Chapitre XIII - Lien ténu

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 Jamais Rùnar ne s’était senti aussi mal de sa vie. Une nausée lourde lui tordait l’estomac, pire que la fois où il avait mangé de la viande avariée. Chaque minute était une épreuve. Il n’aspirait qu’à se rouler en boule dans son lit et ne plus en sortir pendant des jours. Mais lui et Yrsa s’étaient fourrés dans une galère monstrueuse.

  • Je ne vois pas comment on va pouvoir ouvrir cette porte, râla Yrsa en posant son front contre le bois. On est vraiment dans la merde. On va finir morts, découpés en petits morceaux et grillés au-dessus d’un feu comme des brochettes !

 Rùnar leva les yeux au ciel, adossé contre le mur. Ils avaient fouillé toute la cellule à la recherche d’outils, n’importe quoi qui aurait pu les aider à crocheter cette maudite porte. Ou même creuser un trou dedans — comme l’avait si bien suggéré Yrsa. Le jeune homme passa une main sur son visage, comme si le geste lui demandait un effort démesuré. Yrsa lui jeta un regard en coin et fronça les sourcils.

  • On va trouver, marmonna-t-il.
  • Avec quoi, exactement ? Ton optimisme légendaire ? Il n’y a rien ici. Sauf cette pierre tranchante.

Elle sortit ladite pierre de sa poche et tapa sur la porte avec. Aucun écho creux, rien.

  • C’est du solide, ça…

 Derrière elle, un bruit sourd résonna. Elle se retourna brusquement. Rùnar s’était décollé du mur avant de trébucher aussitôt.

  • Hé, souffla Yrsa en faisant un pas vers lui.

 Il hocha vaguement la tête et leva une main pour la repousser. Mais son geste manquait de précision, comme s’il avait du mal à contrôler son propre corps.

  • Ça va, souffla-t-il.
  • Non, ça ne va pas du tout, rétorqua-t-elle en plissant les yeux.
  • J’ai connu pire.
  • Tu mens très mal.

 Elle l’avait vu à la tension de sa mâchoire et dans la façon dont ses doigts agrippaient le mur. Rùnar inspira profondément avant de le regretter aussitôt. Son estomac se tordit violemment et il dut fermer les yeux pour ne pas vaciller. Le sol sembla se dérober sous ses pieds.

  • Ça va aller. Je vais survivre, grogna-t-il plus sèchement.

Yrsa hésita un instant. Puis haussa les épaules.

  • Bon… très bien.

 La jeune femme se détourna vers la porte. Une petite ouverture donnait sur l’extérieur. Elle plissa les yeux pour tenter de percer la pénombre. Enfin, elle distingua une silhouette vague, à quelques mètres de là. D’abord, il n’y eut qu’un silence dérangeant. Puis, une voix s’éleva dans l’obscurité, la faisant sursauter.

  • Ils vont venir.

Yrsa tendit le cou pour mieux voir à travers l’ouverture.

  • Qui es-tu ? Qui va venir ?

Le silence retomba.

  • Mon peuple va venir me chercher. Je les sens.

La jeune femme fronça les sourcils.

  • Ton peuple…

Elle échangea un bref regard avec Rùnar, dont les yeux étaient plus attentifs. Il vint se placer près d’elle sans un bruit. Yrsa se retourna vers l’ouverture.

  • Qui es-tu ? répéta-t-elle
  • Ils arrivent…

Elle souffla par le nez, sceptique.

  • … d’accord.
  • Eh.

 Une main calleuse la frappa violemment au visage. Elle s'effondra dans la boue et heurta au passage l’un des corps suspendus.

  • Silence, gronda une voix.

 Deux yeux verts et luisants apparurent dans l’ouverture. Yrsa frissonna et recula instinctivement sur les fesses. Était-ce leur geôlier ? Ce n’était pas humain. Et c’était ça, le plus inquiétant. On leur avait pris leurs armes, et Rùnar tenait à peine debout. Yrsa serra les dents. C’est alors qu’elle entendit un bruit sourd derrière elle. Elle fit volte-face. Rùnar s’était effondré à genoux, les doigts crispés dans la terre humide.

