III

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Elle s’élance comme une chatte en détresse, peut-être bien une tentative d’échapper à la police. Bienveillante et solidaire, je l’observe grandir dans mon champ de vision. D’un doigt sûr, appliqué sur le bouton idoine, je maintiens la porte de l’ascenseur ouverte. Elle est enfin là, charmante, essoufflée, nerveuse. Elle pose des banderoles de papier imprimé au sol, décolle une mèche de cheveux bruns de sa peau rougie par la course.

Je la reconnais immédiatement : son pas mesuré, sa course brisée, un peu claudiquante, m’ont mise sur la voie, mais son visage confirme. Elle n’a que peu changé en dix ans. Cette cicatrice sur le sourcil droit que j’aimais effleurer pour que sa pommette tressaillît par réflexe.

Nadia.

Nous avons certainement quitté la manifestation en même temps. L’excitation résonne toujours en moi : les slogans, les couleurs, l’unité ; et la fatigue satisfaisante d’avoir marché parmi d’autres. Au revers de mon manteau, un autocollant arc-en-ciel, un peu dilué par les canons à eau des hommes en noir.

Elle, par contre, ne m’a pas remarquée : son regard a glissé sur moi, teinté d’une gêne imperceptible. Je suis personne, Michel n’est plus, mes souvenirs soigneusement décapés, et cette partie de moi, niée. Mon deadname remonte alors en un hoquet que je masque comme je peux ; des larmes saturent mes yeux dans un brouillard liquide. Notre passé s’y noie à jamais : les rires, les pleurs, les joies, l’amitié indéfectible d’autrefois, à la vie à la mort.

J’avais tué ce Michel en moi, et Nadia l’avait rayé de sa carte mémorielle, comme on évite certains endroits pour ne pas risquer d’y croiser un ennemi.

L’ascenseur a décollé du sol, et cet ajout de pesanteur artificielle m’a fait prendre conscience de ce corps, mon corps, de ce qu’il était devenu, de ce qu’il disait de moi. Dix années, une transition éclatante, à l’étroit dans cet espace clos et sous les regards obtus.

J’observe Nadia à la dérobée, je guette un signe de reconnaissance tardive. Rien. Un badge, accroché au revers de sa veste. Discret, car porté au quotidien. Lui aussi, je le reconnais. Le symbole, les couleurs, le slogan détourné : je l’ai croisé plus tôt, de l’autre côté des barrières, brandi contre nous. Contre moi. Je comprends lentement, comme un poison diffusé par intraveineuse. Nadia n’ignore pas seulement qui je suis devenue. Elle conteste aussi mon droit d’exister. Plus qu’une amitié perdue, la confirmation d’un fossé idéologique qui nous éloigne dans une guerre de tranchées absurde.

Les chiffres lumineux clignotent au-dessus de la porte, égrenant des secondes qui m’enfoncent dans une inexplicable culpabilité. Nadia reste immobile, étrangère à la douleur qui m’anéantit, malgré moi, balayant des années de combat. Les portes s’ouvrent, elle sort sans se retourner. Je reste seule dans la cabine. Mon reflet dans la glace : fatiguée, mais à nouveau fière.

J’ai respiré profondément. L’ascenseur a repris sa course.

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