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Cette tour d'immeuble est un vrai labyrinthe. D’immenses publicités sont placardées sur le moindre espace de mur disponible, et tout se ressemble : tous les étages sont construits sur le même modèle et empilés à l’identique. Et contrairement aux locaux de Joylife, ce n’est ni propre, ni lumineux, ni bien signalisé. Ici, les enfants se perdent tout le temps et c’est parfois le cas des adultes aussi. J’ai la chance d’avoir la laverie et l’épicerie automatique à mon étage, ce qui me permet toujours de me repérer.

Deux ascenseurs sur quatre sont en panne. Le troisième, que je prends toujours car il sent moins l’urine que l’autre, s’arrête au quarantième-septième étage à cause d’un dysfonctionnement. Comme toujours, je le traite de tous les noms et j’enchaîne avec les escaliers.

Ça fait les cuisses, au moins.

Bientôt, j’arrive devant chez moi, hors d’haleine. Mon paillasson est parfaitement droit, comme tous les soirs. C’est bizarre. Il est toujours en grand désordre quand je pars le matin. Qui est assez maniaque à cet étage pour venir remettre mon paillasson en place tous les jours ? Un capteur s’allume sur ma porte et l’IA domotique se réveille.

– Vérification d’identité nécessaire, dit-elle de sa voix qui grésille un peu.

– Oui, oui, c’est bon.

J’écrase mon pouce sur l’écran. Satisfaite de mon empreinte digitale, elle me déverrouille la porte. La lumière s’allume dans mon petit studio mal rangé.

– Bienvenue chez vous, Madeleine, me dit la voix grave. La température intérieure est de vingt degrés virgule deux, votre thé est prêt. J’ai choisi du cassis, car vous n’aviez plus de thé vert. Vous allez bien ?

– Non, Édouard, comme tous les jours. Merci pour le thé, mets-toi en veille et laisse-moi seule.

– Comme vous voulez. À bientôt.

La voix disparaît sur un petit bruit innocent, qui ne sert à rien d’autre qu’à signifier « C’est bon, je suis éteint maintenant ». Depuis que j’ai vu ce dont sont capables les IA de Joylife, je ne supporte plus les programmes aussi basiques qu’Édouard, avec leurs simulations de conversation qui tiennent à peine deux minutes avant de tourner en rond. J’aurais bien voulu faire sans, mais il était inclus dans mon loyer.

Et puis il y a une IA autrement plus intéressante, ici, qui réclame toute mon attention. Ses aboiements résonnent jusque dans le couloir.

– Tais-toi, Boîte de conserve ! Chut !

Le chien obéit aussitôt, comme tous les agents intelligents, mais il continue de se dandiner et de sauter partout autour de moi. Illuminés par des diodes jaunes, ses yeux brillent au milieu de son visage de céramique blanche.

– On va se promener ?

J’ai prononcé le mot sacré. Son excitation se décuple instantanément et il court chercher la corde à linge que j’utilise comme laisse. Ses lourdes pattes martèlent bruyamment le carrelage, et sur son corps, les plaques de céramique bougent et s’entrechoquent pour accompagner ses mouvements. Si on ajoute à ça les chuintements de ses tendons artificiels, ce chien est un petit bazar très bruyant.

– C’est bien, c’est bien, dis-je distraitement.

Je lui attache la corde à linge. Les automates canins de Joylife ont tous un collier intégré : c’est une simple excroissance sur leur cou, avec une boucle incluse dans la carrosserie.

– Allez, on y va !

Le chien bondit en avant dès que j’ouvre la porte, et je dois le rappeler à l’ordre.

– Au pied !

Il obéit au quart de seconde, mais à chaque fois, je dois le lui dire. C’est quand même fou. Une IA ordinaire aurait depuis longtemps intégré mes préférences.

Mais depuis que j’ai ce chien, j’ai compris à quel point les IA de Joylife ne sont pas des agents intelligents ordinaires.

Boîte de conserve est un automate premier prix, avec une carrosserie en céramique sur un squelette en métal et polymère. Il n’est même pas peint en couleur. Il y a trois semaines, il a été ramené à l’entreprise : après plusieurs années à ses côtés, sa famille s’est lassée de lui. Joylife reprend toujours les automates en fin de service, même lorsque la garantie est passée depuis longtemps.