  • Rùnar ?!

 Il ne répondit pas. Son corps se contracta violemment avant qu’il ne vomisse du sang. Une quantité de sang capable de faire pâlir le plus aguerri des guérisseurs. Yrsa sentit son estomac se tordre. Elle rampa aussitôt vers lui.

  • Bordel de—

 Le geôlier pivota brusquement. Au même instant, un craquement monstrueux éventra l’air et le plafond explosa. La pierre éclata dans un nuage de débris. Quelque chose de massif percuta leur porte avec violence et l’arracha presque de ses gonds. L’onde de choc repoussa Yrsa en arrière et la fit rouler jusqu’à Rùnar. Elle resta figée une fraction de seconde avant de sentir la main du prince se refermer sur son bras.

  • Bouge… souffla-t-il.

 Sa voix était cassée et ses yeux vitreux. Il recracha du sang et se releva avec l’aide d’Yrsa. La jeune femme ne prit même pas le temps de lui répondre. Des cris résonnaient dehors. Des impacts métalliques. Le monde autour d’eux semblait se disloquer. Un nouveau choc ébranla la cellule, faisant vaciller Rùnar.

  • Reste avec moi, grogna-t-elle en passant son bras autour de ses épaules.
  • Je peux—
  • Non, tu peux pas. Tu me suis. Maintenant.

 Elle le traîna vers l’ouverture béante laissée par la porte détruite. Ils enjambèrent le cadavre de la chose qui l’avait défoncée : ce n’était définitivement pas humain, et une bouffée d’angoisse serra aussitôt la poitrine d’Yrsa. Elle ne comprenait plus rien. Tout bougeait trop vite : les cris, les silhouettes, les armes... Elle leur fit éviter de justesse deux créatures enchevêtrées dans un chaos de membres déformés. Yrsa ne parvenait même plus à distinguer qui combattait qui.

  • Bordel…bordel, bordel bordel…

 Elle devait retrouver leurs armes. Elle ne pouvait pas laisser l’Épée de Lumière entre les mains de ces monstres… Ils avaient besoin de leurs épées. Sinon, ils étaient morts.

 Une douleur brutale lui traversa la poitrine. Son souffle lui échappa dans un hoquet et la força à se plier en deux. Elle eut l’impression de disparaître pendant une seconde.

  • Qu’est-ce qu—
  • Yrsa… l’appela Rùnar.

 Le jeune homme serra sa main jusqu’à lui faire mal, comme pour la ramener à la réalité. La sensation revint aussitôt dans sa poitrine, plus forte, mais moins douloureuse. Quelque chose l’appelait. Une direction, de plus en plus précise. Comme un fil tendu dans les ténèbres. Son regard se déroba de lui-même vers un couloir sur leur droite.

  • Yrsa.
  • Je sais… répondit-elle en le maintenant fermement contre elle. Par ici !

 La sensation tira de nouveau. Encore. Comme si quelque chose perdait patience. L’agacement qui l’accompagna envahit Yrsa sans lui apartenir. Alors qu’une nouvelle vague de créatures entrait dans la pièce, elle s’engagea dans le couloir le plus vite possible pour éviter de les affronter. Rùnar suit tant bien que mal, suspendu à elle comme une ancre. Au bout du couloir, il y avait une porte entrouverte. Quelque chose était là. Yrsa posa une main sur le bois et l’air vibra sous ses doigts. Quelque chose répondit à son contact. Puis elle s’engouffra dans l’ouverture.

Par ici.

 La pièce empestait le métal froid et l’huile rance. Des armes couvraient les murs et les râteliers. Yrsa ne réfléchit même pas avant de foncer vers l’Épée de Lumière. Quand ses doigts se refermèrent sur la garde, la tension dans sa poitrine s’évanouit aussitôt. Elle sentit presque le fil se rompre, ne laissant derrière lui qu’un froid étrange. De l’autre côté de la pièce, Rùnar récupéra son arme d’un geste maladroit. Ses jambes vacillèrent.

