Chapitre XIV - Les Tisseurs
Yrsa sentit immédiatement que quelque chose clochait avec les créatures qui leur faisaient face. Ils étaient humanoïdes… mais entièrement différents de ce qu’Yrsa venait de tuer. Leurs corps étaient plus grands, maigres, presque démesurément allongés. Certains possédaient quatre bras, dont deux repliés contre leur thorax à la façon de membres supplémentaires au repos. Leurs articulations semblaient souples, trop mobiles. Leur peau était sombre et couverte de plaques solides le long des épaules, de la nuque et de la mâchoire. Mais ce qui frappa le plus Yrsa, ce furent leurs yeux lorsque la lumière vacillante d’une torche s’y refléta.
Immenses. Pâles. Réfléchissants, comme ceux d’animaux nocturnes. Yrsa eut l’impression d’être engloutie par leurs regards, observée par une colonie entière plutôt que par quelques individus. Ils glissaient sur le sol avec une grâce silencieuse. Et c’était ce qui les rendait plus terrifiant. Rùnar eut une réaction immédiate, la tirant de sa contemplation.
- …Des Tisseurs.
Ses mots tombèrent comme une lame. Yrsa fronça les sourcils. Rùnar tenait à peine debout devant elle. Il semblait prêt à s’effondrer au moindre souffle.
- Des quoi ?
Il ne lui répondit pas. Les Tisseurs les observaient déjà, sans aucune agressivité. Juste le calme plat d’une eau parfaitement immobile. Mais leur simple présence leur indiquait qu’au moindre faux pas… ils seraient morts. Une voix s’éleva, froide et claire.
- Que font des humains ici ?
La Tisseuse qui venait de parler dominait légèrement les autres. Plus grande, plus droite. Son corps maigre semblait taillé dans l’ombre et la pierre. Son port de tête étaut altier et ses quatre yeux pâles restaient fixés sur eux avec un calme dérangeant.
Elle ne dégageait aucune hésitation ni nervosité. Seulement une autorité froide qui imposait instinctivement le respect. Yrsa ouvrit la bouche, mais rien n’en sortit. Le choc la secouait encore et son esprit refusait toujours de rattraper la réalité. Rùnar répondit à sa place.
- On a été capturés.
Son regard glissa vers Yrsa avant de revenir aussitôt vers les Tisseurs.
- Je ne vous laisserai pas lui faire du mal.
La grande Tisseuse inclina légèrement la tête, attentive. Rùnar suait à grosses gouttes et tremblait comme une feuille.
- Tu n’es pas en état de nous menacer, humain, dit simplement la Tisseuse.
Un de ses guerriers fit un pas en avant. Rùnar se raidit et Yrsa en fit de même. Mais la cheffe leva une main. Elle n’eut pas besoin de parler. L’ordre silencieux fut immédiatement exécuté et les armes s’abaissèrent. Elle observa plus attentivement le prince, puis son regard glissa très légèrement vers le bas.
- Le poison te ronge.
Il y eut un silence. Yrsa cligna des yeux une fois. Puis une seconde. Les pièces du puzzles s’alignèrent dans sa tête. Sa faiblesse, le sang, les tremblements… Cela acheva de la sortir de son état de choc. Son estomac se tordit d’angoisse.
- … quoi ?
Sa voix sortit plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu. Rùnar ne répondit pas. Son visage se ferma.
- C’est rien, lâcha-t-il.
Yrsa le contourna brusquement pour se planter face à lui. Il tressaillit.
- Rien ? répéta-t-elle. Tu appelles ça “rien” ? Bon sang, tu as vomi du s—
Il tenta de protester, mais il fut coupé par une quinte de toux violente. Il perdit l’équilibre et s’effondra brusquement. Yrsa le rattrapa à moitié et ils tombèrent ensemble sur le sol boueux. Le choc résonna lourdement dans la pièce. Rùnar cracha une gerbe de sang.
La jeune femme resta figée une seconde avant de se redresser brusquement pour se placer devant lui, dégainant l’Épée de Lumière. Une fois encore, elle n’eut pas conscience de son geste. Cela s’était fait par pur instinct. Les Tisseurs réagirent immédiatement à la menace d’Yrsa en levant leurs armes.
- Ne le touchez pas ! hurla-t-elle en pointant sa lame dans leur direction.
Sa voix tremblait, mais elle ne recula pas. Il en était hors de question. Rùnar avait tout donné pour la protéger malgré tout ce qui les opposait. Elle ne pouvait pas le laisser tomber. Même terrorrisée, elle refusait de l’abandonner.
La Tisseuse l’observa longuement. Aucune émotion ne trahissait son expression. Elle leva de nouveau sa main pour calmer les siens.
- Si tu veux qu’il vive, tu dois venir avec nous.
Un silence. Yrsa la fixait, les yeux écarquillés de peur.
- Pourquoi je vous ferais confiance ? cracha-t-elle sans baisser son arme.
