Chapitre XII - Le piège se referme
Le groupe atteignit la frontière entre Gur et Boelate au bout de plusieurs jours interminables pour Yrsa. Les journées étaient toutes habitées des mêmes rituels : lever à l’aube, petit-déjeuner, puis marche, encore et toujours. Ils installaient le camp dès que le soleil déclinait, laissant place à la lune et à un froid qui effaçait la maigre chaleur du jour. Ils marchaient toute la journée, et les températures négatives étaient mordantes et implacables.
Yrsa se sentait peu à peu moins fatiguée au fil de leur avancée. Son corps commençait à s’adapter. Mais elle savait que ce n’était que le début. Si cela continuait, elle finirait aussi épuisée que ses compagnons de voyage.
Baldr avait fini par souffrir d’engelures aux pieds, dues autant au froid qu’à son âge avancé, malgré une robustesse forgée par une vie inchangée depuis sa jeunesse.Elle proposa alors de le délester de quelques affaires pour lui faire économiser de l’énergie. D’abord réticent, le vieil homme refusa. Mais, têtue comme une mule, Yrsa insista, lui arracha son sac et partit en courant avec.
- Si vous voulez le récupérer, vous n’avez qu’à m’attraper !
Baldr explosa de rire, et Rùnar attrapa la jeune fille par le col de sa cape. Elle poussa un cri étranglé avant de s’écraser dans la neige.
- On ne vole pas les affaires des gens comme ça, la gronda-t-il tandis qu’elle pestait.
- Et on n’étrangle pas les gens comme ça non plus ! rétorqua-t-elle en se relevant vivement.
- J’accepte ton aide avec plaisir, intervint Baldr pour calmer les deux.
Arnsketill s’arrêta et se tourna vers eux. Yrsa s’arracha à la poigne de Rùnar et lui lança une poignée de neige au visage.
- Le soleil commence à se coucher, dit-il en ignorant la joute des deux plus jeunes. Trouvons un endroit pour monter le camp et reposons-nous.
- Finn ne devrait plus tarder à nous rejoindre, annonça Arolde en scrutant les bois.
- Nous pourrons commencer à préparer le repas, alors.
Yrsa poussa Rùnar dans la neige pour esquiver un coup de poing qu’il s’apprêtait à lui mettre dans l’épaule. Le jeune homme tomba dans un épais tas de poudreuse.
- Qui est de corvée de repas ? demanda-t-elle innocemment en s’approchant.
Rùnar se débattit bec et ongles pour se dégager de la neige qui l’ensevelissait. C’est alors que Finn choisit ce moment pour revenir, deux lapins dans une main et trois écureuils à la ceinture. Il se pencha sur Rùnar avec un regard blasé.
- Tu peux m’expliquer ce que tu fais là ?
- Je… j’ai trébuché, se défendit le prince en parvenant enfin à se lever.
- Baldr, tu t’occuperas du repas avec Arolde, ordonna Arnsketill en leur faisant signe d’avancer. Tu as besoin de rester près du feu. Yrsa et Rùnar, vous vous occupez de récolter du bois. Finn, tu m’aides à monter le camp.
- Je peux m’en charger seule, vous savez, protesta la jeune femme en faisant la moue.
- Toujours par deux. C’est non négociable.
Il leur jeta le regard d’un père sur deux enfants turbulents — ce qu’ils étaient un peu, à ses yeux.
- Un peu de cohésion d’équipe ne vous fera pas de mal. Allez.
Les deux imbéciles s’éloignèrent côte à côte, malgré eux. Yrsa aurait préféré la tranquillité, mais pour garder sa tête sur ses épaules, elle était forcée de coopérer. Ils ne se dirent pas un mot pendant la cueillette, Yrsa reniflant de temps à autre à cause du froid mordant du crépuscule. Rùnar lui jeta un regard en coin, agacé par le bruit qu’elle produisait.
- Mouche-toi, j’en ai assez de t’entendre renifler à tout bout de champ.
- Et toi, laisse-moi respirer, répondit-elle. Tu n’en as pas marre de me coller aux fesses ? Retourne voir ton papa pour qu’il s’occupe de toi !
Ils se foudroyèrent du regard. Yrsa pivota discrètement, rassemblant de la poudreuse entre ses mains.
- Si tu étais plus coopérative et intelligente, peut-être que je n’aurais pas à te coller aux fesses !
Cette fois, la jeune femme vit rouge et lui jeta une boule de neige bien tassée. Rùnar l’esquiva d’un mouvement du buste, indigné.
- Hey !
- Plus coopérative ? Non mais, c’est l’hôpital qui se moque de la charité ! Je ne fais que ça, être coopérative !
Elle se leva vivement, se planta devant lui et carra les épaules. Rùnar inclina légèrement la tête vers elle, pas effrayé pour un sou. Elle était grande, mais il avait toujours dix fois plus de force qu’elle.
