Chapitre 1 : Théa

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Théa déverrouilla la porte du vestiaire avec son badge neuf. Elle l’avait récupéré la semaine passée au pôle administratif de l’hôpital, avec ses codes numériques et un livret d’accueil pour les néo-internes du CHU. Il aurait été dommage qu’elle passe son peu de temps de pause à chercher le réfectoire du personnel.

Théa observa la pièce exiguë. D’un côté, quelques casiers, de l’autre, les pyjamas bleus réservés au bloc opératoire, ainsi que les masques et les charlottes. Elle troqua son pyjama blanc et s’apprêtait à enfiler son bas lorsqu’une femme entra dans la pièce. Cela faisait longtemps qu’elle ne se formalisait plus de sa nudité devant des inconnus. Homme ou femme. C’étaient les lois de l’hôpital.

La femme ne s’encombra ni d’un regard ni d’un salut. Elle enfila sa tenue de bleue, se coiffa d’une charlotte et sortit côté bloc opératoire en attrapant un masque. Ses gestes étaient rapides et précis. Une chirurgienne à n’en pas douter. Théa se dépêcha et sortit elle aussi.

Les seize degrés des espaces de bloc la firent frissonner malgré l’habitude. Elle avait eu la chance d’avoir été admise en tant qu’interne d’orthopédie faisant fonction à la place de son dernier stage d’externat. L’avantage du sous effectif des hôpitaux périphériques. Le stage n’avait duré que six semaines, mais cela suffisait à lui donner assez d’assurance pour commencer sa première garde de vingt-quatre heures sans la crispation inhérente au premier jour.

Théa se dirigea donc au milieu du couloir vers une salle vitrée où s’affairaient plusieurs personnes. Dans ce monde bleu, il était impossible de savoir qui avait quel rôle. Dans un souci de propreté maximale, les poches étaient vides de badges, de décorations et de stylos.

— Bonjour, je m’appelle Théodora Garnier, je suis la nouvelle interne d’orthopédie. Est-ce que l’un ou l’une de vous sait en quelle salle va entrer la fracture tibiale ?

Une femme d’une petite quarantaine d’années, plutôt replète, appuyée sur les structures mobiles pour ordinateur, s’interrompit et lui lança un large sourire.

— Salut, moi c’est Catherine. Je suis IBODE de gastro aujourd’hui. Les ortho ont la salle trois.

Avant que Théa ne puisse quitter la bulle, l’infirmière l’interpella:

— Courage, je crois que c’est Morel de garde aujourd’hui.

Le nom sonna aux oreilles de Théa comme le claquement sec d’une corde qui se rompt. Elle n’avait jamais rencontré ladite chirurgienne, mais sa réputation la précédait dignement, comme tous les chefs que l’entièreté d’une équipe abhorre.


Théa lutta contre l’envie de se ratatiner lorsque tous les regards se tournèrent vers elle à l’ouverture du double battant vitré de la salle de bloc.

— C’est toi, l’interne ? s’enquit une femme en casaque, préparant soigneusement le matériel.

À la voix douce, Théa sut qu’il s’agissait d’une IBODE. Sa collègue, revenant avec d’autres boîtes de matériel stérilisé, confirma sa supposition.

— Oui, Théodora Garnier, mais vous pouvez m’appeler Théa.

— Bienvenue, moi c’est Sylvie, j’instrumente le premier bloc.

— Et moi c’est Lorelline, se présenta la seconde infirmière. Tu peux aller te laver. Je crois que Morel y est déjà.

Théa acquiesça en pinçant les lèvres. Il n’était jamais bon d’aller se laver après son chef.

La jeune femme ressortit pour se diriger vers les grands éviers où se tenait la médecin qui avait traversé les vestiaires en coup de vent. Chaque pas qui la rapprochait de la femme la faisait se sentir plus petite. Théa était grande et élancée, mais elle passait aisément pour frêle à côté de la chirurgienne.

