Chapitre 25 : Niveau 3
Mercredi 5 janvier 2005
Mon cher journal,
Une nouvelle année commence. J'ose espérer qu'elle sera meilleure que la précédente.
Si je ne t'ai pas écrit pendant les vacances de Noël, c'est que... bref, passons. Il y a du nouveau sous les tropiques !
Dès lundi, l'enquête a repris. À midi dix précisément, Mimi m'attendait dans son appartement. J'avais à peine posé mon sac qu'elle m'annonçait la date : dimanche 23 janvier. Notre rendez-vous avec Jeannine, la fille de Monsieur Hannoteau.
Je stresse un peu à cette idée. Je l'imagine d'un monde totalement différent du mien.
Ce midi-là, j'avais apporté la chemise rouge cartonnée subtilisée dans le bureau de mon père deux semaines plus tôt. Avec Mimi, nous avons épluché chaque papier : faire-part de mariage, prière, contrats de travail, documents divers.
Nous avons appris quelques trucs — ma grand-mère en incapacité de travailler en fin de carrière, mon arrière-grand-mère qui refusait d'être en maison de repos. Rien qui fasse vraiment avancer l'enquête... Du moins, c'est ce que je pense. Mais pour Mimi, chaque détail compte. Les dates, les fautes d'orthographe, les factures. Selon elle, la moindre information, aussi futile soit-elle, peut être importante.
Nous avons complété mon classeur d'enquêtrice. J'ai pris des notes pour préparer le rendez-vous du 23 janvier.
Mimi a listé les questions pour Jeannine — parcours professionnel de son père, s'il était marié à l'époque, ses relations avec les employées, la guerre d'Algérie, des photos, le nom Husson trouvé dans le livre de cuisine. Un vrai interrogatoire.
Elle est super motivée. J'avoue en avoir besoin, surtout avec ce quotidien parfois insurmontable. Cette enquête me permet de sortir la tête hors de l'eau, là où la passion du sport semble me quitter peu à peu.
Je referme mon journal, le range dans mon tiroir et le verrouille. Si quelqu'un le lisait, je me ferais trucider.
18h04. Mes devoirs sont faits, l'ordinateur occupé par mon père, du temps à tuer.
Je pense directement à Célia. Ça fait un bail que je n'ai pas vu ma voisine préférée.
D'ailleurs, j'ai de moins en moins de nouvelles ces temps-ci. Parfois, j'ai l'impression qu'elle m'évite. Je soupçonne même Claudia, sa mère, d'en être l'instigatrice. Ai-je une famille si peu fréquentable ?
Sur cette mauvaise pensée, je pars chez elle.
Je frappe trois coups.
J'attends.
Je toque une nouvelle fois.
Rien.
Bizarre. Il y a toujours quelqu'un à cette heure-ci.
Je commence à me retourner pour partir quand j'entends la porte s'ouvrir. Célia apparaît à peine, la porte entrouverte.
Elle a les cheveux en pagaille. Les joues rosies.
— Ah... C'est toi !
Elle reprend son souffle, soulagée.
— J'ai eu peur. Ma mère et Fred ne sont pas là et...
Elle marque un temps. Finalement, je ne rêvais pas. Elle ne veut plus me voir...
— Je ne suis pas seule... Mais... Vas-y, entre.
Après un temps d'hésitation, elle se recule pour m'inviter.
Je franchis le seuil, commence à me baisser pour enlever mes chaussures quand je vois un garçon.
Non mais c'est qui lui ?
— Je te présente Jimmy, lance Célia.
Jimmy ? C'est quoi ce bordel ? Célia ne m'a jamais parlé de lui !
Il est grand, mince et blond. Ce garçon me dit quelque chose. Où l'ai-je rencontré ?
— Salut Marie ! Tu te rappelles de moi ?
Je plisse les yeux, fouille dans ma mémoire. Oui, ça y est !
— Aaaah oui ! Jimmy ! On a fait un spectacle de gymnastique ensemble. Je me rappelle.
Je me souviens surtout que c'était assez gênant... Pour moi, du moins. Nous devions effectuer une sorte de rock-and-roll en duo. Se prendre par les mains, faire des acrobaties, se serrer... Une proximité que je n'avais pas appréciée à l'époque. Jimmy avait les mains moites et une odeur que je n'aimais pas. Pas qu'il puait, mais un parfum qui ne me correspondait pas.
Le copain de Célia n'est pas vilain. Ce n'est juste pas mon genre.
— Oui, ça faisait pitié ce truc ! Tu fais toujours de la gym ?
— Non, je réponds sans développer.
— Moi non plus, ça fait pitié !
"Pitié", le nouveau mot à la mode pour dire "ça craint". Comme la plupart des jeunes de mon âge, Jimmy en use sans modération.
— Ouais, si tu le dis. Moi, je n'aimais plus vraiment, voilà tout.
La vérité est autre. Mon père n'acceptait pas que je m'investisse davantage dans la gym que dans la course à pied. Quand je me suis blessée une ou deux fois, ça l'a fait disjoncter. Surtout la fois où je n'ai pas pu participer à l'un de ses cross bidons. Il n'en avait rien à faire que j'aie mal. Ce qu'il voyait, c'est qu'il n'allait pas briller à travers moi.
