Un nouveau départ

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Le brouillard recouvrait encore le fleuve lorsque le feulement du tricycle Serpollet type Phaëton rompit le silence. La commanditaire de l’expédition en descendit, accompagnée de Tribois et de Gisèle. Monsieur Lucas était donc resté au « château », sans doute pour éviter une invasion d’agoutis. Les trois passagers de l’automobile cherchèrent la capitaine du regard. Cette dernière, silencieuse, se contentait de les observer faire avec un petit sourire narquois. La dame de compagnie était semblable au souvenir qu’elle en gardait. Le baroudeur également ; il avait de nouveau revêtu sa tenue terne et retrouvé sa carabine Winchester. L’étui de son révolver et un couteau de chasse accrochés à sa ceinture complétaient sa panoplie d’aventurier. N’eussent été ses guêtres en toile et ses brodequins, avec son chapeau mou et son gilet sans manche il avait l’air de partir pour Ok Corral[1]. Cependant, en voyant l’apparence d’Ambroisine, le petite brune dut retenir une envie de rire.

La jeune femme avait opté pour un ensemble toile beige presque caricaturale. La forme excessivement cintrée de sa veste multipoche était exagérée par la ceinture de toile qui enserrait sa fine taille. Sa culotte de cheval, de forme saumur, amplifiait la largeur de la jupe de sa vareuse. Sur sa tête, un casque colonial voyait sa forme cassée par un filet rejeté au-dessus de ses larges bords. Enfin, ses mains délicates avaient disparu dans de chics gants de cuir marron, assortis à ses hautes bottes à lacets. Seule note de fantaisie dans ce camaïeu de bruns, un chemisier et une cravate de chasse à bord en dentelle blancs lui ceignaient le cou. Nulle doute qu’elle allait souffrir de la chaleur dans cet ensemble, certes élégant, mais totalement inadapté au climat équatorial.

Voyant qu’ils ne la trouvaient pas, Charlotte, toujours adossée à l’entrepôt, prit le parti de les saluer :

— Bonjour, Mademoiselle Ambroisine ! Salut, Tribois !

— Ah ! Vous étiez là ! répondit la jeune aristocrate. Vous auriez pu vous signaler plus tôt !

— Moi aussi, j’chuis ravie d’vous r’voir, Mad’moiselle.

— Cessez vos pitreries et dîtes-moi plutôt ce que font tous ces sauvages sur la plage.

— J’vous laisse deviner…

— C’est donc cela, vos fameux Boschs, des individus qui vivent à moitié nu ! Et vous voulez me faire croire à des navigateurs hors pair !

— Les Boschs connaissent le fleuve comme leur poche, c’est leur route. Nous aurions tort de n’pas leur faire confiance.

— Soit, admit Ambroisine pour couper court et passer à une question beaucoup plus existentielle à ses yeux. Où est notre guide ? J’ai encore quelques bagages à faire charger. Et ne me dîtes pas que c’est un nègre, lui-aussi ! ajouta-t-elle, presque geignarde.

— On n’peut rien vous cacher… se moqua Charlotte. C’est l’seul avec un fusil et un chapiau d’paille.

Alors que l’exploratrice de salon avançait avec sa chaperonne à ses trousses vers l’homme qu’on lui avait désigné, avec sa chaperonne à ses trousses, Tribois s’approcha de Charlotte. Si jusque-là, la jeune femme avait réussi à garder un infime part de féminité à ces yeux, ce n’était plus le cas.

— La vache ! T’as l’air d’avoir déserté d’une compagnie d’débarquement[2], Marinette ! grimaça-t-il.

Charlotte avait en effet troqué sa casquette pour un casque colonial en forme de pain de sucre et sa veste contre une blouse de marin. Son torse était barré des sangles de sa gourde et de sa musette. Un ceinturon supportant la fonte de son révolver et une cartouchière lui marquait la taille. Elle portait enfin une culotte et des guêtres qui lui arrivaient sous les genoux.

— T’aurais préféré que j’me costume comme ta coq'riette d'patronne ?

— Non plus… Tiens, j’ont quéque-chose pour toi, enchaîna-t-il en lui tendant une brioche.