Morel frottait frénétiquement ses avant-bras, où l’on distinguait sans mal les muscles rouler sous sa peau devenue rouge tant le geste semblait agressif.

— Docteure Morel ?

La chirurgienne arrêta son geste une courte seconde, puis reprit sans répondre.

— Je suis Théodora Garnier, l’une des nouvelles internes d’ortho de ce semestre. C’est moi qui fais la garde avec vous aujourd’hui.

Cette fois, la femme daigna tourner le regard, et ses yeux clairs glissèrent sur Théa avec lenteur jusqu’à remonter et se planter dans ceux de l’interne. Théa n’osa plus bouger. Ou plutôt, ne put plus bouger, épinglée par l’intensité de cette inspection. Elle crut même entendre la chirurgienne humer l’air et se retint de vérifier qu’elle ne sentait pas la sueur ou quoi que ce soit d’incommodant.

— Garnier…

— Vous pouvez m’appeler Théa !

— Ton expérience ?

— J’ai fait trois stages de chirurgie durant mon externat, et six semaines en tant que faisant fonction d’interne en orthopédie cet été.

Sa voix transpirait une fierté qui mourut rapidement devant l’œil morne de la chirurgienne.

— Dépêche-toi de te laver, il y a encore de la magnésie sur tes mains.

Théa regarda bêtement ses doigts couverts d’une fine pellicule blanche par endroits, puis fixa à nouveau la chirurgienne qui se séchait les avant-bras avant de passer du gel hydroalcoolique.


Dans la salle de bloc, la chorégraphie était bien connue de chaque membre de l’équipe et Théa tenta de ne pas être le grain de sable grippant le rouage bien huilé. Pourtant, le silence n’était pas celui d’une équipe qui fonctionnait bien, mais celui de la tension. Théa la reconnaissait sans difficulté, celle où l’on craint la rage du chirurgien. Morel devait être de ces chirurgiennes qui ne tolèrent aucune erreur incendiant « son » personnel d’autant plus qu’elle était minime.

Toutes ces pensées superflues désertèrent Théa au premier coup de scalpel. Morel travaillait vite, ses gestes précis. C’était aussi hypnotisant qu’observer un pianiste. La jeune interne trouva son rythme et se réjouit de la disparition progressive des « aspire », « écarte », « plus haut », seuls mots ponctuant le silence.

Au milieu d’un geste, la chirurgienne se figea. Théa leva les yeux vers elle, puis vers l’infirmière instrumentiste qui ne semblait pas avoir remarqué. Quand elle reporta son attention sur le patient, Morel avait repris ses mouvements brefs et précis. Le tout n’avait sûrement duré que deux petites secondes et la jeune femme se demanda si elle ne les avait pas rêvées. Parce qu’une chirurgienne souffrant d’épilepsie-absence semblait farfelu. Pourtant, elle remarqua d’autres micro-pauses durant l’opération, cette fois accompagnées d’inspirations brèves. Si elle avait dû mettre un mot sur son comportement, Théa aurait dit qu’elle luttait. Ce qui était tout aussi absurde qu’une chirurgienne épileptique.


De retour dans le vestiaire, Théa se frotta le visage avec plaisir, tout particulièrement son nez qui la démangeait depuis le milieu de l’opération. Morel entra à sa suite et jeta sèchement toque et masque pour se diriger vers son casier.

Une fois dans son pyjama blanc, elle se retourna vers Théa, à nouveau en soutien-gorge devant sa cheffe. Si la jeune femme se moquait de sa nudité devant ses collègues, c’est que chacun respectait une règle tacite: les yeux sur son nombril. Or, Morel la fixait intensément et cette fois Théa vit ses narines bouger. Elle reniflait.

— Tu as été acceptable.

La remarque était aussi agréable qu’une langue de chat.

— Je… tenterai de faire mieux la prochaine fois.

Morel pencha la tête sur le côté, fronçant brièvement les sourcils. Théa comprit alors qu’il s’agissait d’un réel compliment.

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