VI
Elle s’élance comme une chatte en détresse, peut-être une tentative d’échapper à un prédateur invisible. Amusée, je l’observe grandir dans mon champ de vision. D’un doigt sûr, appliqué sur le bouton idoine, je maintiens la porte de l’ascenseur ouverte. Elle est enfin là, charmante, essoufflée…
Non mais oh ! Ça va cinq minutes, ce truc de réutiliser
le même incipit sur plusieurs textes,
et par pure paresse !
L’auteur·e va vous faire le coup combien
de fois avant que vous ne réagissiez ?
— Oh, on a l’habitude, vous savez ! Les débuts de nouvelles sont parfois un peu bancals, mais on espère être captivés : il faut laisser une chance au texte.
Vous êtes bien trop bons, lecteurs et lectrices anonymes !
Enfin, ce n’est que mon avis, je ne suis pas
ici pour vous dire ce qu’il faut lir…
— Je suis désolée mais : je suis l’auteure de ce texte et coincée dans cet ascenseur avec une inconnue ; j’aimerais assez appuyer sur ce foutu bouton et qu’on me laisse dérouler mon récit au plus vite, j’ai une lessive à étendre.
NON, non et non, ma p’tite dame ! Ce n’est pas en vous
y introduisant que vous allez changer le cours de cette
lecture ! Trop tard : vous vous croyez dans un jeu vidéo ?
Vous croyez que d’un clic de souris vous modifiez
l’expérience utilisateur ? C’est foutu, ils sont là, il fallait
y penser avant.
— Je peux peut-être leur demander ce qu’ils voudraient lire ? Un genre de "Texte dont vous êtes le héros", en mode multichoix, histoire de ne pas perdre la face ?
Et vous croyez qu’ils vont se laisser piéger
par vos minables propositions :
« Oooh, so exciting ! » ?
Parce que, soyons réalistes,
vous avez quoi en stock ? Voyons.
A. Le « Marc Dorcel » : vous vous rendez compte que la belle inconnue est nue sous son manteau, vous la séduisez avec vos caresses expertes.
B. Le « Slasher » : c’est un guet-apens, vous connaissez cette femme : c’est en réalité la maîtresse de votre mari, vous allez la neutraliser avant de la découper avec le couteau à pain.
C. Le « Coming-out » : votre transidentité est mise à mal par cette vieille copine qui a mal tourné et est devenue le suppôt de groupuscules extrémistes rétrogrades.
D. La « Réalité alternative » : vous êtes gardienne de la porte d’ascenseur des Enfers et vous devez vous coltiner l’accueil des p’tits nouveaux. Cela déraille un peu quand vous tombez sous le charme trouble de Marie-Antoinette, fraîchement décapitée.
E. Le « Psycho-drama » : vous gaslightez une innocente stagiaire qui finit par craquer, puis accepte de dépenser l’intégralité de ses tickets resto pour vous abreuver de cafés et de viennoiseries sous vide. Vos remords vous étouffent (un peu).
Ça ne va pas loin, hein ? Pas certain qu’avec ces choix,
le lectorat ne retourne pas sur son canapé pour
se farcir une rediff de "Plus belle la vie".
Je ne lui jetterai pas la pierre…
— Oh oh ! La modération est toujours aussi désagréable, ici ? Vous êtes là pour faire tourner la boutique et recadrer les grincheux, pas pour donner des leçons, non ? Personne n’est obligé de lire, et si le lecteur arrive jusque-là, c’est de son plein gré. Peut-être même a-t-il fait son choix dans les options proposées. Vous n’en savez rien, avouez !
Non, je ne contrôle rien et suis même incapable
de voir ce qui se trame quand j’ai le dos tourné…
Mais ! Non, oh ! Vous n’avez pas osé ? Si ?
Vous avez appuyé sur le bouton et nous
sommes arrivées au septième étage ! Vous
bouclez cette histoire avec zéro idée nouvelle !
… puis, arrivées au septième, la petite chatte se frotte à mes jambes : elle sait que bientôt, son bol de croquettes sera plein.
Chœur des lecteurs et lectrices, outré·es :
— Oh non ! Pas ça !

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