- La prochaine fois que tu m’insultes—
- Qu’est-ce que tu vas faire, hein ? Tu ne sais même pas te battre. Je suis plus fort que toi.
Yrsa le savait, elle aussi. Mais elle ne pouvait pas s’empêcher de répliquer. Jamais elle n’aurait fait cela avec Arnsketill, ou un autre membre du groupe. Mais avec Rùnar, c’était différent. Elle ne se sentait pas en danger avec lui. C’était une certitude étrange et instinctive qu’elle n’aurait pas su expliquer. Rùnar dégageait autre chose que ses compagnons. Il n’avait pas la même dureté. Ses silences étaient… différents. Apaisants. Son autorité cachait quelque chose au lieu d’écraser les autres. Yrsa voyait les choses, même quand les autres ne regardaient pas. Elle avait remarqué, malgré son talent à l’épée, malgré sa posture, qu’il n’avait rien d’un homme fait pour la guerre.
- Et toi, qu’est-ce que tu vas faire si je te frappe ? Tu vas répliquer ? Me faire du mal ? Nous savons très bien tous les deux que tu n’en es pas capable, Rùnar, dit-elle avec un sourire en coin.
- Tu ne sais rien de moi ! répliqua-t-il en l’attrapant par le col de sa cape.
Yrsa le regarda droit dans les yeux sans flancher. Elle sentit son poing trembler contre son vêtement. Elle baissa brièvement les yeux vers sa main avant de le fixer à nouveau. Il sut alors qu’elle savait. Alors il fit la chose la plus stupide possible : resserrer son étreinte sur elle. Son front frôla presque celui de la jeune femme qui, une fois de plus, le défia du regard. Mais son sourire tomba. Elle se crispa.
- Tu ne sais pas ce que j’ai déjà fait. Tu ne sais pas de quoi je suis capable, ajouta-t-il plus sombrement. Ton arrogance finira par te perdre.
Ils se fixèrent encore quelques secondes sans bouger. Yrsa avait lâché les branches qu’elle avait ramassées pour le feu. Son cœur battait plus fort, plus vite. Sa main la démangeait. Elle voulait le gifler pour qu’il la lâche, lui mettre un coup de tête.
- De nous deux, c’est toi le plus arrogant, petit prince.
Yrsa posa fermement sa main sur le poignet ganté de Rùnar, faisant fi des tremblements de son propre corps.
- Tes mains sont faites pour protéger, pas pour tuer, dit-elle finalement sans le lâcher du regard. Tu ne pourras pas me faire croire le contraire.
Rùnar ouvrit la bouche pour répliquer quand soudain, il y eut un cri strident dans son dos. Il raffermit sa prise sur Yrsa et la projeta sur le côté. Elle atterrit rudement dans la neige, le souffle coupé par le choc.
- Qu’est-ce que—
Yrsa se redressa difficilement. Rùnar avait l’arme au poing, encerclé par une dizaine de créatures humanoïdes et difformes. Elle ne voyait pas grand-chose dans l'obscurité naissante, mais comprit immédiatement que les attaquants n’étaient pas venus pour discuter. Elle finit par se relever et dégainer son épée. Peut-être que ses quelques entraînements avec Arnsketill allaient pouvoir les aider.
- Yrsa ! Va-t’en et trouve les autres !
- Rùnar ! Je—
Une vive douleur s’abattit à l’arrière de son crâne. Le monde vacilla—
***
Yrsa inspira brusquement.
- Non !
Elle voulut se redresser, mais n’y parvint pas. Elle haletait, le crâne en bouillie, le sang au visage. Une nausée lui retourna l’estomac quand elle ouvrit les yeux. Des murs de pierre sales. Une odeur pestilentielle.
- Oh, merde… Merde…
Yrsa se débattit avant de comprendre qu’elle était suspendue la tête en bas. Son rythme cardiaque s’emballa. Elle se mit à gémir.
- C’est quoi, ça ?
Elle s’agita de nouveau, et la douleur dans sa tête ne fit qu’empirer.
- Eh ! Y’a quelqu’un ? A l’aide ! Non, non non non…
Personne ne lui répondit. A deux doigts d’hyperventiler, elle cessa tout mouvement et se força à se concentrer sur sa respiration.
- Je dois— je dois rester calme, se répéta-t-elle. Reste calme, Yrsa… Réfléchis…
Yrsa tourna la tête dans tous les sens et repéra une porte solide dans son dos. Elle cligna des yeux, le souffle court, avant de regarder ses chevilles. Elle était suspendue à un crochet au plafond, et une corde rêche lui enserrait les pieds. Sa tête pendait à quelques dizaines de centimètres du sol.
- Bien, très bien…
Elle avala difficilement sa salive, essayant d’ignorer le martèlement dans son crâne. La corde lui sciait la peau. Elle inspira profondément et son regard se stabilisa enfin. Le sol était un amas de terre battue humide… et de débris. Une pierre fine et tranchante attira son attention. La jeune femme tendit la main. Mais elle était trop loin.
