Chapitre X - Première vision

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 Alors qu’elle terminait son bol de ragoût en silence, Yrsa passait en revue les nouvelles informations dont elle disposait. Son plan était simple : survivre avec ce qu’elle avait en sa possession. Les Jarnbjörn voulaient se servir d’elle, alors elle n’allait pas se gêner pour en faire de même. Surtout si une Inachevée sanguinaire et un roi fou en avaient après elle.

 La jeune femme vit du coin de l'œil Rùnar s’éloigner vers les bois. Il cherchait sans doute un peu de tranquillité. Elle haussa les épaules, indifférente, tandis qu’Arnsketill se dirigeait vers elle. Il avait une pile de bols et de couverts dans une main, la petite marmite vide dans l’autre. Elle n’eut même pas le temps de penser à un échappatoire qu’il la dominait de toute sa hauteur, imposant, presque écrasant.

  • Tu tombes à pic, jeune fille. Voilà ta mission pour ce soir, dit-il en lui fourrant la vaisselle sale dans les bras. Tu dois savoir faire ça parfaitement, n’est-ce pas ?
  • Effectivement, mais je ne vois pas pourq—

 Il lui jeta un regard inquisiteur, l'œil brillant, sa cicatrice déformant encore plus son visage dans les ombres de la nuit.

  • Chef, oui chef, ajouta-t-elle en faisant volte-face à toute vitesse.

Yrsa s’éloigna vers le ruisseau en grommelant.

  • Bien évidemment, la grande Dame Yrsa sait faire la vaisselle en sa qualité d’esclave, mais surtout de femme ! râla-t-elle une fois à destination. On dirait la vieille Hild. “ Yrsa, récure la mangeoire des cochons. Yrsa, gratte le fond de la marmite de bouillie…”
  • Yrsa, tu peux pas t’arrêter de raconter n’importe quoi juste cinq minutes ? s’écria une voix dans son dos.

 La rouquine fit un bond impressionnant et faillit s’étaler de tout son long dans le ruisseau. Rùnar était assis, dos à un arbre, le visage fatigué. Il pouffa de rire en entendant Yrsa couiner comme un lapin effrayé.

  • Tu aurais pu signaler ta présence ! dit-elle en le pointant d’un doigt accusateur.
  • On ne t’a jamais appris que c’est malpoli de pointer les gens du doigt ?
  • Non, jamais. Puisque tu es là, tu vas pouvoir m’aider à faire la vaisselle, petit prince.

Rùnar la regarda avec un air sincèrement blasé, accentuant encore les cernes sous ses yeux fatigués.

  • Tu es sérieuse, là ? demanda-t-il en se redressant un peu.
  • Bien sûr. Tu n’as jamais fait la vaisselle à une main ? Parce que moi, si. C’était pas simple, mais j’ai réussi, répondit-elle en jonglant avec les bols.
  • Je ne ferai pas la vaisselle. Mais je peux te tenir compagnie.
  • Je n’ai pas besoin de ta compagnie pour un truc aussi trivial.

 Yrsa s’accroupit devant l’eau et s’acquitta de sa tâche avec lassitude. Le fatigue lui tombait dessus et elle n’avait qu’une envie : s’étaler par terre, dans l’herbe tendre, et dormir pendant plusieurs jours d’affilée.

  • J’étais là en premier, donc c’est plutôt toi qui es venue me tenir compagnie, continua le jeune homme blond. Ou plutôt, pour troubler ma tranquillité.
  • Tu crois que j’ai encore l’énergie d’aller à l’autre bout de la forêt juste pour faire la vaisselle ?

 Il ne répondit pas et un silence paisible s’installa entre eux. Il n’y avait aucune gêne, ni quoi que ce soit de ce genre. Juste le calme et un repos bien mérité. Quand enfin elle termina de tout nettoyer, elle empila le tout dans la marmite pour s’en servir de panier. Elle s’arrêta devant Rùnar, qui s’était adossé à l’arbre, les paupières baissées. Il avait la peau blafarde, le front humide de sueur, et se tenait l’épaule. Yrsa fronça les sourcils.

  • Ça ne va pas ? demanda-t-elle d’une voix plus douce que d’habitude.

Rùnar détourna légèrement la tête en pinçant les lèvres.

  • Juste fatigué. Rien de grave.

 Elle arqua un sourcil, sceptique. Son souffle était court, comme si chaque inspiration lui provoquait une douleur. Il tenta de se redresser et laissa échapper un souffle douloureux.

  • À part à l’épaule, as-tu mal ailleurs ? insista-t-elle en posant la marmite à ses pieds pour s’accroupir devant lui.
  • Laisse tomber, ça va aller, dit-il en s’appuyant contre l’arbre pour se lever. Retourne au campement.
  • Oui, bien sûr. Assis. Sinon, je me fâche.

