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Madeleine

Contre toute attente, le problème de l’éléphant sans pattes ne m’a pas collé autant d’embrouilles aux fesses que prévu. Après vérification en interne, j'avais bien transmis le bon devis aux bureaux d'étude ; ce sont les ingés qui se sont plantés en beauté. Je suis donc blanche comme neige, au contraire de certains là-haut qui ont dû en prendre pour leur grade…

Par contre, on m’a donné une mission délicate : faire accepter les pattes à Madame Digoudi.

« Convainquez-la de garder les pattes. Offrez-lui une visite au showroom et, si vous l’estimez nécessaire, proposez-lui de venir voir son éléphant à l’atelier peinture. Suscitez l’empathie chez elle. Faites ce qu’il faut pour la faire changer d’avis. Vous recevrez une prime d’un montant de 960 euros si vous y parvenez. »

Nous ne voyons jamais nos supérieurs, mais ils nous envoient régulièrement ce genre de notes pour nous mettre en concurrence et nous forcer à donner le meilleur de nous-mêmes. Et cette fois, la carotte est vraiment alléchante. Vu ce que ces pattes leur ont coûté, ça leur donnerait la jaunisse de les jeter au recyclage… Je fais craquer mes phalanges, puis je me prépare un petit brouillon avec une liste d’arguments. Je les répète jusqu’à les connaître par cœur. Et enfin, je lance la communication.

– Madame Digoudi, rebonjour, je suis Madeleine du service client de Joylife… Vous vous souvenez de moi ?

Je lui fais mon speech. Lorsque je lui explique que son éléphant s’est malencontreusement vu doté de pattes, il y a un grand silence au bout du fil.

– Madame Digoudi ? Vous êtes encore là ?

Elle ne répond toujours pas. Je crains vraiment qu’elle ait raccroché, jusqu’à ce qu’elle dise d’une voix sèche :

– Cette entreprise est décidément pathétique.

Je fais le dos rond comme si c’était moi qu’elle insultait. Ce qui est le cas, en quelque sorte.

– Je veux voir cet éléphant, ajoute-t-elle.

Cette fois, c’est moi qui marque un silence stupéfait. À deux minutes trente de la fin de ma journée, la chance me sourit enfin. Mieux vaut tard que jamais !

– Madame Digoudi, c’est parfait car Joylife vous offre une visite complète de son showroom, ainsi que la possibilité de voir votre automate. Il est actuellement en peinture dans nos ateliers. Si vous avez encore quelques minutes à m’accorder, nous pouvons définir un rendez-vous ensemble.

– Très bien, grince-t-elle. Demain dans la matinée, onze heures quinze. Ne soyez pas en retard. Je déteste les godelureaux qui ne respectent pas leurs clients.

Sa voix est habituée à donner des ordres, et moi à obéir. Je dois prendre sur moi pour ne pas hocher bêtement la tête : la communication pourrait grésiller.

– Très bien, Madame Digoudi, c’est noté. Je vais essayer de trouver un de nos commerciaux pour vous faire la visi…

– Quels commerciaux ? glapit-elle. Je n’ai pas de temps à perdre avec ces hypocrites manipulateurs, tout juste bons à me vendre leurs options hors de prix. Je compte sur vous, jeune fille. Vous êtes plus efficace que tous les traîne-savates de votre entreprise.

J’en reste bouche bée.

– Demain, onze heures quinze ! répète-t-elle comme si j’étais simple d’esprit. Bonne soirée, jeune fille !

Elle raccroche, alors que je m’apprêtais à enchaîner gauchement avec la formule obligatoire :

« Je vous remercie pour cet entretien et espère vous avoir apporté entière satisfaction. Au nom de Joylife, je vous remercie pour votre confiance. Nous vous souhaitons une excellente journée. Restez en ligne après l’appel pour répondre au petit questionnaire de satisfaction. »

Mais avec cette Madame Digoudi, je n’ai jamais le temps d’en placer une. Bon sang, je ne lui ai même pas dit au revoir ! Cette conversation va encore me faire tomber tout en bas du classement.

Mais si demain, au terme de la visite, j’arrive à lui faire accepter les pattes de l’automate, alors j’aurai ma prime de 960 euros, et au diable le classement.

17h31. Ça y est, j’ai le droit d’enlever mon casque sans me faire pénaliser.

