Chapitre 26 : L'histoire de Mimi
Blonde comme les blés, ses boucles rebondies sculptent un visage d’ange. C’est cette photo que mes yeux cherchent, chaque fois que j’arrive chez Mimi et Alain. Ce portrait figé, mais si vivant, c’est celui de leur fille, Virginie. Elle a bien grandi depuis, mais l’image reste là, intacte, comme un écho suspendu. Ce visage, je l’ai toujours envié. J’aurais voulu qu’il soit le mien. Être leur fille, et non la leur...
La poignée de la porte est usée et j'y suis un peu pour quelque chose. Depuis que je suis née, je viens ici presque chaque jour, surtout depuis que je viens manger les midis. Ici, même si je ne suis pas des leurs, je suis tout de même un peu chez moi.
Si aujourd'hui est un jour comme un autre, la tension n'est pas la même lorsque je franchis la porte d'entréer. Une Mimi préoccupée se trouve en face de moi. Son bonjour est à peine jovial lorsqu'elle me voit. Son visage est... Fermé. C'est bien la première fois de ma vie que je la vois ainsi. Ma tante est toujours de bonne humeur. Même lorsqu'il y a de quoi s'énerver, elle reste calme traitant chaque situation avec zénitude. Pour elle, chaque problème a une solution.
Aussi, en la voyant si abattue, je suis totalement désemparée. J'ai peur de prononcer un mot de trop ou de faire quelque chose qui empire son état.
Dois-je lui demander si ça va ? Ou la laisser seule avec ses pensées obscures ?
Lorsqu'elle gagne la cuisine sans un mot, je décide tout de même de quitter ma parka et de la poser sur le dossier d'une des chaises du salon. Je me résouds à la rejoindre quand je vois Alain au fond du couloir. Que fait-il là ? D'habitude, il mange à la cantine de l'école.
Leur appartement se trouve dans l'enceinte même de l'établissement puisque c'est un logement fonctionnel, mais c'est tout de même très rare qu'il soit là !
Coucou bébé bleu - oui Alain a beaucoup de petits surnoms rigolos à mon égard - ça va ? me demande t'il.
Ca va ! Mieux que Mimi apparement, qu'est-ce-qu'elle a ? ne puis-je m'empêcher de demander.
Un nuage passe sur son visage. Il se rapproche de moi et s'abaisse à mon niveau.
Oui Mimi n'est pas très bien... C'est au sujet de l'enquête, me chuchote t'il.
Mes sourcils se froncent, je le regarde interrogative.
Tu sais Mimi ne t'a pas tout dit la concernant, notamment sur sa jeunesse. Cette enquête fait remonter quelques souvenirs douloureux.
J'entrelace mes doigts nerveusement.
Surtout ne t'inquiète pas Marie. Ce n'est pas de ta faute. Elle a choisit de t'aider de son plein gré. Cette quête c'est avant tout pour toi. Mais aussi... un peu pour elle. Cela lui permettra, peut-être, de mieux comprendre certains pans de sa propre histoire. Si elle est comme ça aujourd'hui c'est qu'elle compte t'en parler...
Ah d'accord, je finis par répondre.
Tous deux, nous finissons par regagner la cuisine et Mimi où le repas nous attends. Je m'asseois, Mimi à ma gauche, Alain à ma droite. Comme dans ma propre maison pas un mot. Je n'avais jamais sentie cela avec eux. Que faire ? Même Alain, qui a toujours une blague à raconter ne pipe mot.
Nous en sommes quaisment au dessert quand ma tante allume une cigarette, son seul défaut. Habituellement, elle attend la fin du repas. C'est dire le stress qui l'habite.
Et là, je suis assaillie par un véritable flot de paroles. Ni tenant plus, Mimi lâche tout :
Marie, je suis désolée de mon comportement... Mais...
Elle tire sur sa cigarette, recrache la fumée et reprends :
Tu sais que je t'adore. Je ferais tout pour toi. Ce que je vais te dire va sûrement te blesser. Je sais aussi que ça n'est pas très facile parfois, chez toi...
Comment ça ? Que sait elle vraiment ?
Bref je me disperse. Excuse moi. Mais j'ai du mal à rassembler mes idées. Ce que je veux te dire, c'est au sujet de ta grand-mère. Je sais que tu exploses d'amour pour elle, jusqu'à l'idolâtrer et que c'est pour cette raison que cette enquête te tient tant à coeur.
Elle s'interrompt quelques instants. Rejoins le rebord de la fenêtre pour regarder furtivement dehors. Alain n'a pas bougé. Elle écrase sa cigarette à moitié commencée dans le cendrier, posé au-dessus du frigo. Et elle continue son dialogue.
Pour ma part, ce n'est pas pour cette raison et je n'ai pas envie de te mentir ou pire, te cacher quoi que ce soit. Tu es jeune, mais tu ne mérites pas cela. Alors voilà...
Elle s'arrête une nouvelle fois, ses yeux s'humidifient. Elle prends une profonde inspiration. Alain se léve et pose une main sur son épaule, ce qui semble lui donner du courage.
Ta grand-mère... M'a fait beaucoup de mal... Dans le sens où elle ne m'a jamais accepté. J'ai même supposé qu'elle était jalouse de moi, par rapport à mon père. Il n'y en avait que pour elle et sa vie. Mon père s'est plié à ses moindres désirs tout en me laissant de côté. je n'avais déjà plus de maman à l'époque. Un père qui préférait sa femme à sa propre fille.