- Tu n’as pas besoin de me faire confiance, répondit la Tisseuse en désignant Rùnar d’un léger mouvement du menton. Mais ton compagnon ne tiendra pas longtemps sans soins.
Yrsa serra les dents. Son regard glissa un instant vers Rùnar. Il était terriblement pâle, les yeux clos. La respiration erratique, entrecoupée de hoquets de douleur. Ses entrailles se tordirent de nouveau. Elle ne pensait pas avoir déjà vécu une situation aussi stressante. Elle ne savait pas quelle était la meilleure chose à faire.
Leur faire confiance et risquer leur vie à tous les deux ? Ou ne rien faire et le laisser mourir ici ?
Si elle choisissait la seconde option, elle serait incapable de survivre seule. Et même si elle parvenait à retrouver l’extérieur, elle se ferait sûrement rattraper par d’autres bêtes.
Elle finirait dévorée dans un trou humide par quelque chose d’inhumain. À choisir, elle préférait un poison lent ou un coup de poignard en plein cœur.
Yrsa inspira longuement par le nez avant d’expirer longuement. Elle baissa légèrement son arme.
- Très bien.
Le silence lui répondit. Elle déglutit, ravalant le sanglot qui menaçait de remonter dans sa poitrine. Elle ne pouvait pas flancher maintenant. Pas alors que Rùnar n’était même plus capable de tenir debout.
La Tisseuse hocha la tête et échangea quelques mots brefs avec ses camarades. Yrsa rengaina son épée et attacha celle de Rùnar dans son dos. Puis elle se pencha vers lui. Elle posa une main hésitante sur son front. Il était brûlant de fièvre.
- Rùnar…
Il ouvrit les yeux difficilement. Yrsa dégagea les mèches de cheveux qui collaient à son visage. Le jeune homme relâcha légèrement sa tension en sentant sa main froide sur sa pommette.
- Mon nom est Agali. Je suis la matriarche des Tisseurs de cette forêt.
Yrsa leva la tête vers la Tisseuse. Cette dernière les observait toujours avec le même calme imperturbable.
- Ton compagnon peut-il marcher ? demanda-t-elle froidement.
Rùnar puisa dans ses dernières forces et se redressa difficilement. Le monde tanga violemment autour de lui. Une nausée lui retourna les entrailles.
- Son compagnon peut marcher, oui, répondit-il d’une voix rauque.
- Suivez-nous, ordonna calmement Agali. Et surtout, ne vous éloignez pas.
Ils sortirent de la salle d'armes. Yrsa faillit vomir devant les cadavres démembrés et désarticulés qui jonchaient le sol. Ils se trouvaient dans une bâtisse délabrée, aux murs de pierre moisis.
Ils croisèrent d’autres Tisseurs qui récupéraient leurs camarades prisonniers. Le regard d’Yrsa croisa celui du Tisseur qui lui avait parlé plus tôt depuis sa cellule. Il inclina légèrement la tête dans sa direction. Elle lui rendit maladroitement le geste.
Quand ils furent enfin dehors, il faisait nuit noire. Yrsa et Rùnar ignoraient combien de temps ils étaient restés enfermés là-dedans. Soit la nuit était tombée peu avant, soit ils étaient déjà au soir suivant leur capture.
C'était impossible à estimer. Si Rùnar avait été empoisonné, qu'en était-il d'elle ? Était-elle restée inconsciente plus longtemps qu’elle ne le pensait ? Leurs geôliers lui avaient-ils inoculé quelque chose de plus insidieux encore ? Un poison qui la tuerait lentement ?
Un Tisseur lui fit signe d’avancer, la faisant sortir de ses pensées morbides. Rùnar bougea un peu pour ne pas mettre tout son poids sur elle. L’endurance de cet homme relevait de l’inhumain. C'était impensable qu'il soit encore conscient et capable de mettre un pied devant l'autre…
Le trajet leur parut interminable. L'aube commençait à poindre et la forêt se dessinait un peu mieux autour d’eux. Aucune trace d’Arnsketill et des autres — s'ils étaient encore en vie. C'était la deuxième fois qu'ils étaient séparés du groupe de la sorte. Ce serait miraculeux s’ils se retrouvaient. Il y avait très peu de chance que cela arrive.
Cette pensée assombrit d’avantage l’humeur d’Yrsa. Elle avançait mécaniquement, le bras de Rùnar passé autour de ses épaules. Le jeune homme peinait de plus en plus à marcher. Par moments, tout son poids s’abattait contre elle sans prévenir. Parfois, il trébuchait sur une racine. Yrsa les rattrapait toujours au dernier moment.
C'était extraordinaire qu'il ait tenu aussi longtemps. Mais même lui avait ses limites. Yrsa s'attendait à le voir s'effondrer à tout instant. Cela nourrissait une angoisse sourde dans sa poitrine.
