IV

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Elle s’élance comme une chatte en détresse, sans doute une vaine tentative d’échapper à son destin. Intéressée, je l’observe grandir dans mon champ de vision. D’un doigt sûr, appliqué sur le bouton idoine, je maintiens la porte des Enfers ouverte. Elle est enfin là, essoufflée, un peu désorientée. Elle pose sa tête fraîchement tranchée au sol, arrangeant une mèche de cheveux blonds rebelles sur sa peau livide.
— Le maître des lieux est-il présent, je vous prie ? me lance-t-elle à brûle-pourpoint, sans même me saluer, faisant fi des usages et de la bienséance.
J’hésite un instant à répondre — la situation est peu courante —, ignorant si je dois m’adresser à la tête posée à mes pieds ou au corps décapité qui me fait face.
— Belzébuth ? À cette heure, il doit être au bistrot, ou au bordel, et avec Dieu sait qui, dis-je avec détachement en fixant son nombril qu’elle a découvert dans sa course et exhibe sans vergogne. Convexe et fort beau, je l’admets.
— Avec Dieu sait qui ?
— Oh, si Dieu le sait, c’est qu’ils sont encore ensemble, allez !
Elle roule des yeux suspicieux, accompagnés d’un léger strabisme acquis en contemplant de si près le bout de mes bottes.
Bottes qui battraient bien le pavé ailleurs, car je commence à trouver le temps long, même si je n’en manque pas : l’éternité, on n’en voit pas la fin.
— Et donc, à qui ai-je l’honneur de parler ? lâche-t-elle à regret, d’un air soupçonneux.
— Je suis sa maîtresse.
— N’importe nawak, il n’en a point besoin.
— Vous avez vu le film La Fiancée de Frankenstein, si ? Eh bien, c’est pareil : si le monstre a droit à une fiancée, pourquoi Satan n’aurait-il pas de maîtresse, hein ?
Je marque un point et lui ferme un instant son petit moulin à paroles. Mais la curiosité me ronge et je n’y tiens plus :
— Alors, qu’est-ce qui vous amène ? Vous avez l’air d’être une femme sensée, avec la tête sur les épaul…
— Très drôle. Excusez-moi de ne pas rire à gorge déployée, ma tête est bien trop loin de mon tronc. Ce qui m’oblige à me présenter à votre porte ? Une cabale, un tissu d’horribles calomnies, si lourdes à porter pour mon aristocratique et délicate constitution. Cela a commencé avec l’Affaire du Collier
— C’est vrai que dans votre cas, un collier… pas facile à porter, hein !
Regard noir, qui se perd heureusement à l’horizon du soupirail proche. Je l’ai un peu mérité, mais les occasions de rire sont si rares ici. Elle continue.
— Et ensuite, une sombre histoire de viennoiserie : j’ignorais s’il fallait user de chocolatine ou de pain au chocolat. Le petit peuple ne me l’a pas pardonné, lui qui ne mange que de la brioche au quotidien.
— Allez, allez, pas de mirasébi... miséribalis... misérabilasme , enfin merde, tu m’as comprise, quoi ! Donne pas dans le Balzac des Misérables !… Comment ça, c’est pas lui ? J’m’en fous, Toinette ! Avec la Coppola, tu passais ton temps à grignoter des macarons et à siffler des jéroboams de champ’ ! Putain, Marie ! mais qu’est-ce qu’on attend ? Je te le demande ? Un coup de SuperGlue, je te recolle ta tête et on se casse ! Thelma et Louise, ça te cause ?

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