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Coucou ! J'ai fait pas mal de retouches sur les 3 premiers épisodes, suite à vos retours. C'est surtout des changements dans la forme, mais il y a quelques modifs plus importantes, comme le fait que Madeleine n'entre pas au hangar où ils gèrent les stocks, elle est aiguillée à l'entrée par l'ouvrière qui y travaille. (Même si vous ne relisez pas, vous ne manquerez pas grand-chose)
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Oz
– Pas la peine de faire les pattes.
La voix surgit derrière moi sans prévenir. Je sursaute. Fort. Mon pinceau dérape. Je foire tout mon motif en l’espace d’une demi-seconde.
– Putain de bordel de merde !
J’enlève mes écouteurs d’un geste sec. La musique m’énerve dès que j’ai un imprévu. Je ne suis pas patient, c’est mon principal défaut. Le pire qui puisse être pour un peintre.
– Ça vous trouerait le cul de prévenir avant d’arriver par derrière ?
Je ne me retourne même pas. Qui qu'elle soit, elle me saoule déjà. Je me penche. Attrape lourdement l’un de mes chiffons. Puis ma bouteille de White Spirit.
– Vous croyez que c’est facile de retoucher un motif pareil, sur ce genre de surfaces ?
Foutue porcelaine. C’est glissant comme du verre. En grimaçant, j’essaie de corriger cette balafre bleue. Elle déborde sur les motifs d’à-côté, c’est mission impossible. Je vais devoir recommencer toute cette zone. J’ai envie de me pendre.
– Ça ne sert à rien, reprend la voix de la fille derrière moi. Parce qu’on va lui enlever ses pattes. Je pense que tu peux aussi effacer le reste de la cuisse. Désolée.
Sans rien dire, je me retourne vers elle. Tiens. C'est ma voisine de palier. Celle qui cherchait son chemin dans la foule il y a cinq minutes. Qu’est-ce qu’elle fiche ici ?
On a dû échanger trois mots depuis qu'elle a emménagé dans mon immeuble : « Salut » et « Bonne journée ». Je ne savais même pas qu'elle taffait chez Joylife. Elle a un visage plutôt banal. Pourtant, je la reconnais chaque fois au premier coup d’œil. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être la forme de son nez : on dirait le nez de Napoléon. Très droit, presque menaçant.
– C’est quoi, cette histoire de pattes ? je demande.
– Il y a eu une erreur. Il n’aurait jamais dû en avoir. La cliente le veut cul-de-jatte.
– Quoi ? C’est la première fois que j’entends un truc pareil. Un automate sans pattes ?
Elle hausse les épaules, l’air blasé.
– J’imagine que la cliente veut qu’il décore gentiment son salon, sans tout casser autour.
Je lève les yeux vers l’éléphant. C’est la première fois que j’ai pitié d’un automate. Je sais que ce sont juste des IA, mais on dit que leur cerveau est proche de celui d’un être vivant. On dit qu’ils sont incroyablement attachants. Moi, je ne sais pas. Je les vois toujours en pièces détachées. Pour moi, ils resteront toujours des objets.
C’est le premier éléphant produit par Joylife. Et c’est un bon modèle. Je veux qu’il soit vraiment beau, j’ai envie d’en faire un chef-d’œuvre. Mais je ne le verrai jamais achevé. Je vais passer deux ou trois jours à le peindre, ensuite il quittera l’atelier sur le tapis roulant. Et je passerai au suivant.
– C’est triste, finis-je par dire.
Ma voisine a l’air un peu étonnée par ma remarque. À son tour, elle contemple le grand corps de l’automate. Je lui ai enlevé la tête et la trompe pour travailler plus facilement. Ça le rend assez effrayant. Je désigne l’établi à ma gauche :
– Le reste est là.
– J’ai vu.
Elle s’en approche doucement. Il n’a pas d’yeux encore. Juste deux orbites vides. Du bout de l’ongle, elle tapote la grande joue blanche. Je connais par cœur le contact de la porcelaine et de la céramique industrielle. C’est très froid, très lisse. Et étrangement doux. Mais peut-être que ma voisine n’a pas l’habitude de les toucher.
– T’es dans quel service ? je demande.
Elle grimace comme si cette question lui faisait physiquement mal.
– Service client.
C’est pour ça qu’elle est aussi proprement habillée, avec ses petits escarpins. Nous, ici, on essuie nos pinceaux sur nos pantalons et c’est limite si des fois on ne se mouche pas dans nos t-shirts.
