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Joylife se donne beaucoup de mal pour que ses locaux restent irréprochables en toutes circonstances. Ils sont toujours propres et lumineux, accueillants et bien organisés ; bref, l’inverse de la métropole pourrissante dans laquelle ils prennent racine. Tout est soigneusement signalisé, de sorte que je ne m'y suis jamais perdue, même lors de mon premier jour.
Je bondis dans l'ascenseur numéro trois, celui que je ne prends jamais. Joylife ne produit pas les pièces lourdes type carrosserie – elles sont importées de Chine – mais c’est au rez-de-chaussée qu’ils les réceptionnent et gèrent les stocks. Si les pièces de l’éléphant n’ont pas encore été fabriquées… Si j’arrive à intercepter l’ordre de commande à temps… j’ai peut-être une chance.
Si, si…
L'ascenseur me dépose en bas de la tour dans un chuintement doux comme une plume. Là, je dois badger une première fois pour passer les portes. Tous les badges contiennent des traqueurs, ce qui m'arrange bien : ils verront que je me suis déplacée, que je me suis donné du mal. Ils ne pourront pas m'accuser de ne pas avoir fait tout mon possible pour résoudre la situation.
Le rez-de-chaussée, immense, se divise en deux parties : la gestion des stocks et l’atelier peinture. Le couloir est bondé, je dois jouer des coudes. Qu’est-ce que c’est que ce bazar, encore ? Ça sent fort le diluant chimique ; je réalise que tous ces gens sont habillés de vieux habits tachés ou de bleus de travail. Ce doivent être tous les ouvriers de l’atelier peinture qui prennent leur pause ensemble. Ils sont plusieurs dizaines à faire la queue devant les machines à café.
– S’il vous plaît ! Laissez-moi passer, c’est urgent ! S’il vous plaît !
D’un air blasé, ils dévisagent cette fille myope qui ne sent ni la peinture, ni le café brûlant. Leur milieu m’est inconnu. Ils parlent fort, rigolent beaucoup. Ça n’a rien à voir avec l’ambiance du service client ; ces gens sont vivants. Contrairement à nous, il leur reste assez de cerveau pour communiquer avec leurs semblables. J’écrase des pieds sans vergogne en essayant de me frayer un passage.
– Tu vas où ? lance une voix.
– Service d’assemblage ! je crie.
– Par là !
Un ouvrier pousse ses collègues et me libère un passage vers un autre couloir. D’un hochement de tête, je le remercie. Puis je réalise, trop tard, qu’il s’agit d'un de mes voisins. Ses principaux signes distinctifs : des cheveux noirs en désordre et une expression patibulaire. Il vit dans un appartement minable à côté du mien, dans ma tour de banlieue. Je le croise parfois, mais nous n'échangeons jamais plus qu'un bonjour. Le voir ici ne m'étonne qu'à moitié. Beaucoup de mes voisins travaillent comme moi chez Joylife.
Lorsque je badge à la porte du service, seul un bip mécontent me répond.
– Vous n'êtes pas autorisée à entrer dans ce service, Madeleine, me dit la voix douce et détestable de TeamClaudia®.
– Va te faire foutre, Claudia ! Je fais ça pour une de mes clientes !
Elle ne répond rien, car c'est une IA de bas étage qui n'a strictement aucune répartie.
–Pardon, dit alors quelqu'un derrière moi.
Je me pousse en marmonnant des excuses. C'est une petite femme vêtue d'une combinaison épaisse, au pas presque martial. Elle badge à son tour et les portes s'ouvrent dans un chuintement ; je me retiens de bondir à l'intérieur.
– Tu cherches quelqu'un ?
Elle parle fort. On ne se ressemble pas et ça crève les yeux que je ne suis pas à ma place.
– En quelque sorte, marmonné-je. Je cherche un éléphant. Vous en avez un ici ?
Son regard devient soucieux. On dirait qu’elle comprend de quel éléphant je veux parler… ce qui n’est pas bon signe du tout. J’ajoute :
– Il y a eu un problème avec le devis. Dites-moi que vous n’avez pas encore commandé les pièces…
La pitié passe fugacement dans ses yeux. Aïe.
– On a déjà reçu toutes les pièces. On vient d'envoyer la carrosserie à l’atelier peinture, en face.
Non ! Je serre les dents.
– Et vous avez reçu les pattes ?
L’ouvrière hausse un sourcil.
– Je viens de dire qu’on avait tout reçu.
– Fais chier !
Je suis dans une merde noire. Je tourne les talons et me prépare à piquer un sprint vers l’atelier peinture. Au fond de moi, j’espère encore que ce n’est pas le même éléphant, que je vais découvrir un pachyderme tout en métal – pas en porcelaine – et pouvoir me liquéfier de soulagement.
Mais bon, j’y crois moyen.
– Bonne chance ! me lance l’ouvrière.
Je suis déjà partie.
Le couloir s’est vidé : la plupart des peintres sont retournés à leur travail. Il reste deux hommes qui discutent négligemment, leur café à la main, le pied dans l'embrasure pour maintenir la porte ouverte. Ni une ni deux, je m’engouffre entre eux et pénètre dans leur atelier.
– Hé, toi !
– Désolée, c'est urgent ! Je suis du service client !
Je débouche sur une plateforme en hauteur, dont le métal cliquette sous mes talons. D’ici, j’ai une vue plongeante sur tout l’atelier. Je me fige, prise de court par les odeurs fortes qui se ruent dans mes narines. Des effluves de peinture et de produits chimiques qui me brûlent un peu les sinus. L’endroit n’a rien à voir avec les autres services que j’ai pu voir à Joylife, et je reste un instant immobile, subjuguée.
Au moins vingt automates sont alignés d’un bout à l’autre du hangar, comme des statues endormies. Chacun d’eux est entouré d’établis surchargés de pots de peinture. Et parmi tout cela s’agitent des peintres armés de pistolets ou de pinceaux. De gigantesques verrières s’ouvrent sur tout un côté du hangar, auréolant les ouvriers de la lumière blanche du matin. Bien sûr. Ce sont les seuls de l’entreprise à avoir vraiment besoin de la lumière du jour pour faire leur travail. Du coup, ils y ont droit. Bande de privilégiés.
Les automates sur lesquels ils travaillent ne sont pas complets, loin de là. Ce sont de jolies coquilles vides dont les pièces ne tiennent même pas entre elles, et qui ont été assemblées sur des mannequins. Ils n’ont rien à l’intérieur, ni squelette, ni tendons, ni système électrique. Ce qui est logique, puisque l’atelier peinture s’occupe seulement de la « carrosserie ».
À mon grand dam, je repère vite l’éléphant. Mon éléphant. Il occupe le plus grand des mannequins et il est tout en porcelaine, d’une blancheur aveuglante.
Il a bien ses quatre pattes. Et en plus, il y a déjà quelqu’un qui s’occupe de lui.

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