— Oh mais t’es un amour ! sourit-elle en croquant dans la viennoiserie.

— C’est pas moi, c’sont la cuisinière !

— Pfff... Espèce de tocson ! Ta mère t’as donc pas appris la galant’rie ! Dégage !

Ainsi éconduit, le colosse partit vers la plage. Mais il se retourna pour lui adresser un signe moqueur. Charlotte enfonça le clou avec une grimace d’agacement, accompagné d’un geste de la main enjoignant son camarade à s’éloigner plus vite. Se pouvait-il qu’un homme de sa trempe soit aussi maladroit ? Ou l’avait-il fait exprès pour l’embêter, pour ne pas dévoiler ses sentiments ? Cette intéressante réflexion fut interrompue par Ambroisine qui, avec de grands gestes, lui ordonna de la rejoindre.

Avec leur guide, les quatre voyageurs embarquèrent dans la pirogue qui leur était réservée. La seule autre charge était la malle qu’avait amenée le tricycle à vapeur. Deux pagayeurs, le torse nu laissant apparaître une musculature sèche, prirent également place. Détaillant la beauté de leur corps, la jeune capitaine ne put s’empêcher de penser à celui qui devait se cacher sous la chemise de Tribois. Pour se venger de sa bévue, elle se retourna vers lui et lui glissa avec un sourire espiègle :

— Ouh ! avec tous ces corps d’athlètes, j'chais plus où donner d’la tête, moi. La concurrence est rude, hein ? finit-elle avec un clin d’œil.

— J’voye pas d’quoi tu parles …

— Oh oh ! petit vantard ! Tu me montres un peu, pour que j’compare ?

— Dans tes rêves ! répondit l’homme de main, en lui poussant l’omoplate pour qu’elle se retourne.

Satisfaite de son effet, elle se retourna en gloussant. Elle intercepta alors la conversation entre Ambroisine et le guide :

— Qui sont ces gens qui nous saluent sur cette île ? demanda la jeune femme en tenue de safari.

— Ce sont des bagnards…

— Encore ! Mais il n’y a donc que cette vermine, par ici !

— Ils sont lépreux et ils vivent sur cette île : c’est l’île aux Lépreux. De l’autre côté, y a un corde qui permet d’envoyer du nourriture.

— Parce qu’en plus on doit les nourrir ?! Elles ne sont donc même pas capables de cultiver leur terre, ces canailles-là ?

— Le dimanche, on organise des visites guidées pour les bonnes familles, s’immisça Charlotte. À cette occasion, vous pourrez leur jeter des graines ou les fruits gâtés d’vot’ jardin !

Dans son dos, elle perçut Tribois retenir un éclat de rire, tandis que Gisèle lui lança un regard réprobateur. Elle pivota et lui adressa un clin d’œil entendu, accompagné d’un sourire enjôleur. En entendant la réponse de l'aristocrate, elle se mit à faire des grimaces outrancières pour accompagner ses propos. Son acolyte, les joues rouges et gonflées, une main sur la bouche, lui intima l’ordre de se retourner en secouant l’autre. Mince ! elle était moche, mais drôle, la Marinette.

— Capitaine, vos sarcasmes m’indiffèrent, mentit l’aristocrate après un soupir d’agacement. Ne comprenez-vous donc pas qu’il est tout simplement révoltant que des criminels, des gibiers de potence, vivent ainsi aux crochets de la société dont ils se sont eux-mêmes exclus ?

— J’me permets tout d’même de vous rapp’ler que la lèpre est contagieuse…

— Pas toutes les formes ! Certains peuvent donc encore travailler et rendre de bons services pour racheter leurs fautes.

— Si vous voulez tout savoir, le jour d’la fête des morts, on les sort en ville pour effrayer les enfants qui n’ont pas été sages...

— Vous êtes pathétique, capitaine. Laissez donc Abigisio m’expliquer, lui au moins sait faire preuve de sérieux.

— Si c’est ce que Mademoiselle désire…

Charlotte avait prononcé cela comme si elle avait une patate chaude dans la bouche. Sans attendre de réponse, elle s’empara de sa musette et la plaça derrière sa tête pour se faire un oreiller. Puis, elle s’inclina vers l’arrière et tendit ses jambes en avant. Son couffin de fortune se posa sur les cuisses de Tribois, juste à l’aplomb de son ventre.