- Bordel…
Elle inspira de nouveau difficilement, et se balança doucement. Son crâne protesta aussitôt, une douleur sourde irradiant derrière ses yeux et faisant remonter une vague de nausée. Elle serra les dents et recommença. Le mouvement s’amplifia et ses doigts frôlèrent la terre. Le crochet grinça au-dessus d’elle.
- C’est pas possible, grogna-t-elle tandis que sa tête se remettait à tourner.
La jeune femme bascula de nouveau, plus violemment cette fois. Ses doigts raclèrent le sol et accrochèrent la pierre. Elle la lâcha aussitôt par maladresse. Un juron étranglé lui échappa. Puis elle recommença, encore. Encore. À la dernière tentative, ses doigts se refermèrent dessus. Elle la serra aussitôt, comme si on allait la lui reprendre.
Elle leva le bras et plia le buste, tâtonnant à l’aveugle vers la corde qui retenait ses chevilles. Ses abdominaux brûlaient. Le premier contact de la pierre lui mordit les doigts, lui arracha un sifflement.
- Putain…
Les épaules en feu et le sang aux tempes, elle essaya de scier la corde. La pierre glissa et lui entailla la jambe. Le souffle court, elle relâcha sa prise et retomba la tête en bas.
- Doucement, doucement…
Cette fois, elle prit son temps. Mouvement après mouvement, la pierre accrocha enfin les fibres. Chaque geste devenait plus imprécis, ses doigts poisseux de sang la trahissant. Puis la corde céda en un claquement sec. Le monde bascula.
Yrsa s’écrasa au sol. L’air quitta ses poumons comme lorsque Rùnar l’avait projetée au sol. Immobile et incapable de respirer, elle se demanda ce qu’elle avait fait aux divinités pour mériter ça. Elle roula sur le côté en toussant, chaque inspiration lui arrachant une grimace.
- Ok, je vais bien… tout va bien…
Elle leva soudain les yeux et se figea, redressée sur un coude. Elle n’était pas seule. D’autres corps pendaient dans la pénombre, froids et immobiles. L’odeur qui l’avait agressée plus tôt prenait enfin tout son sens. Elle eut un haut-le-cœur et rampa en arrière pour s’arracher à cette vision d’horreur.
- Non, non non non…
Son regard affolé glissa jusqu’à une silhouette qu’elle reconnut aussitôt.
- Rùnar !
Elle se leva trop vite, vacilla puis s’élança vers lui. Il était suspendu comme elle auparavant, les bras inertes, la bouche entrouverte.
- Rùnar, réveille-toi…
Aucune réaction. Yrsa sentit la panique revenir.
- Désolée, je suis désolée.
Elle serra la pierre tranchante et lui asséna une gifle sèche de sa main libre. Le bruit résonna dans toute la cellule. Rùnar eut un sursaut brutal et inspira d’un coup, comme s’il venait de tomber dans l’eau glacée.
- Qu’est-ce que—
Il avait la voix enrouée, les yeux entrouverts et désorientés.
- Merci grands dieux… enfin.
Mais quelque chose clochait. Il semblait hagard, plus qu’il ne devrait l’être.
- Tu peux bouger ?
Il ouvrit la bouche avant de s’interrompre. Ses mâchoires se crispèrent.
- … Oui.
- Tiens bon, je vais te détacher.
Elle attaqua la corde avec son arme de fortune.
- Ça va faire mal, prévint-elle.
- J’ai l’impression d’avoir déjà enten—
Les liens autour de ses chevilles se rompirent et Rùnar tomba lourdement. Yrsa tenta d’amortir sa chute, mais il heurta le sol avec un bruit sourd, suivi d’un souffle arraché à ses poumons.
- Rùnar…
Yrsa se laissa glisser à ses côtés, épuisée. Il se redressa sur ses coudes avec une grimace de douleur. Elle passa un bras sous le sien sans rien dire, et l’aida à se redresser. Il grogna, mais se laissa faire, vacillant dès qu’il fut en position assise.
- Bonne nouvelle : on est vivants. Mauvaise nouvelle : on est où ?
Rùnar reprit enfin ses esprits. Sa langue était pâteuse quand il lui répondit.
- Je sais pas. Mais il faut qu’on sorte d’ici.
Sa voix était plus basse que d’habitude. Yrsa ne s’en formalisa pas, attribuant cela à la fatigue. Elle se releva en grimaçant.
- La porte a l’air trop solide… On peut peut-être crocheter la serrure… Ou creuser un trou dans le mur.
Tandis qu’elle énumérait leurs solutions à voix haute, Rùnar s’efforça de se mettre debout. Il échoua et s’adossa au mur. Yrsa s’était approchée de la porte pour l’examiner.
- … On va trouver, répondit le prince.
- Bien sûr, dit la jeune femme en se passant les mains sur le visage. Des suggestions, capitaine ?
Il inspira lentement et se redressa, comme si de rien n’était.
- On va trouver.

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