***

Comme tous les soirs, il y a foule dans le tram aérien. Pressée contre la vitre, submergée par les odeurs de sueur et de parfum bon marché, je regarde défiler le paysage monochrome à travers le smog. Dans notre vieille banlieue, il n’y a rien d’autre que des tours d’habitation empilées les unes sur les autres, rafistolées pour correspondre grosso modo aux normes actuelles. J’habite dans l’une de ces tours, comme la plupart des ouvriers de Joylife. On n’est qu’à quinze minutes de l’entreprise et le loyer est minable, tout comme les logements. Ça va parfaitement avec nos salaires.

Souple et fluide, le tram louvoie sur ses rails à suspension magnétique ; il file au ras des façades et prend de plus en plus d’altitude. Bientôt, je ne distingue plus rien d'autre que quelques balcons et fenêtres qui émergent parfois du brouillard, rapides comme des éclairs. Toutes les vitres sont encrassées. Y compris celle contre laquelle je colle mon front. C’est comme ça, ici : même quand on nettoie tous les jours, le smog ne nous laisse jamais en paix.

– Tour du Général de Gaulle, annonce le tram de sa voix sirupeuse. Tour du Général de Gaulle. Attention à la marche.

Les portes s’ouvrent dans un chuintement précis et nous vomissent tous sur le trottoir. En réalité, ce n’est pas vraiment un trottoir : cet arrêt se trouve à plus de cinquante mètres d’altitude. Il n’y a qu’une sorte de belvédère moche, garni d’un haut grillage de sécurité, qui nous permet d'accéder à l’immeuble. La foule s’y engouffre aussitôt. Ici, dans la banlieue, on n’a aucune route : les seuls véhicules qu’on utilise sont les trams aériens. Tout le reste se passe à l’intérieur des tours d’immeubles. Reliées entre elles, elles forment une ville à part entière, alors qu’à l’extérieur, il n’y a que le vide et le brouillard. C’est pourquoi personne ne s’attarde à l’arrêt… sauf moi. Tous les soirs, je prends un moment pour respirer l’air extérieur, en sachant bien que je suis censée mettre un masque – même si personne n’en met jamais. Je contemple la vue en contrebas, mais c’est l’un de ces jours où le brouillard de pollution stagne : il n'y a pas grand-chose à voir, à part un bout de vide vertigineux. Au-dessus de moi, c’est la même chose, comme un reflet parfaitement identique. Les parois des tours s’élèvent très haut et se diluent dans cette bouillasse de miasmes qu’est devenu le ciel.

Les immeubles ont été construits si près les uns des autres que je pourrais presque franchir d’un bond les voies du tram – suspendues devant moi – et atterrir sur les balcons de l’immeuble d’en face. Ici, nous sommes tous voisins. Nous sommes des milliers de voisins à vivre dans l’intimité des uns et des autres. Des cordes à linge couvertes de draps et de sous-vêtements traversent l’espace aérien dans tous les sens ; le tram reçoit souvent une culotte ou deux sur le pare-brise quand il passe à toute allure. Les milliers de balcons empilés les uns au-dessus des autres ne servent qu’à entreposer des étendoirs, de vieux meubles branlants et des plantes à moitié crevées faute de soleil. Parfois, des commères y pointent leur nez et commencent à discuter d’un immeuble à l’autre. Leurs voix sont si bien réverbérées par les parois que tout le voisinage – autrement dit des centaines de personnes – peut se mêler de leurs oignons.

Mais à cette heure où tout le monde revient des usines, épuisé, et va s’écrouler chez lui sans un mot, c’est le silence qui règne. Il est à peine brisé par le roucoulement de quelques pigeons dont on aperçoit les silhouettes, parfois, à travers le brouillard.

J’ai besoin de ces cinq minutes de silence après mes huit heures d’échange téléphonique, dans toutes les langues imaginables, avec le double écho de mon casque qui fait à la fois traducteur automatique et enregistreur. Parfois, je me dis que ce sont ces cinq minutes, tous les jours, qui me permettent de ne pas devenir folle.

Je n’ai jamais voulu travailler au service client. Ce n’est pas mon rôle. Ce n’est pas mon caractère. Ce n’est pas ce que j’attendais quand je leur ai envoyé ma candidature spontanée. Mais parce que je suis une fille, avec une voix agréable, et qui a assez de maîtrise d’elle-même pour rester calme en toutes circonstances, c’est ce que Joylife m’a proposé.

Et parce que je suis une pathétique débutante dans le monde du travail, qui avait besoin d’argent, j’ai accepté. J’ai pris ce qu’il y avait.

17h55. La lumière baisse petit à petit. J’imagine que très loin au-delà du smog et des tours d’immeuble, dans un quelconque coin de ciel épargné, le soleil est en train de se coucher. Il est temps de rentrer.

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