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Madeleine

Je me vide la tête un moment sur les réseaux sociaux. J’ai besoin de me laisser absorber par ce néant bruyant, de ne plus penser à rien et me contenter de scroller pendant deux heures, même si c’est parfaitement méprisable. J’aimerais lire, mais je n’y arrive plus ; j’aimerais faire du sport, mais je n’ai jamais assez de volonté pour m’y mettre. En désespoir de cause, je regarde quelques bouts de films. J’en change toujours au bout de dix minutes : ils sont tous réalisés par IA, les effets spéciaux sont magnifiques, mais les scénarios sont creux à souhait.

– Tant pis, dis-je à Boîte de conserve en éteignant mon écran. Je trouverai peut-être quelque chose de mieux demain !

22h30. L’heure de me coucher. Je pousse le chien au bas du lit, malgré ses yeux faussement larmoyants.

– Ta place, c’est par terre. Par terre !

Ceux d’à côté n’ont toujours pas fini leur cirque, et ils ne maîtrisent plus leur volume sonore. Je me retiens de hurler un chapelet d’injures. « Je suis civilisée », je me répète. « Civilisée. ». Alors je me contente de taper trois coups polis contre la cloison. La bande-son s’arrête instantanément.

– Merci, dis-je à haute voix.

C’est ce que je fais toujours.

– De rien, répond la voix du meilleur peintre de Joylife à travers la cloison.

C’est la première fois qu’il répond ; c’est si inattendu que ma colère s’enfuit aussitôt.

– Bonne nuit, je lance.

– C’est ça, bonne nuit !

C’est lunaire. Je l’entends comme s’il était à côté de moi, et en plus il ne s’est même pas excusé ! J’étouffe un rire nerveux sous la couette en réglant mon réveil.

Demain, je découvre le fameux showroom de Joylife qui fait couler de l’encre dans le monde entier… Et je tente de manipuler gentiment Madame Digoudi.

J’ai intérêt à être en forme.

***

Oz

Bibip. Bibip. Bibip.

– Bonjour, Oswald. Je crains qu’il ne soit déjà l’heure de se lever. Je vous allume la lumière doucement, si cela vous convient. Avez-vous bien dormi ?

– Enfoiré d’Édouard, réponds-je, la tête enfoncée dans l’oreiller.

– J’en déduis que non. Je fais chauffer l’eau pour votre café. Voulez-vous que je me taise ?

– C’est ça, ferme ta gueule.

L’IA s’éteint dans un petit bruit ridicule. J’agrippe mon oreiller comme si ma vie en dépendait. Et quelque chose bouge à côté de moi dans le lit.

– Mais quelle heure il est ? marmonne une voix de fille. (La surprise la réveille d’un coup.) Six heures ? Mais tu te lèves super tôt, c’est pas humain !

– Je commence à sept heures trente.

Je me creuse la tête pour retrouver son prénom. Je déteste quand je les oublie. J’ai l’impression d’être un parfait connard. C’était un nom qui se terminait en –a… je crois. Je ne le retrouve pas. Tant pis. Je marmonne dans mon oreiller :

– Faut que tu t’en ailles. Maintenant. Désolé.

Un soupir me répond. Elle émerge des couvertures. J’ajoute :

– Il y a des gâteaux et du lait dans le placard. Sous l’évier.

Elle se lève en marmonnant que c’est de la torture de se lever si tôt. Se sert. Ses cheveux bouclés dégringolent dans son dos.

– Tu veux mon numéro ? elle demande.

La réponse est non, mais je déteste la dire. Alors je ne réponds pas. Je ne bouge pas non plus. Je fais totalement le mort. Du coin de l’œil, je la regarde enfiler ses habits. Elle se frotte la figure, crevée par le réveil précoce. Avant de partir, elle écrit quelque chose sur mon ardoise numérique. Sans doute son numéro.

– Bon courage ! lance-t-elle.

Elle lève un pouce encourageant dans ma direction, puis ferme la porte avec douceur. Peut-être que je vais garder son numéro, finalement. Elle a l’air cool. Et puis, j’aime bien ses cheveux.

Peut-être…

Bibip. Bibip. Bibip.

La sonnerie me réveille en sursaut. De nouveau.

