Chapitre XV - Comment réveiller un mort
Yrsa remit Rùnar aux mains du guérisseur de la colonie. Sans son soutien, il s’effondra comme une masse. Les Tisseurs disparurent avec lui dans un couloir. L’angoisse d’Yrsa ne retomba pas. Agali lui fit signe de la suivre dans une autre pièce. Seule.
La pierre engloutit aussitôt les sons extérieurs. Seul un filet de lumière orangée déchirait l’obscurité. La Tisseuse alluma aussitôt une lampe à huile qui révéla ses traits. Yrsa eut l’impression de pénétrer dans quelque chose qui n’appartenait pas à son monde.
Peut-être était-ce le cas : la pièce était creusée à même la roche et des fils argentés couraient le long des parois, pulsant comme des veines.Yrsa eut une soudaine envie de reculer. Agali resta debout. Yrsa en fit de même. Le silence s’étira jusqu’à devenir insoutenable. Yrsa gratta sa joue pleine de sang séché.
- Tu portes une arme qui n’appartient pas à ton monde. Pourtant, elle t’appartient presque pleinement.
Le calme retomba. Yrsa serra légèrement la mâchoire.
- Je ne vois pas où vous voulez en venir.
Le coin des lèvres d’Agali frémit.
- Tu ne comprends pas non plus où tu es. Ni qui tu es.
- J’ai compris une chose, en revanche. Tout le monde ici m’a regardée comme si j’étais un problème !
- Tu es un problème.
Yrsa sentit la colère lui brûler la gorge. Elle força sa respiration à ralentir. Pas maintenant. Pas ici.
- Et Rùnar ?
Le regard d’Agali glissa sur elle.
- Ton compagnon n’est plus un problème désormais, déclara-t-elle calmement.
Yrsa sentit son souffle se bloquer.
- Comment ça ?
- Il est entre de bonnes mains.
La tension dans sa poitrine se desserra légèrement. Agali fit un pas, lent et mesuré.
- Le poison dont il est victime n’a pas été fait pour tuer. Simplement pour dégrader.
- Qui ferait ça ? demanda Yrsa.
Son ton claqua malgré elle. Agali inclina la tête, puis se pencha doucement vers elle.
- Ceux dont vous avez envahi le territoire.
La franchise d’Agali avait quelque chose de brutal. C’était une torture pour qui était trop susceptible, et une bénédiction quand on ne voulait pas tourner autour du pot. Au moins, avec elle, le doute n’était pas permis. Yrsa s’avança à son tour.
- Donc vous pouvez nous dire où nous sommes tombés !
- Vous étiez dans une geôle de Veilleurs. Les Veilleurs ne sont pas connus pour être amicaux.
Yrsa resta silencieuse. Figée, incapable de choisir par quelle question commencer.
- Celui qui veille dans ton épée veut être ton ami, reprit Agali.
- Non, rétorqua Yrsa en fronçant les sourcils.
- Si.
Agali se redressa et Yrsa dut lever la tête.
- Ce que tu as fait dans le repaire des Veilleurs… ce n’était pas toi seule. Tu as là un ami précieux qui ne cherche qu’à te contacter. Mais tu as peur.
- Comment pouvez-vous savoir ça ?
- Je sais reconnaître un Altéré quand je suis en sa présence, répondit Agali.
- Un Altéré ?
La Tisseuse la fixa durant de longues secondes.
- Tu es ignorante. Comme une enfant.
Yrsa sentit sa nuque se glacer. La Tisseuse avait perçu la présence tapie dans la relique. Celui qui l’effrayait tant et qui hantait ses nuits. Yrsa repensa à cette douleur dans sa poitrine, celle qui l’avait conduite jusqu’à la salle d’armes. C’était l’Épée qui l’avait guidée, et rien d’autre. Elle en était certaine désormais. Son visage se ferma davantage. Agali releva la tête sans jamais la quitter des yeux.
- J’ai un marché à te proposer, dit-elle en joignant deux de ses quatre mains dans son dos. Mais tu n’es pas en état maintenant. Rejoins ton compagnon, repose-toi. Puis, nous discuterons plus sérieusement.
- Quel genre de marché ?
Agali pencha la tête d’un côté.
- Nous vous avons sauvé des griffes des Veilleurs. Nous soignons ton compagnon. Il s’agit là d’un simple échange équivalent.
Yrsa comprit alors que le piège venait de se refermer. Elle déglutit péniblement.
- Je veux voir Rùnar, déclara-t-elle, la voix enrouée.
Agali lui désigna la sortie sans un mot. Yrsa ne se fit pas prier. Elle rejoignit la salle où les Tisseurs avaient emmené Rùnar. Le couloir qu’elle traversa était plus étroit et plus chaud. La chaleur ne la réconfortait pas. Plus elle avançait, plus l’air lui manquait. Lorsqu’elle fit face à une autre faille recouverte d’un drap sombre, elle s’immobilisa. L’air sentait quelque chose de métallique et de végétal. L’odeur eut quelque chose de presque vivifiant.
