1- LA SURFACE DU MONDE

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PREMIÈRE PARTIE : La surface du monde

Madeleine

– Enlevez-lui les pattes. Il n’en aura pas besoin.

8h15. Un froid de canard dans l’open-space à moitié chauffé. Un thé citron de mauvaise qualité qui fume dans mes mains. Vu la première phrase à laquelle j’ai droit ce matin, on part sur une journée merdique.

– Bonjour, dis-je poliment. Je vous demande pardon ?

– Enlevez-lui les pattes, répète la cliente avec impatience. Il ne se déplacera pas. Il restera dans mon salon.

D’un trait, j’avale le reste de mon thé goût détergent. Il est trop tôt pour déjà me coltiner ce genre de clients.

– Madame… (Je vérifie rapidement son nom sur mon interface.) Madame Digoudi, nos automates ne sont pas conçus pour ça.

Digoudi ? C’est vraiment son nom ? Si je ne l’appelle pas Bigoudi avant la fin de cette conversation, j’irai me chercher un deuxième thé pour me féliciter.

– Je l’avais bien précisé sur le devis, rétorque-t-elle d’une voix qui grésille légèrement sur les ondes du réseau. Pas de pattes. Mais visiblement, vous n’en avez pas tenu compte.

Je marque une pause. Réfléchis furieusement. C'est moi qui suis chargée du dossier, c'est moi qui vérifie toutes les infos avant d'expédier le devis aux bureaux d'étude. Comment ça, je n'en ai pas tenu compte ?

Il faut gagner du temps. Quelques secondes, ça suffira. Je cligne de l'œil droit ; en une fraction de secondes, la visière de mon casque m'affiche tous les dossiers de mes clients, soigneusement classés.

– Ce sont nos ingénieurs, madame, qui ont dû décider…

Rejeter la faute sur les ingés ne fait jamais de mal.

– Vous prenez ce genre de décisions sans en avertir le client, et ce alors que j’ai déjà payé l’acompte ? Le devis a été signé il y a trois mois, jeune fille !

Je jette un œil rapide au devis. Que dire ? Elle a entièrement raison. J'ai indiqué en gras qu’elle ne voulait pas de pattes pour son automate. C’est un éléphant, ce qui est assez rare pour être souligné. Je me demande même si ce n’est pas le tout premier éléphant produit par l’entreprise. Que s'est-il passé ? Est-ce que l'erreur vient de moi ? Est-ce que j'ai bien transmis le dossier final aux ingés, avec la mise à jour concernant les pattes ? Ou est-ce que ce sont eux qui ont merdé ensuite, au service conception ? Dans tous les cas, ce sera leur parole contre la mienne, et je sais d'expérience qu'ils gagneront. Les ingés gagnent toujours ; leur salaire contient plus de chiffres que le nôtre.

– C’est scandaleux ! tempête la cliente. J’ai pris votre offre sur-mesure, la plus onéreuse, et on m’a assuré que mes désirs seraient respectés à la perfection. Je ne veux pas que cet automate puisse se déplacer. Passez-moi votre supérieur, ou n’importe qui d’autre capable de prendre ma plainte !

Je jure dans ma barbe. Si je ne calme pas très vite cette dame, ça va me retomber dessus. Je peux presque sentir dans sa voix les sommes pharamineuses qui miroitent sur son compte en banque ; il n'y a que ce genre de clients pour commander un éléphant cul-de-jatte en porcelaine.

– Madame Digoudi, ne vous inquiétez pas. C'est nous qui sommes en tort, en effet, et je vais faire le nécessaire. Vous pouvez compter sur moi.

– Merveilleux ! commente-t-elle avec une once d’agacement.

Je me dépêche d’ajouter :

– Cependant, je dois vous prévenir. Nos automates sont conçus pour imiter parfaitement les comportements des animaux naturels. Si nous lui retirons les pattes, il pourrait développer des comportements… inadéquats… (Je patine un peu, essayant de trouver des termes compréhensibles pour une néophyte.) Cela pourrait causer des dommages à son intelligence artificielle. C’est une amputation, après tout… comme pour un véritable animal…

Un long silence suit mes mots. Un instant, j’ai l’impression de l’avoir convaincue. Jusqu’à ce que sa voix claque de nouveau, étrangement aigre :

– Vous ne savez rien des animaux, n’est-ce pas ? Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Moi, j’ai connu des animaux, jeune fille. Je vois très bien ce qu’est une amputation, et ce qui n’en est pas. Vous feriez mieux de ne pas comparer l’incomparable.

Elle raccroche sèchement, avant que j’aie le temps de rebondir sur son reproche et de réciter le script de Joylife. Sachez que nos automates animaliers sont parfaitement conçus, c’est à s’y méprendre ; je vous assure que vous ne verrez pas la différence !

Dans un grognement, je me concentre sur mon écran, puis j’envoie l’enregistrement de notre conversation à TeamClaudia®, le service d’analyse. TeamClaudia® est une IA toujours très douce et très agréable, qui analyse tous nos échanges clients et nous attribue une note.

Sois sympa, Claudia, sois sympa.

Je n’ai eu le temps de caser aucune formule de politesse en fin d’échange, ni aucun slogan de l’entreprise, et la cliente a raccroché en étant encore fâchée. Bref, c'est une catastrophe, je vais couler tout en bas du classement. Et mon salaire du jour va s'en ressentir.