Désormais, Mimi pleure. Mon poul s'accélèrent, ma respiration haletante. Je me gratte le visage.
Marie surtout je ne veux pas que tu penses que cela est de ta faute. J'ai fait le choix de poursuivre cette aventure avec toi. Je voulais juste que tu saches mes vraies intentions et jusqu'alors cela me tuer de ne pas te dire la vérité. Nous ne savons pas encore ce que nous allons découvrir Là, où je veux en venir c'est que je ne veux pas que tu te fasses d'illusions. Tu vas peut-être être déçue et voir ta grand-mère sous un tout autre aspect. Es-tu prête pour cela ?
Wow ! Après toutes ces nouvelles informations, j'ai du mal à m'y retrouver et à savoir ce que je pense réellement.
Excuse moi, tu n'es pas obligée de répondre maintenant. Mon but est seulement de te protéger.
Et à cette phrase, mes épaules s'abaissent. S'il y a bien une personne bienveillante autour de moi, c'est bien elle, et bien sûr Alain qui a toujours la main sur son épaule.
Je prends le temps de boire quelques gorgées d'eau. Ma réponse se dessine clairement dans ma tête. Une réponse que j'exprime librement avec eux :
Je suis prête ! Je n'ai jamais été aussi prête ! La vérité c'est tout ce qui compte pour moi !
Bien dit ! me dit elle, presque à sourire.
Mon visage se ferme tout de même.
Mimi ?
Oui ?
Peux-tu m'en dire davantage sur ta relation avec elle s'il-te-plaît ?
Si tu veux...
Elle se racle la gorge. Alain se rassoit, elle reprend une cigarrette et fait de même. De nouveau tous les trois à cette table, sans avoir attaquer notre compote.
— J’avais… six ans, je crois, quand mon père, Jean-Claude, s’est mis avec ta grand-mère.
Je hoche doucement la tête. Je connais déjà les grandes lignes, mais je sens que cette fois, quelque chose va se dire autrement.
— Au début, tout allait bien. Ton père était déjà aux Mélèzes, comme je te l’ai raconté. Elle me gâtait beaucoup, d’ailleurs.
Une pause. Le regard se perd un instant.
— Puis… du jour au lendemain, elle a changé. Elle est devenue désagréable. Elle parlait mal à mon père, qui en faisait toujours plus pour se faire aimer. Mais rien n’y faisait.
Je serre les lèvres et imagine ce père, effacé, tentant de plaire.
— Ta grand-mère parlait souvent de son passé, mais toujours en entretenant un mystère. Elle lâchait des bribes… jamais assez pour qu’on puisse comprendre. Elle maintenait le flou, comme pour rester insaisissable.
Marie fronce les sourcils. Elle sent que ce flou, cette absence de vérité, pèse encore.
— Mon père, trop gentil… et elle, trop belle. Il est devenu de plus en plus triste. Jusqu’à sombrer dans de vrais épisodes dépressifs.
— Et toi ? je demande, presque à voix basse.
— Moi ? J’étais insignifiante. Dès que je demandais de l’aide — ce qui était rare — elle faisait une crise de jalousie.
Mes yeux se baissent. Je sens une gêne monter, une forme de culpabilité...
— Puis… elle s’est mise à faire de la voyance. Elle recevait des gens, organisait des séances étranges, ésotériques…
Un silence. Mes doigts s'entrelacent nerveusement.
— Mon père a fini par être hospitalisé. Il ne savait plus comment gérer ses humeurs, tout en continuant à l’aimer. Finalement, c’est elle qui l’a quitté. Sans un mot. Sans remords.
Je relève la tête, troublée.
— Il est décédé quelques années plus tard. Apaisé, peut-être.
— Et ton lien avec mon père ?
— Le seul contact que j’ai gardé, si on peut appeler ça un lien, c’est avec lui. Parce que ta mère travaillait dans la même école qu’Alain. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés.
Elle sourit, mais son regard reste voilé.
— S’il n’avait pas rencontré ta mère, je ne suis pas sûre qu’il aurait gardé contact avec moi.
C’est ta mère qui est devenue une amie.
Jamais je n’aurais cru que mon père puisse ressembler à sa mère…
Je réfléchis quelques instants, histoire d'intégrer tous les éléments puis ose une question.
- Est-ce pour cette raison que tu restes sceptique face à la lettre évoquant le militaire et Alger ?
Elle se racle la gorge comme pour préparer sa réponse.
- Oui... Et non. Je n'ai pas menti en disant que je préférais les éléments factuels car ils ne se trompent pas. Concernant ta grand-mère, j'ai peur qu'elle est laissé de faux indices ou qu'elle ne sache tout simplement pas la vérité. J'ai bien peur que cette recherche soit plus dure que nous le pensons. Voire... hasardeuse.
Je hoche lentement la tête. Mes doigts se crispent sur mon verre vide.
— Merci, Mimi. De m'avoir dit tout ça.
Elle m'embrasse sur le front. Alain me serre dans ses bras.
En partant ce jour-là, je croise la photo de Virginie. Blonde comme les blés, ses boucles rebondies... Je détourne le regard. Elle me semble terne maintenant. Un vestige du passé. Quelque chose que je peux laisser derrière moi.

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