Elle souleva le rideau. Rùnar était allongé là. Inerte, mais vivant. Yrsa s’arrêta net. Pendant une seconde, elle ne respira plus. La salle était bien plus grande que ce qu'elle avait imaginé. Des toiles grimpaient sur les murs. Les tables et étagères en bois croulaient sous les pots, les herbes et les outils. Le lieu ressemblait plus à un atelier qu’à un nid.
Le Tisseur guérisseur ne leva pas les yeux tout de suite. Il se tenait devant le lit de Rùnar. Deux de ses mains tenaient un mortier, les deux autres triaient des herbes. Puis il la fixa avec cette intensité calme propre aux Tisseurs.
- Il est stable.
Yrsa s’approcha du lit. Rùnar était bien moins pâle, mais il semblait complètement vidé. Yrsa aussi se sentait vidée. Elle essuya discrètement ses mains moites sur son pantalon.
- Il va s’en sortir ?
Elle connaissait déjà la réponse, mais avait besoin de l’entendre. Le guérisseur posa doucement un tissu humide sur une table de pierre. Il versa des herbes séchées dans le mortier et commença à les broyer.
- Oui. C’était un simple poison d’entrave.
Le silence qui suivit serra aussitôt la poitrine d’Yrsa. La suite n’allait pas lui plaire.
- Il est très utilisé par les Veilleurs sur leurs prisonniers. Il permet d’attendre suffisamment longtemps tout en récoltant des informations.
- Attendre quoi ?
Le Tisseur hésita une fraction de seconde. Puis il étala sa préparation à l’intérieur du linge humide.
- Que quelque chose vienne achever la victime.
Yrsa frissonna et son regard glissa sur Rùnar. Le guérisseur releva les yeux vers elle.
- Ils projetaient d’interroger ton compagnon.
- C’est monstrueux, dit-elle simplement, la voix tremblante.
- Oui.
Le guérisseur prit doucement sa main. Yrsa sursauta. Il déposa le tissu dans sa main. L’odeur était très agréable. Fraîche et apaisante.
- Humidifie son visage et son cou avec ceci. C’est pour faire baisser la fièvre et apaiser les maux de tête. Il va en avoir besoin.
Il la lâcha et se dirigea vers la sortie.
- S’il y a un problème, demande Seyr.
Puis il disparut. Yrsa s’effondra sur une chaise près du lit de Rùnar. Son corps refusait de se détendre. Elle était tendue comme un fil prêt à céder. L’Épée de Lumière semblait plus lourde que jamais. Il n’y avait plus qu’à attendre. Attendre le réveil de Rùnar. Attendre de voir si Arnsketill et les autres finiraient par les retrouver. C’était la deuxième fois qu’ils étaient séparés du groupe et que Rùnar se blessait pour elle.
Cette fois-ci, il avait failli y rester et c’était entièrement de sa faute. Parce qu’elle n’était pas assez vigilante. Pas assez forte. Elle était un poids. Comment pourrait-elle espérer survivre si elle se retrouvait seule ? Elle ne voulait pas rester dépendante d’eux. Le sursis qu’on lui avait accordé pouvait prendre fin à tout moment.
Ses yeux se posèrent sur Rùnar et la culpabilité la frappa de plein fouet. Cela lui semblait presque absurde. Elle ne comprenait pas pourquoi l’idée de le perdre lui était devenue insupportable. Yrsa serra le linge humide dans son poing. Et elle se résigna à attendre.
**
Rùnar inspira brutalement, comme s’il venait de tomber dans l’eau. Son dos se redressa d’un coup sec avant qu’il ne comprenne où il était. Son front percuta quelque chose dans un couinement étranglé. Quelque chose tomba au sol avec fracas. Sa main chercha immédiatement son arme. Il s’arrêta net. Son regard parcourut la pièce. Il n'y avait pas de chaînes. Pas de cadavres.
- … Yrsa ?
Le nom sortit dans un souffle rauque. Il tourna la tête trop vite et le vertige le frappa. Et il la vit. Au pied du lit, Yrsa, étalée par terre sur le dos, les mains sur le front. Il cligna des yeux plusieurs fois jusqu’à ce que la scène atteigne son cerveau. Puis son corps se relâcha légèrement.
- T’es vivante… murmura-t-il.
Yrsa se redressa d’un coup, les cheveux en bataille et un air ahuri sur le visage. Une grosse trace rouge s’étalait au milieu de son front. Surpris, Rùnar tenta de se redresser davantage mais son corps protesta violemment. Un éclair de douleur lui traversa le ventre et il se crispa, le souffle coupé.
- Mais ça va pas de me mettre un coup de boule ?! s’agaça Yrsa en le foudroyant du regard.
- Yrsa, souffla-t-il entre ses dents. On est où ?