À mi-voix, je répète toutes ces phrases préconçues que je connais par cœur, et que j’ai l’habitude d’articuler extrêmement vite pour ne pas être coupée.

Madame Digoudi, puis-je vous proposer notre offre « Reconnaissance vocale », qui fait en sorte que votre automate n’obéisse qu’à votre voix ?

Madame Digoudi, je suis à votre disposition si vous avez la moindre question. Chez Joylife, l’automate est un produit de luxe et le client est roi.

Et bien d’autres encore. Je les entends la nuit ; je les prononce même dans mon sommeil, et souvent, ça me réveille en sursaut. Huit heures par jour assise sur ce fauteuil connecté, avec mon casque de bureautique sur les yeux… Quand je sors de l’entreprise à la nuit tombée, c’est comme si je partais sans mon cerveau. Lui, il reste là, perfusé au boulot et à tous mes fichiers clients.

J'ai besoin d'une pause. Je vais recevoir un malus pour ça, mais je prends quelques instants pour retirer mon casque et le poser sur mes genoux. Comme ça, je peux déconnecter et me masser les paupières, ce qui est un luxe rare. À force de rester fixés toute la journée sur l’écran de ma visière, à quatre centimètres à peine de ma rétine, mes yeux ont du mal à faire l’appoint. Je ne vois rien du bureau autour de moi, tout est flou. Il me faudrait une demi-heure pour commencer à distinguer les détails de l’open-space et des dix personnes qui m’entourent. Il y a quatre mois, en arrivant ici, j’avais une excellente vue ; aujourd’hui, il ne m'en reste que des miettes. J’étais prévenue, bien sûr. Le contrat précisait clairement que le port du casque provoquait des myopies.

J’ai donné mes yeux pour un SMIC. Littéralement.

Autour de moi, chaque collègue est plongé dans son propre brouhaha. Certains débitent leur speech à toute allure, d’autres sont aux prises avec des clients plus difficiles. Ils sont tous aveugles et sourds à ce qui les entoure. Il n’y a que moi, à cet instant précis, qui peut saisir l’absurdité de notre job, en nous voyant tous alignés comme des sardines sur nos fauteuils, en train de parler dans le vide.

Et nous avons tous, sur nos tables de chevet, nos grosses lunettes de myopes qui attendent tristement de retourner sur notre nez.

– Allez, dis-je pour moi-même. Retour au boulot.

Je remets le casque.

– Digoudi, dis-je d’une voix nette.

Le dossier apparaît, déroule toutes les informations auxquelles j’ai accès. Je rouvre le devis et m'y plonge plus attentivement. La cliente a commandé une carrosserie en porcelaine, autrement dit notre finition la plus chère. L'éléphant va être décoré à la main par notre meilleur peintre, et équipé d'un filtre à air pour « respirer » et purifier l’air de la demeure. Ce sera à la fois un objet décoratif, un filtre anti-pollution et un animal. L’absence de pattes prend tout son sens : vu son gabarit encombrant, l’éléphant risquerait de tout casser dans l’intérieur de notre chère Madame Bigoudi.

Par habitude, je jette un œil au montant du devis. Six chiffres. Avec une somme pareille, je pourrais acheter un appartement tout en haut de ma barre d’immeubles. Je pourrais avoir de vraies fenêtres, avec la vraie lumière du jour qui passe à travers. Peut-être même un rayon de soleil, les rares jours où le brouillard se dissipe...

Je cligne des yeux. Ce n'est pas le moment de rêvasser – ça ne l'est jamais. Il faut que je fasse annuler ces pattes surnuméraires. Je vérifie l'avancement du dossier, mis à jour de façon automatique.

07/03 - En cours de fabrication

Ce n'est pas bon.

Une goutte de sueur glisse le long de ma nuque. L'éléphant en est déjà à ce stade ? Je ne suis pas censée avoir de contact avec ce genre de services. La fabrication. La peinture. L'assemblage. Moi, je gère juste les clients et les devis. Tout ce qui est manuel reste loin, très loin de moi. Je ne peux même pas leur téléphoner. Je ne traite qu'avec les bureaux d'études ; il faudrait sans doute que je leur envoie une note informatique. Mais d'ici à ce que les ingénieurs la regardent... qu'ils prennent une décision... qu'ils transmettent l'info au rez-de-chaussée...

En cours de fabrication

Je jure tout bas. Cette petite phrase m'emmerde, elle est trop vague. L'éléphant est peut-être encore à l’état de colonne vertébrale, ou bien il a déjà son corps définitif et ses quatre pattes.

Auquel cas, ça craint vraiment. Car les pattes des automates ne sont pas comme nos jambes à nous. Elles contiennent de l’électronique et de la cybernétique de pointe, et aussi des réseaux neuronaux qui leur sont propres ; comme des petits cerveaux qui s'harmonisent sans cesse avec les autres pattes et le cerveau principal.

Et ce bordel coûte des milliers d’euros.

Et c’est sur ma petite tête nulle que tout ça risque de retomber, si mes supérieurs se rendent compte que ce matin, à 8h16 précisément, la cliente m’a dit d’enlever les pattes et que je n’ai pas fait tout mon possible pour empêcher leur fabrication.

8h21. J’enlève mon casque, j’attrape mes grosses lunettes payées par Joylife et je fonce.

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