 La porte explosa soudainement, et une créature humanoïde surgit dans la pièce, ses ailes atrophiées repliées dans son dos et ses longues serres déjà tendues vers eux. Tout bascula en une seconde, brutalement. Déjà en mouvement, la créature fondit sur Yrsa. Yrsa leva sa lame et recula instinctivement. Elle bloqua ses griffes de justesse. Le choc lui traversa tout le bras et lui coupa le souffle. Rùnar tenta de se positionner, mais son propre corps le trahit de nouveau. La bête en profita pour abandonner Yrsa et se jeter sur lui.

 Yrsa vit le coup partir. Trop vite. Puis… quelque chose bascula en elle. Une chaleur brutale s’empara de sa poitrine et remonta jusqu’à son crâne. Sa main se resserra sur la garde de son épée jusqu’à en faire blanchir les phalanges. Son corps bougea avant elle. En une fraction de seconde, elle se retrouva entre Rùnar et l’assaillant. Sa lame fendit l’air d’un arc parfait. Trop précis pour appartenir à une novice.

 La créature recula en poussant un cri strident, une main plaquée contre son moignon. Son bras tranché gisait au sol. Elle tenta de se jeter sur Yrsa pour la déchiqueter avec ses crocs. La rouquine sentit son corps esquiver avant qu’elle n’en ait conscience : L’Épée de Lumière se planta brutalement dans la poitrine de la harpie. La puissance de l’impact lui remonta jusqu’à l’épaule dans une décharge brutale. Un flot de sang chaud éclaboussa son visage et se déversa sur le sol. La créature s’arrêta net, puis tomba à genoux contre une Yrsa ahurie et l’emporta lourdement au sol avec elle.

  • … Qu’est-ce que j’ai fait ?

 Elle entendit du mouvement derrière elle. Rùnar se traîna jusqu’à elle en s’appuyant sur son épée. Il poussa le cadavre d’un geste sec, pour la dégager et s’agenouilla difficilement à sa hauteur.

  • Yrsa.

Elle ne bougea pas. Il lui attrapa fermement le bras. Elle se crispa imperceptiblement.

  • Hé. Regarde-moi.

 Ses doigts serrèrent un peu plus. Mais elle n’arrivait pas à reprendre ses esprits. Tout ça, c’était trop. L’Épée lui faisait peur. Elle se faisait peur. Qu’est-ce qu’elle avait fait ? Qu’est-ce qu’elle était devenue ?

  • Bon…

 Rùnar la fixa un instant, puis leva la main. Le claquement résonna sec, juste assez pour lui faire tourner la tête. Le choc la ramena brutalement à la réalité. La jeune femme cligna des yeux une fois, puis une autre. Le sang sur son visage. Sur ses mains. L’odeur du fer et de la terre humide. Il lui prit doucement le visage entre les mains. Ses paumes étaient chaudes et fermes. Sans un mot, il essuya du pouce le sang qui lui brouillait la vue. La chaleur de ses mains la fit revenir pour de bon sur terre.

  • On n’a pas le temps, dit-il plus doucement.

 Yrsa papillonna des cils, incapable de comprendre tout de suite son geste. Puis elle inspira brusquement, comme si elle remontait à la surface.

  • Te revoilà…

 Yrsa força sa respiration erratique à se calmer. Tout se remettait lentement en place. Elle avait l’impression que son cœur avait été arraché de sa poitrine puis brutalement remis en place. Des cris résonnaient encore. Toujours le même chaos qu’avant.

  • On doit bouger, souffla Rùnar.

 Il se redressa en vacillant légèrement. Yrsa jeta un regard vers le couloir. Un bruit sourd retentit tout près, dans le bâtiment. Des ombres s’étendirent dans le couloir de pierre face à eux. Des pas s’approchèrent, calmes, sans se presser.

  • Non… murmura-t-elle en reculant d’un pas.

 Elle sentait tous ses membres trembler de peur. Rùnar la plaça derrière lui, en protection. Yrsa se laissa faire, tétanisée. Son regard était fixé droit devant elle.

  • Prépare-toi à te battre, lui dit-il sans la regarder.

 Le silence retomba. Puis une silhouette apparut dans l’encadrement de la porte. Yrsa serra plus fort la garde de son épée. Rùnar retint sa respiration.

Et la silhouette parla.

  • Ne bougez pas.

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