8

6 minutes de lecture

Les pigeons sont repartis. Ils sont passés à travers l’une des verrières brisées et ont disparu dans le brouillard de pollution. Mais Boîte de conserve n’est pas désœuvré pour autant. Il se met à creuser allègrement un trou dans la pelouse, puis va renifler tous les bancs. Ensuite, il disparaît derrière un grand cactus, suivant une piste qu’il est seul à discerner.

Fait preuve d’une grande curiosité, dit ma liste. Explore son environnement même s’il n’a rien à gagner, ou si on ne lui en a pas donné l’ordre.

Les IA que j’ai appris à connaître ne font pas ça. Elles n’ont aucune curiosité, elles ne cherchent rien dans leur environnement s’il n’y a rien à chercher. Elles suivent l’objectif qu’on leur a inculqué. Toujours.

Et cela se rapporte au premier point de ma liste, le plus important :

Boîte de conserve n’est pas utile.

Les IA ont été conçues pour servir l’humain : elles veulent faire plaisir, elles veulent se rendre utile. Elles ont besoin d’ordres, de buts. Si elles sont désœuvrées, elles viendront toujours vous demander ce qu’elles peuvent faire pour vous, ou bien elles resteront dans un coin, sans rien faire, à attendre que l’on veuille bien faire appel à elles. Ce sont des esclaves.

Mais pas les automates animaliers de Joylife.

Eux ne sont pas là pour servir ; ils sont là pour être. Et c’est presque effrayant de constater à quel point ils y réussissent.

– Boîte de conserve !

Barbouillé de terre, il sort la tête de son nouveau trou et me fixe, les oreilles dressées. On dirait qu’il veut enterrer un morceau de cactus. Il entretient une passion bizarre pour tout ce qui est vert ; peut-être un dysfonctionnement mineur de son intelligence.

Je l’ai appelé Boîte de conserve pour ne pas trop lui donner de personnalité, mais force est de constater que ça ne change pas grand-chose : il a de la personnalité à revendre.

– Tu veux un caillou ? dis-je.

Une étincelle traverse ses yeux jaunes. Il abandonne dare-dare son chantier et fonce vers moi comme une fusée, en faisant jaillir des mottes de terre dans son sillage. Je lui jette une pierre à quelques mètres ; en une fraction de secondes, il est déjà de retour. Il l’a attrapée au vol. Je m’apprête à lui lancer de nouveau, mais il est distrait par une corneille qui est entrée à son tour dans l’immeuble. Oubliant le caillou, il se met à courir en rond sans cesser de japper, et l’oiseau le survole, l’air de se moquer de lui.

Fait preuve d’une grande distraction, dit le troisième point de ma liste. Difficultés à suivre un cheminement de pensées stable. Change fréquemment d’avis.

Je n’ai jamais vu d’IA faire ça non plus. C’est comme si Boîte de conserve était mono-tâche et un peu stupide. Mais ce n’est pas une stupidité de machine ; c’est quelque chose de beaucoup plus… enfantin. Et c’est l’une des choses qui le rendent très vivant.

Je sais qu’il manque quelque chose à ma liste… quelque chose d’important. C’est en rapport avec la façon dont il bouge, dont il se meut dans l’espace, mais j’ai du mal à déterminer exactement quoi.

Tout à l’heure, il a attrapé le caillou au vol, mais souvent, il le rate, alors que les conditions ne sont pas plus difficiles. Il est aussi un peu gauche : il fait souvent tomber des objets chez moi. J’ai cru au début que les programmeurs avaient intégré de l’aléatoire dans ses calculs de déplacement, ce qui, en soi, me paraît déjà difficile à faire. Mais plus je l’observe, plus j’en doute. Il y a forcément autre chose.

De son vol nonchalant, la corneille s’engouffre dans un couloir de l’immeuble et quitte le parc. Elle va certainement monter à mon étage et rejoindre l’épicerie automatique, c’est ce que font toutes les corneilles. Elles se débrouillent toujours pour voler quelque chose. Certaines ont même compris qu’en ramassant des pièces par terre et en les mettant dans la machine, elles pouvaient obtenir du pain, des œufs et des sucreries.

