La passagère mystérieuse

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1er octobre 1900

Le petit caboteur avait quitté Cayenne à l’aube et voguait vers le nord-ouest, doucement balloté par les vaguelettes qu’un faible vent soulevait à grand-peine. Les pales de ses roues à aubes, animées par un véritable dragon de métal à la peau hérissée de rivets et dont la gueule crachait une fumée très noire, fouettaient la surface des flots avec une régularité de métronome. Une brise légère balayait le pont de bois tropical qu’un mousse astiquait avec application. Au centre névralgique de la bête, Charlotte veillait à ce que le timonier maintînt le cap. Pensive, elle tirait nerveusement sur sa pipe recourbée. Elle était soucieuse et renfrognée car ce voyage imprévu menaçait de lui faire manquer la fête communale !

Une mystérieuse passagère et sa suite avaient embarqué en fin de nuit. Cette gêneuse n’avait d’ailleurs pas traversé la coupée, qu’elle avait commencé à geindre. Elle se plaignait de ne pouvoir utiliser un autre mode de transport, comme le dirigeable. Hélas, comme le lui avait répondu le représentant de la compagnie, l’enduit de leur toile ne supportait pas le climat tropical ; il était également impossible de l’appliquer sur place car le séchage était difficile en atmosphère chaude et humide. Quant au train, seconde hypothèse évoquée… la voie ferrée était construite par les bagnards. Or, selon une tradition immuable à l’administration française, chaque nouveau directeur du bagne s’attachait à remettre en question ce que son prédécesseur avait entrepris. Cela ralentissait d’autant les travaux. Ne restaient donc, heureux hasard, que les caboteurs de la Compagnie des Indes Occidentales.

La mission de la capitaine était donc simple : conduire en toute discrétion la dame de Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni, sans poser de question. La commande venait de la Compagnie. Il était inutile de préciser son nom entier, Compagnie d’exploitation des gisements aurifères de l’Amérique française. Tout le monde savait de qui on parlait. Sur le papier, il ne s’agissait que d’une compagnie minière comme il en existait ailleurs en France ou dans ses autres colonies. En pratique, on pouvait sans peine affirmer que toute la Guyane lui appartenait… ou presque. Aidés de leur milice privée, ses dirigeants faisaient la pluie et le beau temps ; le gouverneur local n’était qu’un pantin à leur solde, qui leur devait autant sa place que sa chute. Personne n'osait donc refuser une demande de la Compagnie.

Une fois la capitale quittée, les quelques villages de pêcheurs amérindiens établis aux embouchures des fleuves Kourou, Sinnamary, Mana et Maroni ne poseraient pas de problème. En effet, leurs habitants, dont beaucoup étaient abrutis par l’alcool abondamment distribué, ne se mêlaient pas des affaires des autres. La côte était toutefois en majorité occupée par une mangrove, certes inhospitalière mais recélant quantité de coins où des pirates pouvaient tendre une embuscade. Il suffisait de pas grand-chose pour que le secret fût éventé : une oreille indiscrète, un employé un peu moins fidèle ou avec de fortes dettes de jeu… Charlotte scrutait donc avec attention la ligne des palétuviers avec ses jumelles, tout en jetant, de temps à autre, un regard au compas ou au pont.

C’était encore la saison sèche. Le ciel était d’un bleu pur qui venait mourir dans le marron terne de l’eau souillée de limon dégueulé par les grands fleuves. En métropole, la mode était aux bains de mer ; on vantait la clarté de l’onde « turquoise » de la méditerranée ou des tropiques. Ici, personne ne s’aventurait à nager dans ces eaux troubles, qui vous engloutissaient aussi avidement qu’un kraken affamé. Non, cet océan sale n’était bon qu’à servir de sépulture aux déportés des îles du Salut, ou du moins à ce que les requins daignaient en laisser.

Une femme monta de la cale. Sa longue robe en toile écrue ajustée à la taille, flottait légèrement au gré des ondulations de son bassin. Un chapeau tressé à larges bords jetait l’ombre sur son visage que l’on devinait cependant juvénile. D’un pas pressé et vif, elle se dirigea vers la timonerie. Une seconde, plus âgée, en vêtements sombres et couverte d’un canotier plus grossier, parut à son tour et la rappela… sans succès.

— Mademoiselle ! commença la jeune en s’adressant à Charlotte.

— Capitaine, la corrigea sévèrement cette dernière, sans même la regarder.

Son interlocutrice marqua un instant de surprise, avant de se reprendre :

— Certes ! Auriez-vous l’obligeance d’arrêter de faire bouger votre bateau : vous me rendez malade !