Les Tisseurs ouvraient la marche dans un silence irréel. Leurs déplacements rendaient Yrsa nerveuse. Ils étaient trop fluides, trop précis. Trop organisés, comme s'ils ne faisaient qu'un. Elle avait constamment peur de les perdre si elle détournait les yeux une seule seconde. Peur de découvrir trop tard que tout cela n’était qu’un piège.
Ils se faufilèrent dans la faille étroite d'une colline, camouflée entre les branches touffues d'un saule pleureur et du lierre en abondance. Ils débouchèrent dans un long couloir rocheux suffisamment large large, envahi de plantes grimpantes et de fleurs sombres. La lumière y mourait presque entièrement. Yrsa ralentit malgré elle.
De grandes structures grimpaient le long des parois de pierre, épaisses comme des racines noueuses. Elles étaient tissées de fils argentés, avec une régularité troublante. Certaines vibraient légèrement. Yrsa sentit un frisson lui remonter dans la nuque.
- Qu’est-ce que c’est que cet endroit… murmura-t-elle, la voix tremblante.
Seul le souffle saccadé de Rùnar lui répondit. Plus ils avançaient, plus le réseau devenait dense, se multipliait.
Des silhouettes glissaient rapidement sur des passerelles tissées au-dessus d'eux, avant de disparaître dans la semi-obscurité. Enfin, ils entrèrent dans une grande clairière entourée de murs de roche noire. Yrsa serra un peu plus la mâchoire. Là, elle s’arrêta net. Sous ses yeux s'étendait le lieu de ses pires cauchemars.
Le repaire des Tisseurs.
Des dizaines de structures étaient accrochées aux parois de la cachette. Elles étaient reliées entre elles par des ponts tissés entre les arbres et des colonnes de pierre, forment d’immenses fils tendus dans le vide. Certaines habitations étaient sculptées dans la pierre sombre, d’autres entièrement construites à partir de cette matière pâle et fibreuse.
Des lanternes diffusaient une lueur chaude. Peu de lumière filtrait entre les branches des arbres, ces derniers formant un immense toit végétal qui cachait les Tisseurs du monde extérieur.
Tout semblait vivant. Bien vivant. Yrsa entendait du mouvement partout. L’endroit était à la fois très mouvementé et étrangement calme. Yrsa comprenait désormais pourquoi elle ressentait tant de malaise : elle avait toujours détesté les araignées. Elle était dans un repaire d'araignées géantes. Elle avait la furieuse impression que son cœur cherchait à s'enfuir sans son corps.
Des regards se tournèrent immédiatement vers eux. Le silence changea de nature. Les Tisseurs les observaient. Sans peur ni retenue. Seulement avec une curiosité sincère , vierge de toute agressivité. Yrsa sentit tous ses muscles se tendre. Elle avait l’impression d’être une proie amenée au centre d’un nid.
Rùnar bougea légèrement contre elle.
- Ne les regarde pas trop longtemps, souffla-t-il avec difficulté.
Yrsa tourna immédiatement la tête vers lui.
- Pourquoi ?
- Soutenir le regard… peut être pris comme une provocation… ici.
- Ah. Ravissant.
Un Tisseur perché sur une structure plus haute la fixait déjà. Ses yeux pâles luisaient dans l’obscurité et reflétaient la lueur orangée des lampes. Yrsa détourna immédiatement les siens en serrant les dents. Elle était à deux doigts de céder aux larmes.
Un bruit étrange résonna dans toute la colonie, faisant vibrer légèrement les structures. Comme un claquement bref. Puis un autre. Et encore un autre. Elle mit quelques secondes à comprendre qu'ils communiquaient.
Agali poursuivit sa route sans ralentir. Yrsa remarqua que plusieurs regards restaient accrochés à eux, et surtout à elle… et à son épée.
La sensation lui noua l’estomac. Sa main se posa instinctivement sur la garde de sa lame. Rùnar laisse échapper un souffle de douleur et resserra son étreinte sur elle, la faisant tressaillir.
- Je crois qu'ils savent pour mon Épée, murmura-t-elle à Rùnar pour chasser son anxiété.
Le jeune homme mit un moment à répondre. Il semblait au bout du rouleau. Yrsa n'en était pas loin non plus. Elle était à deux doigts de le lâcher par terre et s'enfuir en courant. Mais ce ne serait pas digne de la grande dame Yrsa.
- … Peut-être.
Parfait. Absolument parfait.
Ils traversèrent la grande clairière sous les murmures et les cliquetis. Yrsa avait l’impression que tout le repaire les disséquait du regard. Puis Agali s’arrêta enfin devant une ouverture étroite taillée dans la roche, gardée par deux Tisseurs armés.
Elle se tourna vers eux.
- Ici, ton compagnon sera soigné.
Rùnar claqua légèrement de la langue. Le regard d'Agali se posa ensuite sur Yrsa. Longtemps. Assez longtemps pour renforcer le malaise de la jeune femme.
- Quant à toi…
Un court silence tomba. Puis, elle reprit :
- Nous devons parler.

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