défendre, quitte à en mourir. Elle n’avait plus que sa stupidité et son courage, puisque le reste avait été réduit en cendres.

  • Alors oui, je vous ai pris pour des cons. Et vous m’avez crue. Désolée pour ton ego fragile, Finn.

Finn mordit sa lèvre jusqu’au sang, furieux. Il tenta de se dégager violemment en poussant un cri rauque, mais il était fermement maintenu par les autres. Elle leva les yeux vers Arnsketill, épuisée.

  • Maintenant, on va discuter. Je veux savoir pourquoi je suis là. Ce que vous cherchez. Ce que vous comptez faire de moi.

Il y eut un bref silence et Rùnar soupira en se frottant la nuque. Ses yeux ambrés rencontrèrent les prunelles émeraudes de son mentor, et il ferma les paupières en hochant la tête. Yrsa les regarda une fois de plus faire leur manège et cela n’apaisa pas sa colère, sans pour autant l’attiser davantage. Elle se sentait anesthésiée, mais cette fois ce n’étaient pas la peur et l’incompréhension qui dominaient. Elle inspira profondément, les poings toujours serrés. Son nez brûlait, sa joue était tuméfiée, mais elle tenait solidement sur ses jambes. Sa propre robustesse l’étonnait.

Quand Finn fut calmé, ils s’assirent tous autour du feu. L’homme s’isola un peu, sans la quitter de ses yeux orageux, surveillé de près par Baldr et Arolde. Yrsa ne tenta même pas de le narguer, même si elle en mourait d’envie. Elle pouvait jouer une fois avec la chance, pas deux. Ce type allait finir par la tuer. Par précaution, elle se plaça de l’autre côté du feu de camp, aux côtés de Rùnar et Arnsketill.

  • Bien… commença finalement Rùnar en s’asseyant lourdement. Par où commencer ?

Yrsa s’assit à son tour, méfiante.

  • Par le début, ce serait pas mal. Enfin, je suppose.

Elle se tut aussitôt en le voyant faire les gros yeux.

  • Au départ, notre mission était simple, même si elle semblait… impossible. Ramener l’Épée de Lumière, au roi Canut du Roenmark. Mon père.

La jeune femme ne dit rien et lui fit un geste du menton pour l’inviter à continuer.

  • Les Jarnbjörn — il désigna les autres de la main — et moi-même avons organisé une révolte contre lui, il y a six mois. Une révolte qui a échoué. Nous devions donc accomplir cette mission dans le but d’obtenir sa grâce et ne pas finir exécutés.
  • Et… pourquoi moi, dans tout ça ?
  • Les indices nous ont mené à Pye, chez toi. Nous avions pour ordre de tuer tout témoin, toute personne ayant été en contact direct ou indirect avec la relique, expliqua le jeune homme en fermant les paupières douloureusement. Ta… famille — il y avait une hésitation dans sa voix — faisait partie de ces témoins. Et si tu n’avais pas été la seule capable de tenir l’épée, nous t’aurions tuée aussi.

Il y eut un silence durant lequel Yrsa tournait et retournait les informations dans son crâne.

  • L’Épée de Lumière n’est qu’une légende pour bercer les petits enfants. Arnaidé nous a confirmé qu’elle n’existe pas réellement !
  • L’épée qu’il cherchait, non, répondit Rùnar en posant les yeux sur la lame, mais la tienne est bien réelle. Puissante, qui plus est. S’il met la main sur toi… sur vous deux, alors nous sommes tous morts.

Il secoua la tête, la mâchoire crispée.

  • Et toi, tu seras sacrifiée. Un outil conscient au service d’un roi fou. Qui sait ce qu’il voulait faire de cette épée. Mais je le connais suffisamment pour savoir que cela ne profitera à personne.

C’était bel et bien une cause qui les dépassait tous. Des noblions rebelles en cavale, un prince déchu et une ex-esclave aux origines étranges. Des dommages inévitables et irréparables. Arnsketill s’approcha du feu pour remplir des bols de ragoûts.

  • Tu as un pouvoir que nous ne pouvons ignorer, jeune fille, lâcha-t-il sans détour, concentré sur sa tâche. Canut ne doit pas te mettre la main dessus, ni cette Eris. Nous avons besoin de toi pour contrecarrer ses plans. Pour le renverser et changer l’avenir du pays. Voire même du monde entier.