Les pigeons, eux, mangent les miettes derrière elles, car ils n’ont pas encore saisi les subtilités de notre système économique.

– Ouaf !

Quant à Boîte de conserve, il n’en est pas encore là non plus.

– Allez ! je lui lance en tapant dans mes mains. Au pied ! On rentre.

Il obéit dans la seconde.

Au terme d’une enfilade d’escaliers en béton, nous sommes de retour chez moi. L’odeur du cassis flotte dans le petit studio ; comme toujours, je n’ai pas bu à temps le thé préparé par Édouard, et il est froid maintenant. Je me débats avec le micro-ondes qui marche à moitié (il faut vraiment que j’appelle l’agence à ce sujet). Boîte de conserve met de la terre partout, s’ébroue en faisant grincer toutes ses articulations. Puis il appuie avec sa truffe sur le bouton de déploiement du lit. Le caisson automatisé sort du placard et s’ouvre en grand, laissant apparaître mon oreiller et ma couette en désordre.

– Non, ne… !

Trop tard. Le chien s’est lové sur mon lit, tout content. Il a très vite compris comment se déclenche l’ouverture du lit, et je suis sûre qu’il passe sa journée dessus quand je ne suis pas là. Ça me rend dingue.

– Descends tout de suite, Boîte de conserve !

Ses oreilles s’abaissent ; il fait le dos rond et roule des yeux tristes dans ma direction. Je dois lui répéter l’ordre une deuxième fois.

– Descends de là ! Tu sais que t’as pas le droit d’aller là ! C’est pas possible, ça !

À ajouter sur ma liste : Désobéissance partielle. Tendance à oublier les préférences du propriétaire et à ne pas intégrer ses ordres dans la mémoire long terme.

Pas tous les ordres : il retient très bien ceux qui lui conviennent. On dirait qu’il fait sciemment le choix « d’oublier » ceux qui l’emmerdent... C’est du jamais vu.

En guise de repas, je me prépare un sachet de soupe déshydraté, puis je sors sur mon petit balcon pour le siroter. La nuit est tombée à présent. Tout autour de moi brillent des milliers de fenêtres aux vitres sales, dont les plus lointaines émergent à peine du brouillard. J'aime cette sensation d'être un fragment d'un grand tout, comme un petit insecte perdu au milieu d’une galaxie.

Puis des bruits suspects émergent de l’appartement voisin, et je rentre chez moi en marmonnant dans ma barbe. Encore ! C’est la troisième fois cette semaine. Et d’après le timbre de la fille qui commence à vocaliser, ce n’est pas la même qu’il y a deux jours.

Je me fais une énième tasse de thé ; c’est la dernière de la journée, car j’arrive au bout de mon quota d’eau. J'ai le droit à un litre et demi potable par jour, et mes innombrables tasses de thé et bols de soupe les dépensent très vite. Je vais m’asseoir à côté de Boîte de conserve, qui se trouve comme par hasard sur mon lit. J’ai vraiment la flemme de l’engueuler, alors je me contente d’éjecter la batterie hors de son poitrail, de la mettre à charger et d’insérer la batterie de rechange à la place. Ça ne dure que dix secondes, pendant lesquelles le chien s’immobilise d’un coup. Il a une de mes chaussettes dans la gueule – verte, évidemment. Quand il reprend vie, il dresse ses oreilles, curieux, en écoutant les bruits louches et les halètements qui traversent la cloison fine comme du carton.

– Ils s’amusent bien, à côté, hein ?

À côté, c’est le « meilleur peintre de Joylife », l’homme aux mille conquêtes. Il n’est pas très séduisant, pourtant ! Vu sa tête de bouledogue et son gabarit de mini-armoire à glace, je ne sais pas comment il peut avoir autant de succès ; ni comment il peut avoir l’énergie de se livrer à ce genre d’ébats, alors que son travail doit être éreintant.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Cornedor ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0