Un étrange équipage

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— Capitaine, pensez-vous que nous serons bientôt arrivés à Saint-Laurent ? demanda la passagère à Charlotte.

La jeune femme au teint pâle se tenait assise sur le rebord de l’écoutille d’accès à la cale. Ses pieds, sanglés dans une paire de bottines claires à talon, reposaient sur la dernière marche de l’échelle et ses bras enserraient ses genoux, recouverts par la mousseline de sa robe. Agenouillée derrière elle, sa gouvernante tenait stoïquement une ombrelle à la bordure en dentelle. La jeune bourgeoise avait le visage fin et des cheveux d’un blond presque doré. Cependant rien dans sa tenue n’attirait le regard. Tout était uniformément blanc ou, au mieux, crème. C’en était triste et contrastait avec l’uniforme plus coloré, le teint hâlé et la chevelure foncée de la louve de mer.

— Nous v’nons tout juste de partir, Mad’moiselle. Il nous faudra bien quelques jours.

— Combien ? interrogea fébrilement la dame blanche.

— Au moins trois ou quatre… Ce soir, nous s’rons à hauteur des îles du Salut.

Tout en répondant, Charlotte repoussait sa casquette vers l’arrière, afin de laisser s’évaporer la sueur qui perlait sous le bandeau.

— Pourrons-nous descendre à terre ?

— Je regrette, Mademoiselle Ambroisine, mais cela vous est interdit ! intervint sèchement la chaperonne.

— Cela me ferait pourtant tant de bien…

— Les îles sont une colonie pénitentiaire qui abrite les bagnards les plus dangereux, les courants aux abords y sont parfois très forts et les eaux assez mal fréquentées, si vous voyez c’que j’veux dire. Je doute que vouloir y mett’ pied à terre soit une bonne idée.

— Effectivement, je comprends, marmonna la jeune passagère, visiblement déçue.

Sans demander à cette dernière de s’écarter, la capitaine coula avec souplesse son corps svelte par l’écoutille jusqu’à ce que la plante de ses pieds nus touchât l’échelle. Puis elle disparut dans la pénombre de la cale. Vers la proue, deux personnes dormaient dans des hamacs en toile. Charlotte surprit le reflet des canons de leurs fusils. L’éclat métallique des armes lui fit le plus mauvais effet. La présence d’hommes armés à bord était le signe d’un chargement précieux. Quiconque les avait aperçus l’aurait deviné et aurait pu développer des velléités de s’en emparer. Ce n’était donc pas bien prudent de la part des commanditaires que d’avoir demandé aux deux sbires d’embarquer avec leur rutilant attirail guerrier.

D’un pas décidé, la jeune commandante se dirigea vers le premier lit de toile et le secoua pour réveiller son occupant. Ce dernier souleva son vieux chapeau de feutre à large bord en maugréant, découvrant un visage buriné par les éléments et les bagarres.

— Qu’est-ce tu veux, Marinette ? grommela-t-il d’une voix rocailleuse, roulant les r .

— Pour vous, ce s’ra « capitaine » ! répondit Charlotte sur un ton glacial. De quel droit avez-vous emmené toute cette artillerie sur mon navire ?

— Ord’e du chef, ma blonde !

— Eh, Quatermain, z’auriez pas pu faire plus discret ? Pourquoi pas embarquer les batt’ries du fort Diamant[1] aussi, pendant qu’vous y étiez ?

— Capitaine, il suffit ! intervint la passagère du haut de l’échelle, avec autorité. Laissez Monsieur Tribois tranquille. Lui et son compère ne sont là que pour assurer notre sécurité : ils n’obéissent qu’à mes ordres.

— Notre sécurité ? manqua de s’étrangler Charlotte. Pardonnez, Mam’zelle, mais avec des flingots aussi proprement astiqués, on doit les voir jusqu’à Zanzibar ! Tous les margoulins du coin doivent se douter qu’on transporte que’que chose de précieux !

— C’est moi, votre « que’que chose de précieux » !

— Mademoiselle Ambroisine, tenez votre langue ! siffla la chaperonne, d’un ton outré.

— Laissez-moi donc respirer, Gisèle ! La capitaine a bien le droit de savoir qui elle transporte !

La jeune patronne du caboteur, qui s’était retournée vers sa passagère, monta quelques marches pour s’en rapprocher. Elle la regardait avec un mélange de curiosité et d’incrédulité. Elle avait cru, comme les rares témoins de l'embarquement certainement, que le trésor était contenu dans l’une ou plusieurs des grosses malles qu’on avait descendues à fond de cale. Visiblement, elle se trompait sur toute la ligne.

— Je suis Ambroisine Marin de la Tour d’Aguet, future épouse du duc de Solmignihac, se présenta la jeune femme, après avoir marqué une pause.

— En gros, c’est la femme au Patron, indiqua Tribois, du fond de son hamac.

— Merci, j’avais compris ! répondit sèchement Charlotte, en lui lançant un regard mauvais.

— Maintenant, vous comprenez pourquoi je voyage avec deux gardes armés jusqu’aux dents.

— Ouais ben j’aurais préféré qu’leur ferraille soit plus discrète quand même… c’est pas comme si la pirat’rie appartenait d’jà au passé, bougonna la patronne en redescendant.

Alors qu’elle se dirigeait vers la poupe, croyant la discussion terminée, une cinglante réplique fusa dans son dos :

— Sûr que des capitaines aussi apparaissante, ça doit les allicher comme des mouches ! plaisanta Tribois en riant grassement.

— Et fais gaffe, l’affutier ! le dernier qu’a essayé d’attaquer mon navire sait plus si on doit l’app’ler Monsieur ou Madame !

— Quand tu veux, ma chérie !

Charlotte sentait la moutarde lui monter au nez. Ses mains la démangeaient d’empoigner le rustre pour lui faire prendre un bain forcé : cela refroidirait assurément ses ardeurs… mais une petite voix lui indiquait qu’il ne serait certainement pas bon de répondre ainsi à l’insolence du bougre. Qui plus est, avec son couteau de poche, elle avait assez peu de chance face à un fusil à répétition ou Dieu savait quelle arme à feu le barbouze portait sur lui. Elle préféra donc ravaler sa fierté et battre en retraite vers la chaudière. Le destin se chargerait bien de lui fournir l'occasion de montrer sa valeur à cette bande de blancs-becs.


[1] Il s’agit d’un fort défendant les approches maritime de Cayenne.

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