Il ouvrit grand les yeux, outré.

  • Mais pour qui tu te pr—
  • Je me prends pour la reine du Daneland, répondit la jeune femme en levant les yeux au ciel. Fais-moi confiance et pose. Tes. Fesses.

 Rùnar renonça alors à se lever et se laissa faire. Il n’avait de toute façon plus l’énergie de lutter. Il avait du mal à comprendre Yrsa, parfois. Comment pouvait-elle être si tendre pendant un instant et si brutale la seconde d’après ? Si amicale et si distante ? Elle n’avait pas peur. Du moins, pas en apparence. Il ne savait pas s’il devait respecter son courage ou mépriser son inconscience. Courage ? Stupidité ?

  • Je me permets.

Il sentit le dos de la main fraîche d’Yrsa se poser sur son front, puis sur sa joue, furtivement. Cela le tira de ses pensées.

  • Tu fais un peu de fièvre, dit-elle à voix basse, plus pour elle-même. Laisse-moi jeter un coup d'œil à ton épaule. Je dois vérifier s’il n’y a pas de signe d’infections.

 Rùnar soupira mais ne protesta pas. Elle souleva doucement le bras, l’examina dans la lumière de la lune. Une petite ecchymose commençait à se former autour de la luxation, mais rien d’alarmant. Elle le relâcha rapidement, non sans délicatesse.

  • Rien de suspect. Autre chose ?
  • Non. C’est bon, tu peux me laisser tranqu—

Elle poussa un soupir agaçé et appuya sur ses côtes avec son doigt, le faisant hoqueter de douleur. Il repoussa son doigt en tapant dessus comme on rabroue un enfant.

  • Mais… ça va pas ?!
  • Tu dois avoir des côtes fêlées. Alors arrête de faire l’idiot et laisse-moi faire, bon sang de bonsoir ! s’énerva-t-elle avant de saisir un bol dans la marmite.

La jeune femme se dirigea vers le ruisseau, remplit le récipient d’eau fraîche et s’accroupit de nouveau devant lui.

  • Bois ça. Et je vais devoir faire quelque chose qui ne va pas te plaire.

Il but l’eau sans protester. Il savait qu’elle cherchait sincèrement à l’aider malgré tous les accrochages qu’ils avaient eu depuis leur rencontre.

  • Dis toujours.
  • Soulève ton haut.
  • … Pardon ?
  • J’ai dit : soulève ton haut. Je dois vérifier que tu n’as pas d’hémorragie interne, répéta-t-elle en se frottant les bras.

Rùnar la fixait avec une méfiance nouvelle.

  • J’ai froid. Donc si je pouvais vérifier que tu ne meures pas durant la nuit et te ramener au campement pour dormir, ce serait vraiment merveilleux. Promis, je ne suis pas une horrible dévergondée.

Le jeune homme se passa une main lasse sur le visage.

  • Très bien.

 Il décolla son dos de l’arbre, se redresse difficilement, puis souleva sa tunique jusqu’au niveau de ses côtes. Elle se contenta d’un rapide examen visuel, sans le toucher cette fois. Elle semblait éviter soigneusement tout contact et réagissait presque trop vivement dès qu’une main approchait de son épaule. C’était compréhensible, vu la situation. Rùnar se souvenait pourtant de sa réaction lorsqu’il avait attrapé sa jambe par réflexe. Derrière la colère froide qu’elle avait affichée, il avait lu de la terreur, de l’inconfort. Qu’avait-elle vécu pour craindre un simple contact ?

  • Comment tu sais faire tout ça ? demanda-t-il pour briser le silence.
  • J’ai déjà eu une épaule déboîtée, répondit-elle. J’ai fait une sacré fièvre le reste de la journée. Le maître s’est même demandé si je n’allais pas rester bonne à rien.

La jeune femme récupéra le bol désormais vide pour le ranger dans la marmite.

  • Il y aussi eu un accident, dans la ferme où je vivais. Un des esclaves a reçu un violent coup de sabot.

Elle l’incita à se rhabiller et il obtempéra. Lui aussi, il commençait à avoir froid.

  • Ses organes avaient été trop abîmés. Il s’est mis à trembler, puis à vomir du sang. Je l’ai vu mourir, quelques heures après.

Il grimaça et reposa sa tête contre le tronc de l’arbre.

  • Tu t’inquiétais pour moi ? se moqua-t-il.

Yrsa soupira, exaspérée, et fit de grands gestes dramatiques.

