V
Elle s’élance comme une chatte en détresse, peut-être bien une tentative de se jeter dans la gueule du loup. Avec intérêt, je l’observe grandir dans mon champ de vision. D’un doigt sûr, appliqué sur le bouton idoine, je maintiens la porte de l’ascenseur ouverte. Elle est enfin là, charmante, réceptive. Elle pose son sac au sol, replace une mèche de cheveux fous sur son oreille.
Elle me regarde avec insistance, mais mon regard s’est détourné. La porte se clôt doucement, avec un clic final rassurant. Cette barrière acoustique nous isole des bruits de l’open space que nous envisageons de quitter.
Rien ne presse.
Ma main caresse les boutons lumineux, tactiles ; une légère pression suffirait à les actionner. Moins un, zéro, un… Je replace la main le long de mon corps, sans décider, me retourne face au miroir, masquant désormais le panneau de contrôle dans mon déplacement. Je l’observe sans la voir, mes pupilles floues.
Elle me demande d’agir, je ne réagis pas ; elle rit nerveusement.
— C’est un jeu, c’est ça ?
— Savoir ce que l’on veut n’est pas une question de distraction, pour moi.
— Quelle est la question ?
— Est-ce que tu es sûre de vouloir te déplacer ?
Elle ouvre la bouche, surprise ; elle ne s’attendait pas à cela. Bien. Continuons.
— Mais… mais… bien sûr ! Sinon, je ne serais pas là, voyons !
— D’accord, tu dois te déplacer, mais en as-tu envie ?
— C’est important ?
— Oui. Désires-tu monter ?
— Oui ; enfin, je crois.
Je lui souris.
— Tu dis ça pour t’en convaincre ?
— Non, je te réponds… s’il te plaît, appuie sur le bouton.
— Non seulement tu ne l’as pas fait toi-même, mais tu ne m’indiques pas non plus d’étage : comment dois-je interpréter cela ?
— Mais tu es devant le panneau, alors je…
— Alors tu prends quelques secondes pour être sûre, c’est ça ?
— Être sûre ? Sûre de quoi ?
— Te persuader que tu ne te fais pas violence ?
— Je ne comprends pas.
— Si tu forces ton corps à faire quelque chose par devoir sans en avoir envie, c’est une forme de violence.
Elle me regarde avec une intensité de façade, déjà presque… déconstruite. Elle a raison : c’est un jeu, mais elle ne le sait pas.
— Il y a quelque chose de… vertigineux, n’est-ce pas, dans ce moment où l’on comprend sa propre incapacité à prendre des décisions conscientes ? Ne plus agir comme un robot ?
— Je…
— Tu es fatiguée ?
Elle ferme lentement les paupières, soudain lourde d’un corps qui ne répond plus.
— Tu ne mérites sans doute pas de décider, mais je peux te laisser le choix. Que souhaites-tu ?
Elle ouvre les yeux, le vertige s’y lit ; ses paumes moites crissent sur l’inox de la paroi.
— Dé… décide pour moi, c’est ça. C’est mieux.
Je déclenche l’ouverture de la porte, l'entraine à l’extérieur de la cabine, l’entoure d’un bras protecteur. Démolition, reconstruction, c’est comme ça que ça marche.
— Allons boire un café, dis-je en la poussant vers l’automate du hall d’accueil.
— Choisis pour moi, me dit-elle, alors qu’elle passe son badge devant le monnayeur électronique de la machine. Je ne suis plus sûre que mon désir de café soit autre chose que la manifestation d’un impératif professionnel…
— Va donc t’asseoir sur la banquette, là. Je vais prendre un double espresso.
Tout en sirotant mon café gratuit, je me demande incidemment combien de personnalités vais-je devoir encore briser pour boire à l’œil.
Un peu amer, ce café, finalement.

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