– Il faut que j’y retourne, dit-elle.
– C’est ça. Moi aussi.
Je lui fais un signe de la main et remets mes écouteurs. Mon travail m’absorbe aussitôt. Je ne la vois pas s’en aller, mais quand j’émerge dix minutes plus tard, elle n’est plus là. C’est mon chef d’atelier qui me tape sur l’épaule.
– T’avance bien, Oz. Tu gardes les pattes pour la fin ?
– Non, dis-je. Pas la peine. Ils vont lui enlever les pattes. C’est une erreur de fabrication. C’est la fille de tout à l’heure qui l’a dit, celle du service client.
Il est stupéfait. Avant qu’il puisse dire quoi que ce soit, j’ajoute :
– Il me faut un nouveau pinceau rond.
Je brandis mes deux pinceaux sous son nez. La pointe commence à s’user. Ça ne se voit pas encore, mais ça se sent à l’utilisation. Je ne pourrai plus faire de traits bien nets avec ceux-là.
– On n’en a plus en réserve, grommelle-t-il.
Il a le regard fuyant. Je me lève et m’étire :
– Bah, il faut en recommander.
Il est neuf heures du matin et j’ai déjà les épaules raides.
– On n’aura pas de nouveaux pinceaux avant la semaine prochaine, dit-il. On est arrivé au bout du budget pour ce mois-ci.
– Quoi ? Encore ?
Je râle. Il soupire, l’air vraiment emmerdé. Et je sais qu’il l’est. J’aime bien ce mec. Il est franc et pragmatique, ce sont les qualités que je préfère. Surtout chez un N+1. Au quotidien, il rattrape un peu la merde que font Joylife et ses foutus cadres.
– Tu sais que là-haut, ils sont très chiants sur les dépassements de budgets. (Il me tapote le dos pour prendre congé.) J’irai t’en acheter demain, je dois aller en ville. Comme ça, on le finira vite, cet éléphant !
C’est ce qu’on fait toujours. Quand on arrive en fin de mois, on achète nous-mêmes le petit matériel. De toute façon, le temps qu’on fasse remonter l’info au service comptable là-haut, ce sera déjà le mois prochain et la paperasse n’aura servi à rien. Alors je dis :
– Ok. Merci. En attendant demain, je fais quoi ?
Il passe en revue tous les automates qu’on est en train de peindre. Au fond du hangar, on a un grand tableau blanc sur lequel on liste toutes les pièces en cours. Bon, ça ressemble surtout à un immonde et gigantesque gribouillis. Mais de près, c'est lisible. Enfin presque.
– Ils ont quasiment fini les premières couches sur le renard. Va les aider, ensuite tu feras les finitions. Sinon, si tu veux reposer ton cerveau, on a besoin de faire des couches d’apprêt sur dix chats.
– Dix chats ? je répète.
– C’est une commande groupée. Ils viennent d’arriver, ils attendent dans la cabine. Mais Max est absent aujourd’hui, alors ils attendent dans le vide.
Il s’en va à grands pas pressés et me lance :
– Paraît qu’ils sont destinés à une aristocrate russe !
Une aristocrate russe. En rangeant mes pinceaux, je peux pas m’empêcher de sourire comme un con. Le pire, c’est que c’est probable. Joylife est renommée à l’internationale. On est la seule manufacture d’automates de France. Et les étrangers adorent la french touch.
L’an dernier, on a même produit cinq dragons pour le président de Chine. Tous dans les tons rouge et or métallisés. Magnifiques. On a encore leurs photos placardées sur le tableau de l’atelier. D’habitude, on n’a jamais de photos, mais là c’est grâce aux monteurs de l’entreprise. Ils voyagent dans le monde entier pour accompagner les automates et les mettre en service dans leur nouveau pays. Ils savaient qu’on était très fiers de ces dragons. Alors ils nous ont rapporté des photos de Chine.
Je les regarde chaque fois que je passe devant. On y voit les dragons couchés côte à côte, sur des tapis luxueux, en rang bien ordonné. Leurs écailles de cuivre lancent des reflets dans tous les sens. Ils regardent l’objectif et ils ont l’air très sages. Chacun a sa propre expression. En fait, on dirait des enfants. Il y a cette étincelle dans leurs yeux…
Je sais bien que ce n’est que du verre. Et derrière, de la cybernétique de pointe.
Mais sur ces photos, ils ont l’air vivants.

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