  • Oh, oui. Vraiment. J’étais si folle d’inquiétude pour toi que j’ai prétexté vouloir faire la vaisselle pour venir te rejoindre !
  • Au lieu de raconter des conneries, aide-moi à me lever.
  • À tes ordres, ô grand prince du royaume du Nord.

 Il secoua la tête et rassembla le peu de forces qu’il lui restait pour se lever, la main appuyée sur l’écorce. Elle vint le soutenir du mieux qu’elle put en l’attrapant par le coude. Il gonfla les narines sous l’effort et poussa un râle de douleur.

  • Je ne vois vraiment pas comment tu vas pouvoir reprendre la route dans cet état, demain.

Elle le lâcha dès qu’elle fut certaine qu’il tenait bien debout.

  • Ce ne sont pas des côtes fêlées qui vont m’arrêter, souffla-t-il, allons-y.

 Ils rejoignirent le campement à pas lents et mesurés. Rùnar avançait raide, la mâchoire serrée. Chaque inspiration lui demandait un effort précis pour ne pas couiner comme une souris. À la lisière des arbres, il marqua une pause, le temps de reprendre son souffle. Sa main était crispée sur son côté blessé. Yrsa ralentit aussitôt.

  • Tu comptes t’effondrer ici pour faire ton intéressant, ou tu veux t’allonger au chaud près du feu ?

 Il souffla par le nez et lui jeta un regard noir, mais se remit en route. La jeune femme inspira profondément et l’attrapa par le bras valide, avec réticence, pour le guider jusqu’au feu de camp. Baldr les regarda arriver, interrogatif.

  • Eh bien, mon petit, commença-t-il avec douceur, tu te sens mal ?
  • Il a des côtes fêlées, en plus de son épaule en bouillie, répondit Yrsa en posant la vaisselle près du feu.
  • Rien d’insurmontable, ajouta Rùnar en s’asseyant difficilement. J’ai juste besoin de dormir.

À la lueur du feu, son teint pâle ressortait davantage. Yrsa s’approcha de Baldr et le prit à part.

  • Il a un peu de fièvre, mais j’ai peur que ça empire.
  • Je vais essayer de trouver des herbes pour faire baisser sa température, annonça Baldr en tapotant l’épaule de la rouquine. Occupe-toi de lui en attendant.
  • Moi ? Mais je… Bon, d’accord.

 Décidément, tout le monde semblait décidé à lui refiler les corvées les plus ingrates. La vaisselle passait encore, mais elle devait en plus jouer les garde-malades. Sans ménagement, elle retourna vers le feu de camp et toutes les affaires entreposées. Baldr, lui, s’éloigna vers les bois. Yrsa s’accroupit et fouilla dans des sacs sans plus de manières.

  • Qu’est-ce que tu fais ? demanda Rùnar, qui s’était partiellement allongé, le buste relevé par son sac de voyage.
  • Écoute, on va faire court, coupa-t-elle en l’ignorant. Si tu as des nausées ou que tu te mets à trembler pour raison apparente, tu me le dis. Tout de suite.
  • Rassurant, murmura le prince rebelle avec une moue.
  • Et tu bois. Lentement.

 Yrsa lui tendit une gourde et il s’exécuta, docile malgré lui. Il n’avait pas été en si piteux état depuis l’enfance et il se sentait misérable. Le fait de devoir être materné de la sorte fracassait son ego en mille morceaux — il le prenait relativement bien, surtout comparé à Finn. Yrsa resta là quelques instants, le regard attentif, puis soupira et s’assit en tailleur de l’autre côté du feu.

  • T’es pas obligée de me coller comme ça.
  • C’est pas parce que je t’aime pas que je vais te laisser te noyer dans ton sang, petit prince, rétorqua Yrsa avec sarcasme.
  • Il va falloir que tu arrêtes avec ce surnom idiot, grommela Rùnar.

 Yrsa haussa les épaules, prête à répondre, quand un frisson lui parcourut l’échine. Une sensation étrange lui serra la poitrine. Pas une voix. Une pression sourde, un souffle. Elle baissa les yeux sur son épée, posée sur un sac. La gemme incrustée dans sa garde luisait faiblement, de façon surnaturelle. Elle semblait presque vivante. Une vibration discrète la parcourut.

Humaine…

Yrsa se figea tandis que l’effroi lui montait au crâne.

  • Yrsa ? insista Rùnar en se redressant sur un coude.

 Elle ne répondit pas. Le monde autour se figea, se noya dans un flou étrange, comme si elle était entourée de coton, isolée de tout. Le feu disparut. L’herbe tendre sous ses fesses aussi. La sensation étrange glissa de ses doigts, remonta le long de son bras jusqu’à sa nuque. Des paroles incohérentes. Mélangées.

