Aux bureaux de la compagnie

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L’embarquement des vivres allait bon train. Les piroguiers s’activaient à la lueur de lampes à pétrole. Un tracteur à vapeur, bardé de rivets et de traces de corrosion, amenait le matériel depuis un entrepôt. Bien que les bagnards fussent une main d’œuvre gratuite et corvéable à merci, la Compagnie rechignait à faire appel à eux, à cause des risques de fauche, voire d’évasion. Adossée à une des cloisons du bâtiment, Charlotte surveillait de loin les opérations en tirant sur sa pipe. La jeune femme se rappelait avec délice la visite aux bureaux avec son camarade Tribois.

Comme prévu, ils s’étaient retrouvés devant le bâtiment aux murs blancs, situé non loin de la maison du patron. Étant le plus près, l’homme était logiquement arrivé en retard. Les pans de sa veste se balançaient au rythme de ses pas pressés, découvrant l’étui en cuir marron renfermant son révolver l’Explorateur. La jeune femme ne put s’empêcher une remarque sarcastique à son sujet. Le baroudeur avait suffisamment bourlingué pour savoir que, dans ces contrées sauvages, une arme à feu était un compagnon de route bien utile. Du reste, son passé tumultueux ne lui avait pas laissé que des amitiés : certaines vieilles connaissances pouvaient très bien se trouver dans cette ville carcérale.

Comme le reste de la cité, le bureau était écrasé par la chaleur moite de l’après-midi. Un ventilateur de plafond, dont un commis remontait le mécanisme, assurait un rafraîchissement plus que symbolique. Les employés travaillaient bras de chemise relevés et sans faux col. Comme Charlotte l’avait imaginé, l’homme auquel ils s’adressèrent émit bien des réserves à les aider. D’une voix un peu bredouillante, il se retrancha derrière des histoires de réglementation, d’autorisations qu’il fallait demander, de délais d’instruction etc. Tribois le fixait en silence et sans expression. Au contraire, le regard de Charlotte papillonnait. Le discours du sous-fifre se faisait cependant de moins en moins construit et assuré, à mesure qu’il avançait dans les explications vaseuses. Dans le même temps, sa contenance s’évaporait et une floppée de sueur envahissait son front, dégoulinant le long de ses joues et de son cou, jusque dans sa chemise rayée.

Lorsqu’il se tut enfin, la jeune femme montra le combiné rutilant d’un téléphone au corps en bois ciré et proposa, sur un ton détaché, d’appeler au « château ». Mademoiselle Ambrosine, avait-elle ajouté, eut été certainement ravie de faire la connaissance d’un futur ex-employé. Un petit bruit insidieux, accompagné d’une expression gênée, se fit alors entendre. Finalement, le garde du corps intervint à son tour, d’un « bon, tu nous les donnes ces vivres et ces piroguiers, où on va les chercher nous-mêmes ? ». Un vigoureux coup de poing contre le plateau du comptoir ponctua sa demande.

Ce geste d’humeur fit relever les sourcils au second employé qui, jusque-là ignorait confortablement son collègue, malgré ses appels du coude répétés. C’est également cette démonstration qui eut raison des dernières résistances de l’agent. Toute sa défense s’effondra comme un château de carte et, après un « oui, oui, bien sûr ! » empressé, il s’empara d’un formulaire et commença à noter les desideratas de ses interlocuteurs. Il suggéra, avec lucidité, d’ajouter un lit de camp et sa moustiquaire pour sa future patronne, mais également un guide. Lorsqu’il disparut dans la pièce attenante pour s’assurer que tout était disponible, Charlotte lorgna vers son compagnon :

— Mon p’tit biquet, on dirait que tu vas avoir d'la concurrence avec ce guide ! susurra-t-elle.

— Arrête avec tes berdandilles ridicules. Et j’te rappelle qu'c’est toi, l’experte ; alors bon…

L’employé revint un peu penaud et avoua que, par un heureux hasard, un convoi était prévu pour le surlendemain. Il leur indiqua qu’il était possible de s’y greffer : il transmettrait les consignes nécessaires. Comme il se confondait en excuses, le sang de Tribois ne fit qu’un tour. Il attrapa l’homme au niveau du plastron et le rapprocha de son visage, si près qu’il aurait pu le mordre. En repensant à la scène, Charlotte dessinait son visage dans son esprit : ses trait taillés à la serpe, sa mâchoire carrée et serrée, ses cicatrices barrant sa peau tannée par le Soleil et sa moustache broussailleuse qu’on ne voyait que de près… sans parler de sa carrure d’armoire à glace ; ce gaulois était taillé comme un dieu grec !

Penser à son Apollon, lui évitait de déprimer. Quitter le Tribordeur et son équipage avait été dur. Son regard embué avait parcouru la cabine dans laquelle elle avait passé tant de nuits ; certaines avaient été d’un calme olympien, d’autres beaucoup plus tourmentées, comme un séjour aux Enfers. Puis elle avait passé le commandement à son fidèle second. Difficile de dire alors lequel des deux était le plus ému :

— Gast ! L’équipage vous r’grett’ra, Cap’taine, avait confié le breton avec mélancolie.

— Dîtes pas d’ mentries , Léonnidec, c’est juste l’affaire de deux mois.

— C’est tout l’mal que j’vous souhaite. Bon vent, Capt’aine !

— Bon vent, Léonnidec, prenez soin du Trib’.

Lorsqu’elle franchit la coupée, le bosco cria « La capitaine quitte le navire » et entama les coups de sifflets réglementaires dans la marine de guerre. C’était le geste de trop. Les larmes trop longtemps retenues commencèrent à rouler sur ses joues. Charlotte pressa le pas sur la passerelle. Bientôt, la nuit l’engloutit et elle put laisser ses sentiments s’exprimer. Si elle avait eu l’occasion se réfugier dans les bras de son gladiateur à ce moment-là, elle ne s’en serait pas privée.

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