J'ai commencé à avoir peur. À bloquer. D'abord à la poutre, puis aux barres asymétriques. J'ai fini par être victime de "twisties" — des pertes de repères dans les airs. La pression de mon père, l'angoisse de me faire mal ont réduit mes performances. Je n'étais plus la première de mon groupe.
Le jour où j'ai décidé d'arrêter, une partie de moi s'est envolée. Un mélange d'innocence et de liberté. Un bout d'enfance, en définitive.
Bref, je ne connais pas trop Jimmy. Je ne me risque pas à me dévoiler.
Célia et lui paraissent très... proches. Ils se lancent des regards timides et complices. J'ai la nette impression de déranger.
Je profite de ce moment pour aller aux toilettes. Quand je reviens, mes yeux s'agrandissent d'effroi : je les vois se rouler des gros patins sur le canapé.
Wow. Malaise.
Ils me remarquent, se décollent. Célia tousse avec un demi-sourire.
— Jimmy et moi, on sort ensemble !
Non, c'est pas vrai ! J'avais pas remarqué ! Elle est bête ou quoi ?
— On s'est rencontrés à mon collège, ça fait deux semaines, poursuit-elle avec ce sourire timide.
Les deux semaines où je n'avais pas eu de nouvelles. Je suis soulagée. Mes épaules se relâchent. Je suis contente pour elle...
Cependant, je me sens un peu honteuse. De mon côté, niveau amour, j'en suis toujours au point zéro. Je n'ai même jamais roulé une pelle à qui que ce soit, ni même mon miroir pour m'entraîner. En même temps, avec ce fichu appareil dentaire, j'ai peur de blesser mon potentiel partenaire... J'en viens à redouter ce moment. Alors que certaines de mes amies en sont presque à coucher...
Personnellement, je trouve qu'on est trop jeunes pour penser à ça. Je prévois ça pour l'homme de ma vie. Donc, je risque de faire du surplace pendant un bon bout de temps.
Je reste quelque temps avec eux — pas trop non plus — histoire d'éviter de tenir la chandelle. Un rôle que je tiens déjà avec Andie et Thomas. Un rôle que je n'aime pas.
Sur le chemin du retour, je ne cours pas comme d'habitude. Je profite de l'odeur de l'hiver : un mélange de bois brûlé et de terre froide. Une odeur qui me plonge dans d'infinies pensées et une espèce de nostalgie.
Lorsque je rentre, les disputes de mes parents m'accueillent froidement.
Ils me font chier tous les deux. Ne peuvent-ils pas se comporter comme des adultes responsables ? Vu leur vulgarité, ils en sont au niveau 3 sur 5 en termes d'intensité. Niveau 4 : hurlements et cris. Niveau 5 : coups et blessures.
— Tu ne penses qu'à ta gueule ! Ça a toujours été ! Tu pourriras avec ton argent !
— Mais ma pauvre fille, tu crois que tu vas t'en sortir seule avec ton salaire de misère ?
Ah. Ils envisagent d'être seuls. C'est pas trop tôt. Je rêve tellement qu'ils se séparent. Je ne peux plus les supporter à se donner en spectacle devant moi. C'est pitoyable. Je les trouve lamentables.
Je monte dans ma chambre et décide de me plonger dans l'enquête.
La lettre de ma grand-mère, écrite cinquante ans plus tôt. Je la relis pour la centième fois. Certaines phrases résonnent toujours plus que d'autres :
"En effet tu sors de l'hôpital..."
"Tu as abandonné tes trois enfants, Patrick ne fera que le 4ème."
"J'ai été renseignée par certaines personnes du parc, en permission, qui revenaient d'Alger..."
"...j'espère qu'il ne te ressemblera pas..."
"Tu vas être rapproché d'Alger..."
"...et nous ferons la comparaison entre ta dernière lettre du 17.9.56..."
"Voilà le résultat de 8 années, c'est beau..."
"Donc passes tes permissions à Alger dans ta nouvelle famille..."
Cette lettre est le début de toute l'enquête. Notre meilleure preuve, à Mimi et moi.
Mais ma tante ne semble pas de cet avis. Elle répète toujours la même chose : chaque détail compte. D'accord, mais cette lettre veut tout dire, non ? Je suis convaincue que mon grand-père était un militaire qui a fait la guerre d'Algérie. C'est évident !
Il suffirait de demander à Jeannine, la fille Hannoteau, si son père a fait cette guerre.
Mais Mimi répond toujours :
— Il faut se référer à des faits factuels, pas à ce que peut dire ou écrire ta grand-mère.
Je trouve bizarre qu'elle dise ça. Ma Mémé n'est pas une menteuse. Enfin, je ne crois pas.
Qui était-elle vraiment ? Est-ce que je la connais ? Ou connaissais ?
Quand j'y pense, j'ai découvert beaucoup de choses sur elle ces derniers temps. Notamment qu'elle a été mariée à un certain Pierre Bony — inconnu au bataillon lui aussi. À part une photo où l'on voit un homme pas très jojo, rien.
Mais qui était-elle ?
Quand je commence à peine à me découvrir moi-même, j'ai l'impression de m'éloigner d'elle.
Je range la lettre soigneusement dans mon classeur d'enquêtrice. Dimanche 23 janvier. Dans un peu plus de deux semaines, j'aurai peut-être des réponses.
Ou peut-être que tout va s'effondrer.
Je ne sais pas ce qui me fait le plus peur.

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