Qui ?

Écoute.

 Son cœur s’emballa. Ce n’était pas une voix douce. Ce n’était pas Arnaidé. C’était quelque chose de profond et guttural. Effrayant. Une voix sortie d’outre-tombe. Elle avait l’impression d’une chose à la fois morte et vivante. Elle se leva lentement, hagarde, attirée malgré elle par la relique, la main tremblante. Au moment où ses doigts effleurèrent le pommeau, des images vives glissèrent sous ses paupières : de la neige, du sang, une silhouette massive et éthérée. Et enfin un œil jaune, gigantesque, inquisiteur, omniscient, qui scrutait tous ses faits et gestes.

Je suis là. Parle-moi.

Rùnar se prépara à se lever lorsqu’il vit les yeux de la jeune femme se révulser. Yrsa inspira brutalement, rompit le contact et tomba à genoux.

  • Eh, qu’est-ce qu’il t’arrive ?

Elle haletait encore comme si elle venait de presque se noyer. Quand elle reprit son souffle, elle jeta un regard effrayé à l’épée.

  • Yrsa, répéta Rùnar en fronçant les sourcils. Si tu ne me réponds pas, je viens t’en coller une pour te réveiller.
  • Ça a commencé, répondit-elle aussitôt.

 Sa voix avait tremblé. Elle avait du mal à reprendre son calme, encore chamboulée par l’expérience qu’elle venait de vivre. À choisir, elle aurait préféré que ce soit la douce voix d’Arnaidé qui lui chante une berceuse. Au lieu de ça, elle avait eu des visions d’horreur. De peur. De détresse.

Qu’est-ce qui l’attendait par la suite ? Ces visions allaient-elles finir par l’engloutir, la tuer ?

Un silence passa, puis Rùnar ouvrit de nouveau la bouche pour parler. Mais il fut interrompu par une voix familière qui s’éleva depuis l’orée du bois.

  • Le familier de Dame Arnaidé m’a guidé, annonça Baldr en réapparaissant, une plante serrée dans sa main. J’ai quelque chose pour toi, mon garçon !

 Yrsa tourna la tête vers lui, soulagée malgré elle. Le lien avec l’épée se fit plus ténu, sans jamais disparaître totalement. Il était là, tapi dans l’ombre, en attente de quelque chose… ou de quelqu’un. Baldr s'agenouilla près du feu. Il tenait dans sa main un petit bouquet de fleurs lumineuses.

  • Tu es sûr que ça ne va pas m’empoisonner ? plaisanta Rùnar avant de râler quand son rire nerveux contracta trop fort ses muscles.
  • Sûr et certain ! Je ne l’aurais jamais trouvé tout seul, à vrai dire. Regarde, petite.

 Il en tendit une à Yrsa, qui l’observa sous toutes les coutures. La plante semblait familière. Une reine-des-prés, sans aucun doute — elle avait les mêmes petites fleurs en grappes, les mêmes feuilles finement dentelées — mais chaque pétale diffusait une lueur douce et nacrée. On aurait dit que la plante avait absorbé chaque rayon de lune pour la restituer lentement dans son environnement.

 Contrairement aux champignons et aux nervures turquoise des arbres, sa bioluminescence n’était pas vive. Elle pulsait faiblement — comme la gemme de l’épée — au rythme d’une respiration lente et organique. Les veines des feuilles brillaient d’un bleu pâle. Yrsa la trouvait tout simplement magnifique et un sourire incontrôlable s’étira sur son visage.

  • Chez nous, elle fait baisser la fièvre et calme la douleur, continua Baldr. Ici.... Elle doit être nourrie par la magie d’Arnaidé. Elle doit avoir des effets plus puissants.

Yrsa l’écoutait sans mot dire, fascinée. Jamais Rùnar ne l’avait vue aussi calme et silencieuse.

  • Fais-moi bouillir de l’eau, ma petite. Nous allons concocter un remède.

 La jeune femme obéit. Finn revint presque en même temps, s’installant un peu à l’écart, observant la scène sans un mot. Yrsa sentit son regard peser sur elle, mais elle n’y prêta pas plus attention que ça. Son esprit était ailleurs. Le regard de l’épée était plus puissant que n’importe quelles prunelles meurtrières. Elle comprit alors que celui qui était enfermé dans la lame était parfaitement éveillé. Elle comprit que c’était lui qui avait pris le contrôle de sa main pour tuer le draugr. Ce n’était pas son instinct à elle, mais sa conscience à lui qui avait pris le dessus. Pour sa survie.

Pour leur survie commune.

Et cela l’effrayait.

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