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Hello ! Pour cette partie qui se déroule dans l'atelier peinture, je suis basée sur ma propre expérience dans une usine qui fabriquait des carrousels. Les manèges étaient peints à la main par mes collègues et moi. J'ai essayé de retranscrire cette ambiance très particulière :)

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Je retiens un juron furieux et, d’un clignement de paupières, cherche à accéder à mes fichiers clients. Réflexe stupide : mon casque de bureautique est resté à l’open-space, donc ça ne donne strictement rien. Mais je suis prête à mettre ma main au feu qu’à présent, le dossier de Madame Digoudi n’indique plus « en cours de fabrication » mais « en cours de peinture ». C’était déjà fichu d’avance, mais je ne pouvais pas le savoir.

Je vais devoir faire remonter le problème à ma hiérarchie. Et ça risque de barder, soit pour moi, qui suis chargée du dossier, soit pour le service du conception qui a foiré le traitement du devis.

Au moins, je suis descendue vérifier. J'ai fait mon maximum, et ils en ont la preuve avec la badge.

Mais je reste immobile.

Je n'ai jamais eu aussi peu envie de retourner à mon bureau.

Peut-être que je devrais aller voir le peintre qui se charge de l'éléphant. Pour l'avertir que cela ne sert à rien de passer des heures à travailler sur les pattes. J'ai déjà perdu mon temps avec cette histoire, je pourrais lui éviter la même déconvenue. 

Et puis, c'est bon d'être debout, de marcher, de voir et sentir des choses, loin de mon fauteuil et surtout de mon casque. Je peux bien prolonger mon escapade de quelques minutes, sous couvert de conscience professionnelle...

Avant que j'y ai vraiment réfléchi, le métal de l'escalier teinte sous mes talons, puis c'est le sol. Du vieux béton sale, couvert de taches de peinture multicolore. Ici, le vernis propre et élégant de Joylife ne tient pas ici. On dirait bien que ce sont les artisans qui prennent le dessus et remplissent l’espace avec leur esprit créatif et bordélique. Tout ici croule de couleurs, d'étagères et de pots de peinture de mille nuances différentes ; ça sent fort le solvant chimique et, incongrûment, la fumée de cigarette. Certains doivent fumer discrètement dans les coins.

Le nez pincé, je louvoie entre les établis, contourne une énorme machine qui ronronne et chuinte en lavant les outils dans des bruits de geyser. Les peintres me jettent des coups d’œil curieux, sans cesser de travailler ; personne ne m’intercepte. La plupart portent des masques de protection imposants, avec deux gros filtres de chaque côté, qui ne laissent voir que leurs yeux. Ils parlent fort pour passer outre cette barrière de plastique, rigolent fort, crient pour attirer l'attention des collègues. D’autres ont l’air de s’en foutre royalement ; ils peignent le visage nu, leur masque abandonné par terre. Ce qui me rassure un peu, d'abord car ça signifie que je ne vais pas perdre mes poumons dans les vingt-quatre heures ; ensuite car je me revois en train d’enlever mon propre casque de bureautique pour respirer un peu. On se ressemble, finalement. Même si leur univers me semble trop fort, saturé de bruits et d'odeurs, de familiarité aussi, radicalement différent de mon open-space à moitié mort. J'en ai un peu le tournis.

Certains d'entre eux travaillent sur un grand tigre en céramique blanche, et j'aperçois plus loin deux gigantesques aigles constitués d’engrenages et de plumes en cuivre martelées. C'est notre finition « steampunk », entièrement métallique, celle que je préfère. D'autres clients optent pour la porcelaine ou la fausse fourrure. Certains automates sont plus réalistes que d'autres, mais de près, leurs yeux les trahissent toujours : ils sont faits de verre et de diodes, et luisent doucement à la lumière du jour.

Plus loin, je contourne un grand chien, paupières fermées, qui semble presque dormir. Il y a quelque chose du rottweiler dans son museau anguleux et massif. Lui, il va garder le parc privé d’un riche client, c’est sûr ; je le vois déjà aboyer derrière un grand portail automatisé. Contrairement aux autres, il est revêtu d’une peau synthétique. Je n’en avais jamais vu en vrai. Le résultat me fascine un peu, d'une façon presque repoussante. Sa peau lui donne l’air d’un être vivant ; c’est du polymère très tendre et élastique qui nappe le moindre de ses muscles. L’un des peintres, accroupi près de ses pattes arrière, termine une sous-couche d’un noir intense à l’aide d’un gros pistolet, dans des pschiiit réguliers ; un autre, posté à l’avant, commence à rehausser le poitrail de la bête d'une teinte fauve presque dorée.

Leurs gestes précis m’hypnotisent. Un instant, j'hésite à m'arrêter pour voir la couleur définitive du chien apparaître lentement. Puis je me rappelle que c’est mon éléphant problématique qui m’intéresse.

Un seul peintre s’occupe du pachyderme. De derrière, déjà, je reconnais sa touffe de cheveux noirs en désordre…

« Je veux que ce soit votre meilleur peintre qui s’en occupe », m’avait ordonné la cliente à l’époque. « Cet éléphant doit être une œuvre d’art. »

Avec son expression de molosse et son gabarit plus large que haut, j’ai toujours imaginé mon voisin en train de faire de la manutention, ou d’autres tâches de bourrin dans un hangar en désordre. C’est vraiment lui, le meilleur peintre de Joylife ?

Plus je m’approche, plus je commence à comprendre ce que cela signifie.

Joylife aurait pu faire fabriquer la totalité de ses automates dans les usines chinoises. Importer les pièces déjà prêtes et se contenter de les monter. Mais l’entreprise a toujours vendu ses machines comme des produits d'élite, aux finitions françaises et artisanales. Et c'est cela – en plus du réalisme incroyable de ses IA – qui lui a permis de se démarquer de ses concurrents.

Cet éléphant va être somptueux. Il l’est déjà. La porcelaine industrielle, parfaitement polie, renvoie la lumière en mille éclats blancs ; et mon voisin, tranquillement assis sur un tabouret, vêtu d’un vieux survêtement taché de partout, est en train de le couvrir de motifs délicats. Certains sont d'un bleu antique, d’autres d’un doré pâle et ancien. Du bout de son pinceau, il trace des arabesques parfaites sur la surface lisse, dans des gestes si fluides que j’ai l’impression de voir travailler un bras mécanique. Bientôt, cet éléphant blanc sera tout vêtu de bleu et d'or, comme un bijou de faïence de deux mètres de haut.

Malgré moi, la scène m'absorbe et je la contemple plusieurs secondes – ou minutes. Avec ses écouteurs vissés aux oreilles, le peintre ne sent pas ma présence attentive. Qui utilise encore ces trucs-là de nos jours ? Il n’a donc pas d’implant ? Dans un grincement, il décale son tabouret et entame le haut de la cuisse.

– Pas la peine de faire les pattes, dis-je alors.

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