— D’la ! C’sont mes jambes, là, Marinette ! grogna-t-il !

— Ben les r’mue pas trop : j’rattrape ma nuit, mon chou, répondit-elle en basculant son casque sur son visage.

Étrange sensation. Malgré ses efforts pour être un parfait goujat, elle semblait ne faire preuve d’aucune rancune. Faisait-elle cela pour se venger ? Il avait beau ne rien lui trouver d’attirant, la sentir sur ses genoux, ne le laissait pas indifférent. Cette sensation, il l’avait connue, il y avait longtemps… il croyait que c’était dépassé depuis longtemps. Le repos de la guerrière fut cependant de courte durée. Un cri aigu déchira l’air et les tympans de la dormeuse. Elle se releva d’un bond et évita de justesse une collision avec la carabine de son voisin de derrière.

— Berdi, c’est quoi tout c’boucan ?

— J’ai vu une forme dans l’eau, une forme bizarre… bégaya Ambroisine, plus pâle que d’ordinaire. Là, regardez ! pointa-t-elle du doigt.

— Mama wataa, Mama wataa ! se mirent à crier les Boschs, avant de taper l’eau avec leur pagaie.

— Mais dîtes-lui d’arrêter avec sa « maouata » ! commanda Ambroisine, apeurée par le roulis de la pirogue.

De fait, une espèce de bosse rose, à la texture rappelant vaguement la peau et parsemée de long poils noirs, affleurait à la surface. À cause de l’opacité de l’eau limoneuse, le prolongement de la forme devenait rapidement indiscernable. Mais le peu qu’on pouvait en voir laissait penser à un corps. Avec le battage des rameurs, elle disparut rapidement.

— Bande de niants, vous m’réveillez pour un malhureux d’lamentin ! râla Charlotte en reprenant sa position. Tribois, mon poussin, range ta canardière : y a p’us rien et e’ m’gène, ajouta-t-elle en poussant vigoureusement le fût de la carabine vers son propriétaire.

Ambroisine se retourna vers le couple, presque souriante, en entendant le petit surnom dont Charlotte avait affecté le garde du corps. Ce dernier grommela pour marquer son désaccord, sans obtenir d’autre réponse de sa voisine qu’un large sourire de satisfaction.

— Les hommes disent c’est mauvais présage ! avertit gravement le guide, sans se soucier de la scène de ménage.

— S’ils continuent avec leurs singeries, ils vont effectivement passer par-d’ssus bord, marmonna froidement la capitaine.

— Mama wataa est un femme qui prend les gens dans le fleuve. On ne les voit plus jamais, continua le guide sur le même ton alarmiste.

— Bernique ! la sirène du Maroni, c’est comme le Père fouettard ou le Kraken : un truc pour faire peur aux sales gosses. Pas d’quoi fouetter un automate ! Bonne nuit.

— Pour une fois la capitaine n’a pas tort. Les sirènes apparaissent déjà dans l’Odyssée, où elles attirent les marins avec leur chant… reprit Ambroisine sur un ton docte.

— Il y a aussi des Mama wataa chez toi ?

— Non, Abigisio, l’Odyssée est un très vieux poème, une histoire qui raconte le retour d’un guerrier chez lui après une longue guerre. Il y a plein de créatures imaginaires dedans…

L’énumération des monstres mythologiques acheva de terrasser Charlotte. La discussion entre l’aristocrate et son guide fut bientôt rythmée par ses ronflements légers et les râles de Tribois, condamné à ne plus pouvoir bouger ses jambes.


[1] Old Kindersley Corral est un lieu de Tombstone, attribué à une célèbre fusillade de la conquête de l’ouest par le film Gunfight at O.K. Corral. Elle eut lieu le 26 octobre 1881, dans une rue de la ville et est représentée dans de nombreux westerns.

[2] Il s’agit d’une unité de circonstance, montée avec des hommes de l’équipage d’un navire, pour descendre à terre, en milieu hostile. Il ne faut pas les confondre avec les compagnies de fusiliers marins qui, elles, sont des unités permanentes.

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