Quand on lui ramène des automates intéressants, rares ou luxueux, l’entreprise les garde et les intègre à son showroom. Quand on lui ramène un vieux modèle éraflé de partout, mais encore fonctionnel, comme Boîte de conserve, il est mis en vente en interne, à bas prix. Chaque employé peut enchérir sur l’automate pour en faire l’acquisition. Au terme d’une semaine, si personne n’a enchéri, l’automate est broyé au recyclage.

Je n’ai jamais voulu d’un chien. Je n’aime pas les animaux. Si j’ai enchéri sur lui, c’est uniquement parce que je voulais étudier de près un automate de Joylife. En temps normal, jamais je n’aurais pu m’en offrir un ; mais celui-ci ne coûtait vraiment pas cher et comme il ne payait pas de mine, j’ai été la seule à enchérir sur lui.

Résultat, je l’ai eu pour quatre cents euros. Une bouchée de pain. Il en vaut au moins deux mille en temps normal.

Le pas saccadé de l’automate résonne dans le couloir de l’immeuble. Il trotte légèrement de travers, l’arrière-train de côté, comme un vrai chien. J’ai déjà noté ce détail. Joylife ne laisse vraiment rien au hasard. Je vais le descendre au quarante-troisième étage, où il y a un parc. Boîte de conserve pourra y rencontrer des enfants ou d’autres animaux, et je veux observer son comportement dans ces conditions.

Quand nous arrivons au parc, il n’y a personne. Tout est triste et froid dans la lumière déclinante des grandes verrières, qui forment un dôme transparent autour de nous. Les plantes crèvent dans les jardinières ; un palmier rachitique essaie de survivre au milieu des cactus, malgré l’absence perpétuelle de soleil. Quelques pigeons picorent des déchets au milieu de la pelouse.

– Au pied ! dis-je d’un ton sec, avant que le chien ne se rue sur eux en me traînant derrière lui.

Le temps que je le détache, il ne tient pas en place : son regard n’arrête pas d’alterner entre les pigeons et moi. Lorsqu’il me regarde, il me fixe avec beaucoup de concentration, pendu à mes lèvres ; mais dès qu’il contemple les pigeons, ses oreilles de caoutchouc se dressent sur son crâne et il gémit d’anticipation. Je n’ai jamais eu de vrai chien, mais d’après les vidéos que j’ai regardées, il reproduit toutes leurs mimiques à la perfection.

– Va ! lui dis-je enfin.

Il part comme une flèche, va disperser les pigeons qui s’envolent dans des froufrous de plume, puis il vautre joyeusement ses cinquante kilos au milieu de la pelouse. Moi, je m’assois sur un banc et sors mon calepin en l’observant. Avoir un stylo en main m’aide à réfléchir.

Depuis que j’ai acheté ce chien, je fais une liste. Une liste des choses qui le différencient d’une IA ordinaire. J’essaie de comprendre ce qui fait le succès de Joylife. Comment leurs automates sont-ils programmés ? Comment peuvent-ils être si vivants ?

Eh oui. En réalité, je suis programmeuse.

C’était ça, ma candidature spontanée. Le désir de travailler pour l’entreprise qui produit les meilleures intelligences artificielles de France – et peut-être du monde entier.

Les recruteurs se sont dit intéressés par mon profil, m’ont prise en entretien d’embauche. Et tout s’est bien passé. Pour moi, c’était dans la poche. Mais ensuite, ils m’ont refusé le poste de programmeuse sans justification et m’ont proposé leur service client à la place. Ils savaient pertinemment qu’une débutante fauchée, à peine sortie d’école avec son diplôme en poche, allait sauter sur l’occasion malgré sa déception.

Je pensais vraiment avoir une chance. J’ai été major de promo, j’ai eu mon diplôme avec félicitations du jury. Et j’ai amassé un peu d’expérience avec quelques excellents stages…

Mais rien.

Et aujourd’hui, me voilà myope comme une taupe, à gérer des Madame Digoudi et des Monsieur Horpert toute la journée, et à prendre mon calepin le soir pour essayer de percer le secret de leurs fabuleux automates.

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