Chapitre 2 : Morel
L’eau brûlante frappait sa peau rougie. Ce rituel ne suffisait plus à engourdir ses sens. Le désinfectant du bloc. L’agressivité des lessives. La sueur, la peur et le stress. Puis le bruit des sonneries. Les roues des brancards. Les pas pressés. Partout.
La tension qui crispant ses muscles ne cessait de monter ces dernières semaines. Elle avait failli perdre le contrôle. Le bloc était le seul endroit où elle se permettait sa nature. Rapide et agile. Le plaisir de son aisance l’avait envahie et le bruit feutré d’une course dans la neige avait empli ses oreilles. Et son odeur… une matinée fraîche et claire, au silence neigeux hivernal.
Morel frappa le carrelage de sa douche. Respira lentement. Éteignit l’eau.
Le lendemain, au staff, l’odeur de stress lui agressa les narines. Elle s’installa aussi loin qu’elle put des internes et des externes. Elle entendit sans mal le soupir retenu de sa collègue, Clémence Jaeberie, à la seule chaise libre qu’il restait à côté d’elle.
— Ça a été ta garde, Celeste ?
Morel fronça le nez à l’acidité de la politesse forcée.
— Comme une garde.
— Ça m’aurait étonnée de t’entendre répondre autre chose.
Arnaud Plunel, qui sortait de garde, les coupa pour présenter les dossiers de la nuit et ceux qu’allait devoir prendre Romain Mathias, le sénior de garde du jour.
Morel n’écoutait plus. Quoiqu’elle n’aurait pas pu ne pas entendre, même si elle l’avait voulu. À mesure que les minutes de débat chirurgical passaient, ses avant-bras se crispèrent. Sa peau la démangeait et les poils se redressaient lentement. Quand le chef de service leva le staff, Morel bondit hors de la salle de réunion. Ses longues enjambées l’éloignèrent aussi rapidement que la chaleur de ses avant-bras disparaissait. La main sur son bureau, une voix l’interpela. Elle avait évidemment entendu le pas pressé bien avant.
— Docteure Morel, attendez…
L’essoufflement était perceptible. Morel ralentit à cette voix qui ne lui était pas si désagréable.
— La prochaine fois, ne lambine pas, Théodora.
L’interne lui avait été assignée pour le semestre. En se retournant, l’image d’une matinée claire et fraîche frappa Morel de plein fouet. Sans les masques, sans l’aigreur des désinfectants, le parfum de la jeune femme était flagrant. La chirurgienne retint un soupir d’aise, lâchant à la place un grondement sourd.
— Désolée, docteure Morel. Je ferai plus attention.
— Je suis en consultation ce matin. Assure-toi que les patients de cet après-midi soient prêts pour leur bloc.
— Je fais ça ! C’est quoi le numéro de votre téléphone ?
— 5678.
Si son interne pouvait savoir qui elle était, elle se contenterait de parler à haute voix et Morel l’entendrait. Pour peu qu’elle ne soit pas à plus de deux étages de distance. Cela lui éviterait une nouvelle agression par la sonnerie de son bip.
La chirurgienne tourna les talons pour rejoindre son bureau et fermer la porte sur l’odeur d’hiver. Morel posa la tête contre le battant et soupira. Sur son bureau, une tasse sale traînait. Inacceptable. Elle prendrait le temps de la laver avant de descendre en consultation. Des consultations qui la distrairaient. De son odeur. De cette matinée claire et fraîche. La chirurgienne frotta machinalement ses avant-bras qui recommençaient à la brûler.
Un patient, un motif. Un autre patient, un autre motif. Le rythme était régulier, précis. Une hanche, une épaule, un genou. Une radio, une écho, une IRM. La tâche répétitive abrutissait ses sens. Les parfums floraux l’agressaient toujours autant, mais la posture de face-à-face l’apaisait. Elle ressentait moins le besoin d’être sur le qui-vive. Quoique le silence du bloc lui manquait.
Sa matinée de consultation terminée, Morel passa à la cafétéria avant de remonter dans son bureau pour apprécier la tranquillité de sa solitude. Il était impensable de survivre au réfectoire du personnel. Les commentaires désobligeants d’une part, mais surtout la cacophonie d’un souk. Elle profitait de cette pause pour avancer sur ses courriers et terminer sa journée le plus tôt possible. Elle n’avait rien d’une bourreau de travail, contrairement à ce que l’on disait d’elle. Retrouver ses pénates lui était aussi vital que respirer. Le véritable silence, loin de toute cette stimulation qui lui hérissait le poil. L’idée même de sortir de son bureau pour l’après-midi lui fit montrer les dents à la porte. Qui fit la sourde oreille.
— Docteure Morel ?
Les dents serrées à s’en faire mal, Morel luttait de toutes ses forces contre le feu qui brûlait sa peau. Elle aurait voulu jeter ses écarteurs, arracher ses gants. Ses os la faisaient souffrir et ses muscles étaient prêts à se rompre.
— Docteure Morel ?
Cette fois, le ton était un simple murmure. Le bref contact contre sa main la ramena.
— Qu’est-ce qu’il y a, Théodora ?
Morel releva les yeux vers son interne. Assise en face d’elle, l’aspirateur dans une main, une pince dans l’autre, elle la fixait avec curiosité. Un vert vif qu’elle n’avait pas oublié. La chirurgienne retint son souffle pour éviter une nouvelle vague de feu qui suivait l’agréable parfum.
— Vous… sembliez ailleurs.
Jamais personne n’avait perçu ses moments de lutte. Aujourd’hui avait été particulièrement rude, mais le tout n’avait pas dû durer plus que quelques secondes. Il fallait qu’elle se reprenne. Ce n’était plus possible.
— Aspire.
Son interne finit par baisser la tête et obtempéra. L’odeur aigre-douce de la déception vint lui chatouiller les narines. Morel tenta d’y faire abstraction. Elle ne pouvait pas s’engouffrer dans la brèche que l’odeur de Théodora avait percée. Le risque était trop grand.
L’histoire le lui avait prouvé.

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