— Vous voulez que je commande au vent et à l’océan d’arrêter d’faire des vagues ? interrogea l’officière avec stupeur.

— Évidemment non ! Mais déjà, peut-être pourriez-vous me proposer un logement plus confortable que la cale…

— Là, il y a moyen d'moyenner. Prenez la cabine juste derrière la mienne, indiqua Charlotte d’un mouvement du menton. Mais faîtes gaffe à la marche en entrant !

— Je vous en remercie, lâcha la passagère avec un sourire crispé.

Puis elle se dirigea vers le logement qui lui avait été attribué. L’espace d’un instant, les occupants de la timonerie crurent l’incident terminé. Cette douce impression fut rapidement balayée :

— Mais c’est tout petit ! s’écria d’une voix aigüe la voyageuse.

Oh, ces pistoliers[1] ! Si vous êtes malade, restez sur le pont et regardez l’horizon. Mais si vos tripes remontent, penchez-vous par-d’ssus bord : faudrait pas saboter l'travail du p’tit, non plus.

Vexée, son interlocutrice repartit du même pas pressé. Sa robe ornée de dentelles entravait le mouvement de ses jambes, donnant l’impression qu’elle trottinait comme un chien court sur pattes. Sa chaperonne, l’air courroucé, l’abrita sous une ombrelle et lui passa un châle sur les épaules :

— Mademoiselle, couvrez-vous ! Avec ce Soleil et ce vent, vous allez attraper mal !

L’effet bénéfique des embruns contre la maladie était pourtant déjà largement vanté et faisait partie de la publicité pour les bains de mer ! La pâleur du teint des passagères montrait cependant que ces dernières ne devaient pas souvent en profiter, contrairement à Charlotte et son équipage, exception faite des soutiers, véritables forçats de l’ombre, condamnés à nourrir nuit et jour de charbon l’avide chaudière.

— Joli brin d’fille, n’est-ce pas, Cap’taine ? lança une voix rauque derrière elle.

— Rêvez pas Léonnidec : rien qu’à voir vot’ sale gueule d’épave avinée, la belle se foutra à l’eau de désespoir avant que vous n’ayez entamé la moindre sérénade !

— Oh, Cap’tain, par la barb’ de Watt, z’êt' sacrément vache ! se plaignit l’homme d’équipage.

— Depuis l’temps, vous devriez être habitué ! lui sourit l’officière avec un clin d’œil.

L’homme au visage ridé et encadré par deux anachroniques favoris hirsutes et grisonnants lui rendit son sourire, découvrant une dentition clairsemée et peu soignée.

— Rangez vos chicots pourris, z'allez faire peur à la dame !

— Vous savez c’est qui ? l’interrogea le marin, sans relever la pique.

— Sans doute la femme d’un ingénieur d’la Compagnie... ou d’un officier du bagne, répondit la commandante en haussant les épaules.

— N’empêche, vous trouvez pas ça louche, c’départ aux p’tites aubes ?

— Z’avez pas à savoir c’qui s’passe dans ma tête Léonnidec ! Mais… maintenant qu’vous êtes là, profitez-en pour m’remplacer à la veille : j’vais inspecter le pont et la cale, voir si nos passagers y font pas trop d’saletés !

Charlotte ne s’en laissait pas compter, pour sûr, se disait le vieux bosco en portant la main à son canotier pour la saluer. Alors que la patronne s’éloignait, il ne pouvait s’empêcher d’admirer le galbe de ses mollets, puis son fessier magnifiquement moulé par le bermuda blanc. La vareuse de toile bleue à épaulettes dorées, très ajustée, rendait grâce à la taille fine de la jeune femme et faisait ressortir sa poitrine généreuse, un détail dont Léonnidec ne pouvait pas jouir depuis sa position. Tenant fermement les jumelles au corps de laiton étincelant, il tentait de réfréner de viles pensées. Se rincer l’œil aux dépens de sa capitaine… il aurait pu être son père ! Malgré ce mâle défaut, il n’avait toutefois jamais essayé de la toucher autrement qu’avec les yeux ; pour passer à l’action, il se contentait des quelques prostituées des ports où le navire relâchait.

Ignorant les charmantes attentions de son subordonné, l’officière se dirigeait donc vers la proue, où son intrigante passagère soignait comme elle pouvait son mal de mer. La découverte de son étrange « chargement » ne faisait que commencer.

[1] Terme de patois normand pour désigner les gens riches ; il dérive de l’unité de compte « pistole », équivalente à un louis d’or.

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