Yrsa inspira, serrant les dents. Malgré sa gentillesse lors de sa… crise de panique ? Le vieil homme ne voyait toujours en elle qu’une arme dont il pourrait se servir à sa guise. C’était un homme pragmatique et stratège : Canut et Eris ne l'utiliseront pas, mais lui, oui, si cela peut l’aider à éjecter un roi cruel de son trône corrompu.

  • Non. Je refuse, dit Rùnar en se levant d’un bond. Elle est humaine, Arnsketill ! Humaine. Elle a une vie, une conscience et un cœur. Je refuse d’encore faire des victimes inutiles. Il y en a déjà eu beaucoup trop. Je ne…

Yrsa sentit un souffle chaud traverser sa poitrine gelée. Ce n’était ni un serment, ni une déclaration d’amour. Juste la vision d’un jeune homme mettant son âme à nu pour elle. Pour la première fois depuis longtemps, elle sentit qu’on la voyait autrement que comme une nuisance, un objet. Elle découvrait ce que cela faisait d’être à nouveau humanisée. Et cela venait de la personne qu’elle supportait le moins dans ce groupe d’hommes perdus — après Finn, malgré tout.

Pour la première fois depuis leur rencontre, Yrsa croisa vraiment le regard de Rùnar. Une véritable plongée dans ses prunelles dorées. Elle y vit beaucoup de choses : de la colère refoulée, de l’inquiétude, mais surtout un océan de culpabilité. Un poids trop lourd, qu’il portait depuis bien trop longtemps. Baldr et Finn observaient en silence. Le premier d’un air calme et mesuré, le second toujours méfiant et fâché. Arolde, lui, fronça les sourcils.

  • C’est risqué, murmura-t-il en plongeant sa cuillère dans son bol de ragoût. La garder avec nous…. c’est risquer notre survie. Le voile d’Arnaidé finira par tomber. Mais Arnsketill a raison : nous devons la garder à nos côtés.

Rùnar se tourna vers lui comme s’il avait insulté sa génitrice. Ainsi donc, aucun d’eux n’était de son côté ? Ils allaient continuer à utiliser une jeune fille pour leurs propres desseins, pour une révolte pour laquelle elle n’aurait jamais dû être actrice ? N’avaient-ils donc aucun remords ?

  • La vie est faite de choix difficiles, fils, dit Arnsketill en posant sa main sur l’épaule valide de Rùnar. Et en tant que futur roi, tu auras des choix difficiles à faire. Le cœur est important, mais la tête doit prendre le dessus sur tout le reste. Nous avons besoin d’Yrsa. Et elle a besoin de nous.
  • Ah ? Ah oui. Bien sûr, répliqua la rouquine en levant les yeux au ciel.

Un silence s’installa, pesant. Rùnar serra le poing.

  • Demain, à l’aube, nous partirons pour Noravellir, dit-il en fronçant les sourcils. Si ce Kjarn est si sage et puissant, il pourra peut-être trouver une solution pour délier Yrsa de ce lien avec l’épée.
  • Tu as entendu Arnaidé. C’est impossible, répliqua Arolde en secouant la tête. Elle doit apprendre à utiliser ce lien. Nous n’avons pas le choix.

Yrsa se pinça l’arête du nez et souffla d’exaspération. Il était vraiment grand temps qu’on la laisse aller dormir, sinon elle ne répondrait plus de rien. Sa rancune envers eux n’était pas entièrement éteinte. Mais elle comprenait. Elle comprenait les sacrifices, leurs responsabilités, le poids des décisions. Elle comprenait Rùnar. Arolde et Arnsketill avaient raison : il n’y avait pas d’autre choix. Ils étaient tous coincés.

  • Bon. D’accord, dit-elle enfin en tapant dans ses mains. Très bien. Je vous suis.
  • Tu n’as de toute façon pas ton mot à dire, jeune fille. Au vu de la situation, nous t’aurions emmenée avec nous, de gré ou de force, conclut Arnsketill en croisant les bras.

Elle leva de nouveau les yeux sur la cime des arbres.

  • Certes. Après tout, je n’ai nulle part où aller. Oh, et j’ai une épée bizarre. Qui va se mettre à me parler bientôt. Parce qu’il y a quelqu’un enfermé dedans. Que demander de plus ? À part un supplément de ragoût. S’il vous plaît.

Baldr éclata de rire. Rùnar se passa une main sur le visage. Un silence s’installa, cette fois plus calme. Le feu crépitait, projetant des ombres dansantes sur leurs visages. Tout était loin d’être résolu, mais Yrsa sentait qu’ils formaient désormais tous un front commun. Un lien ténu et fragile, mais bien réel.

Annotations

Vous aimez lire Leda-Z ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0