Sa main s’aggripa au bord du lit. Le simple fait de rester assis lui demandait beaucoup d’efforts. Figée par terre, Yrsa le fixa durant de longues secondes comme si elle le prenait pour un revenant. Puis, quelque chose se relâcha en elle. Une vague de chaleur se répandit dans sa poitrine et dans sa gorge.
Elle cligna des yeux. Rùnar était réveillé. Il était vivant et il lui parlait. Cet abruti lui avait fracassé le front. Donc tout allait bien. Sauf qu’elle perdit le contrôle. Sa respiration se bloqua une fraction de seconde. Elle leva les yeux au ciel.
Ses épaules tremblèrent. Elle posa une main sur le bord du lit et se remit debout sans lâcher la couverture. Et là, toute la tension accumulée se brisa d’un coup. Les larmes montèrent, chaudes et incontrôlables. Elle cligna encore des yeux pour les retenir, mais cela les fit tomber.
- Bordel…
Elle passa brutalement une main sur son visage. Trop tard. Ses larmes ne voulaient plus s’arrêter. Elle rit sans joie entre deux larmes. Elle se trouvait ridicule. Elle avait survécu à un raid quand elle était enfant, à des draugar voraces, un dieu-cerf et à des courses poursuites dans la forêt. Et là, elle pleurait pour quelqu’un qu’elle n’appréciait pas ?
Fantastique.
Elle recula d’un pas, comme si elle pouvait reprendre le contrôle en bougeant. Mais ses jambes ne suivirent pas l’ordre correctement. Elle trébucha et se rattrapa de justesse. Elle se tourna à moitié vers le mur. Rùnar, lui, la fixait avec de grands yeux ronds.
- Tu pleures parce que je t’ai mis un coup de boule ?
- Non, gros débile, j’ai cru que tu allais mourir, lâcha-t-elle finalement. Et j’avais aucune idée de quoi faire si tu mourais.
Yrsa essuya encore ses joues d’un geste rapide. Elle renifla pour retenir un filet de morve.
- … voilà.
Elle inspira longuement puis souffla. Elle se sentait plus calme, même si son cœur martelait sa cage thoracique. Rùnar venait de voir une partie d’elle qu’elle détestait plus que tout. Elle avait beau jouer les dures, elle restait une gamine terrorisée. Une proie qui faisait semblant d’être autre chose. Elle avait toujours voulu devenir quelqu’un d’autre. Plus forte et plus grande. Mais la peur revenait toujours.
- T’as pas intérêt à me refaire ça.
Rùnar resta silencieux une seconde. Il attendait que la tempête passe. Quelque chose se tordit dans sa poitrine en la voyant vulnérable. Il lui souffla, très doucement :
- Viens là.
Yrsa ne bougea pas tout de suite. Alors il se redressa un peu plus et lui tendit une main. Il la laissa ouverte, comme une invitation silencieuse. Il attendit simplement. Elle s’approcha finalement, lentement. Elle tremblait. Il n’essaya pas de la tirer vers lui. Quand elle fut assez près, elle ne toucha toujours pas sa main. Rùnar la laissa simplement retomber.
- Je suis désolé, dit-il.
Yrsa cligna des yeux.
- Pour quoi exactement ? Pour avoir failli mourir ou m’avoir caché que tu avais été empoisonné ? demanda-t-elle.
Il eut un léger sourire fatigué, mais sincère.
- Pour le poison.
Rùnar baissa un peu les yeux.
- J’aurais dû te le dire.
- T’as été sacrément con.
Il ravala la réponse qui lui venait.
- Je pensais gérer, mais j’ai été idiot, ajouta-t-il en se grattant la nuque.
Yrsa fit mine de bouder. Il reprit, plus bas :
- Et pour t’avoir fait peur.
Il planta ses yeux dans les siens, et Yrsa le vit en entier pour la première fois depuis leur rencontre. Elle ne vit en lui ni le guerrier, ni le prince, juste un homme simple qui avait frôlé la mort. Un humain qui faisait des erreurs. Ils restèrent silencieux un moment. Yrsa triturait ses doigts.
- Tu n’avais pas besoin de ça en plus, déclara-t-il finalement.
Cela la fit réagir. Son regard vacilla et il s’en rendit compte.
- Je voulais pas te mettre tout ça sur les épaules, continua-t-il. J’ai l’habitude de… gérer seul. Ça marche rarement aussi bien que je l’espère.
Il rit légèrement. Puis il reprit, plus simple :
- T’as géré toute seule alors que j’étais en train de faire n’importe quoi. Merci, Yrsa.
Il releva un peu la main qu’il lui avait tendue plus tôt. Et cette fois, il la posa doucement contre son poignet. Elle ne le repoussa pas, mais ne chercha pas non plus à approfondir le geste.
- Attends… tu faisais quoi juste au-dessus de moi ?
Yrsa le fixa une seconde, blasée.
- Je projetais de t’assassiner dans ton sommeil, voyons.
- Permets-moi de te dire que t’es pas très d—
Un linge humide et odorant lui atterrit en plein visage.

Annotations