– Oswald, je sais que vous m’aviez ordonné de me taire, mais il est sept heures trente à présent, et je crois que vous êtes vraiment en retard.

– Putain, merde, Édouard !

Je jaillis de mon lit. Instantanément réveillé. Le chien de la voisine aboie à travers la cloison.

– La prochaine fois, réveille-moi plus tôt ! Six heures trente, dernier délai !

– Bien noté, Oswald. Je refais chauffer de l’eau pour votre caf…

– Pas de café ce matin.

Je saute dans mes habits plus que je ne les enfile. Édouard m’envoie aussitôt une séquence de pubs, projetées en grande taille sur mon mur. Et le son qui va avec.

Avec Homéodental, vos dents sont plus blanches que…

– Édouard, coupe ça ! rugis-je. J’ai pas le temps pour ça, ce matin !

Je visionne trente minutes de pubs par jour. En général, je fais quinze le matin et quinze le soir. Plus supportable. Grâce à ça, je paie mon loyer moins cher. Ça me fait quinze heures de visionnage par mois. Je ne sais toujours pas si je trouve ça honnête ou non.

J’attrape mon portefeuille, ma carte de tram et ma carte de Joylife. Et je jaillis hors de chez moi.

Avant de me précipiter dans l’escalier, je prends une seconde pour rectifier le paillasson de la voisine. C’est plus fort que moi. Je ne sais pas comment elle se débrouille pour toujours le mettre de travers.

C’est à ce moment-là qu’elle jaillit de son studio. Bien sûr. Elle me rentre dedans comme une tornade hirsute. Je sens toutes mes dents s’entrechoquer. Son grand nez est aussi dur qu’il en a l’air.

– Aïe ! dis-je, tandis qu’elle opte pour une version moins polie :

– Bordel à queue ! Qui êtes-vous et qu’est-ce que vous faites là ?

– C’est le voisin, réponds-je avec humeur.

Elle lève les yeux vers moi. Puis fait la moue en me reconnaissant. Je ne lui dis pas que j’étais devant sa porte pour remettre son paillasson en place. C’est gênant. Derrière elle, son chien aboie sans discontinuer.

– Ferme-la, toi ! lui ordonne-t-elle.

Il obéit aussitôt. Elle commence à fermer la porte, mais j’ai le temps de voir le chien en question dans l’embrasure. Un chien mécanique. Céramique blanche, squelette premier prix. Il tient une chaussette verte dans la gueule. Sérieusement ?

– Il vient de chez Joylife ?

Je peux pas m’empêcher de poser la question. Un seul de ces joujoux coûte quatre fois plus que nos loyers.

– Ouais, grommelle-t-elle en haussant les épaules. Je l’ai eu aux enchères à bas prix, il y a deux semaines.

Elle s’est immobilisée pour me répondre. Du coup, le chien est tout excité. Il s’imagine qu’elle ne va pas fermer la porte. Il gigote comme un asticot. On dirait qu’il a très envie de venir avec elle.

– Il s’ennuie pas, tout seul pendant toute la journée ? dis-je.

C’est peut-être une question bête. Je suis peintre, moi. J’y connais rien aux IA. Les sourcils de la voisine se froncent. Elle a de nouveau cette expression. La même que quand je lui ai dit « C’est triste » à propos de l’éléphant sans pattes. Comme si mes mots n’avaient aucun sens.

– Bien sûr que non, réplique-t-elle enfin. Les IA ne s’ennuient pas ! Elles attendent, c’est tout.

Mais elle lance un regard bizarre au chien. Puis elle claque la porte et se retourne vers moi, l’air de se demander ce que je fiche encore ici. Oui, qu’est-ce que je fiche ici, au juste ? Elle me bouscule un peu et lance :

– Je suis à la bourre ! Ciao, voisin.

Et elle fonce dans les escaliers. Le son de ses talons pointus résonne longtemps derrière elle. Je suis dix fois plus à la bourre qu’elle. Mon chef va me sonner les cloches. Mais avant de l’imiter, je prends le temps de lire son nom, inscrit sur sa sonnette.

Madeleine. Ça change des noms qui finissent en –a. Je m’en serais souvenu plus facilement si ça avait été elle dans mon lit, ce matin.

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