Quelques confidences

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Contrairement aux soirs précédents, Ambroisine avait réussi à se dénuder pour se baigner ; le traumatisme de sa baignade forcée et de la mort de Gisèle était momentanément vaincu par la désagréable sensation de saleté. Après trois jours à suer sous un Soleil de Plomb, sa peau était poisseuse et collante. L’eau fraîche du fleuve lui permit également de se détendre après la tension accumulée lors des nuits sans sommeil et de la traversée du saut Hermina. En chemise, en compagnie de Charlotte, elle était à présent assise sur la berge, pour profiter des dernières heures du jour et sécher un peu. La jeune blonde semblait soucieuse : ses bras enserraient ses genoux repliés contre sa poitrine et son regard était plongé dans le vague. Après un long moment de réflexion, elle se tourna vers sa camarade :

— J’ai dû vous paraître bien caractérielle, ce matin.

— S’il n’y avait eu qu’ce matin...

— Il est vrai que nous nous sommes beaucoup querellées, depuis mon arrivée à Cayenne.

— On a fait que ça, vous voulez dire !

L'aristocrate lança un regard blasé à son interlocutrice. Elle ne pouvait pas nier que l'officière avait raison et qu'elle portait une grande responsabilité dans ces disputes.

— Vous savez, c’est mon premier grand voyage. Mon père ne m’a jamais emmenée le suivre au gré de ses affectations. Jusqu’à mes quinze ans, je n’ai donc connu que la demeure familiale… et le pensionnat. Le plus étonnant, c’est que j’entreprends tout cela pour un parfait inconnu.

— Quoi ?! Vous avez jamais vu, vot’duc ?

— Si, une fois, un portrait photographique. Mon Dieu qu’il est affreux ! commenta l’adolescente, en portant les mains à son visage pour mimer l’effroi. Quand j’y repense, je me sens comme Syrinx face au dieu Pan.

— Pan… comme la flûte ?

— Tout à fait.

Charlotte ne connaissait pas la nymphe, ni la légende créée pour expliquer la naissance de l’instrument. Elle préféra ne rien en dire. Elle craignait que l’aristocrate ne la fustige, comme sur la pirogue. La jeune femme était plus cultivée qu’elle, elle le savait, inutile de le lui rappeler. Elle préféra s’intéresser au mariage, un sujet plus universel et donc susceptible de les rapprocher :

— Mais, dans c’cas, pourquoi vous l’épousez, si vous n’l’aimez pas ?

Ambroisine répondit, le regard à nouveau vague :

— Vous savez, dans mon milieu, on se marie rarement par amour… plutôt par raison… ou par intérêt, c’est selon. Il y a des considérations plus… importantes… que les sentiments qui entrent en jeu.

— Comme l’argent ?

— L’argent, oui, ou la réputation, pourquoi pas le pouvoir… un peu des trois, même, tant qu’à faire.

— Donc vot’ mariage est arrangé par les familles.

— Par mon père. Comprenez que monsieur le duc de Solmignihac est très influent et pas uniquement en Guyane. Pour une carrière de général, c’est intéressant d’avoir de pareilles connaissances dans son cercle rapproché : la bravoure au feu ne suffit pas pour obtenir un poste important.

— J’comprends mieux vot’ réflexion d’tout à l’heure. S’il était arrivé malheur à monsieur le duc…

— Oh ne m’en parlez pas ! Ce serait un désastre complet !

La blonde posa un silence. Son visage était marqué par la tristesse et le désarroi. Charlotte sentait bien qu’un problème plus important qu’une histoire de promotion se cachait derrière cette union. Mais elle préféra laisser le temps à sa cadette de reprendre ses esprits et attendit qu’elle poursuive :

— Arsène de Solmignihac serait mon second fiancé à décéder. Cela ne serait pas bon du tout pour ma réputation, ni celle de la famille !

— On vous accord’ra bien le bénéfice du doute pour un troisième, non ? sourit sournoisement l’officière.

— Pensez-vous ! Les rumeurs et les cancans ont un impact indéniable sur les gens de mon milieu. Particulièrement quand ils permettent de discréditer les rivaux.

— C’est partout pareil, vous savez. Mais vot’ premier fiancé, il est pas mort à cause de vous, quand-même ?

— Non, heureusement ! C’était un lieutenant de l’infanterie de marine. Il s’est fait tuer par des insurgés à Madagascar, il y a environ un an et demi.

— Je n’veux pas remuer l’couteau dans la plaie, mais on dirait qu’ça arrangeait vot’ paternel, non ?

— Non, cet officier était le fils d’un important homme politique, très proche du ministre de la Guerre.

— Ah ! il aurait pu, lui aussi, faciliter la carrière de vot’ général de père.

— Ça, on ne le saura jamais… Mais c’est de toute évidence ce qui était prévu.

— C’est dans ces moments-là que j’chuis heureuse d’n’avoir ni père, ni frère, ni mari !

Charlotte avait dit cela avec une apparente décontraction, en s’allongeant sur le dos, les mains sous la nuque. Ambroisine pivota et se pencha au-dessus d’elle :

— Et Monsieur Tribois ?

— Y a rien à en dire.

— Ah non, capitaine ! Vous n’allez pas faire de la rétention d’information, vous aussi ! Je sais que votre amoureux est doué d’une discrétion maladive. Mais vous ? Non, ça ne vous ressemble pas !

— Vous v’nez d’résumer l’problème. À part m’rembarrer, i’ dit rien. Et c’est agaçant.

— Dois-je comprendre que vous avez des sentiments pour lui ? sourit l’aristocrate.

— Votre opinion est d’jà faite, non ?

— J’ai effectivement un avis sur la question, mais vous savez bien comment sont les gens… Je préférerai que vous me le confirmiez.

— Ou pas !

— Donc, malgré les apparences, vous n’éprouvez rien pour mon garde du corps ?

— J’crois qu’on va êt’ en retard pour l’dîner.

La jeune blonde n’était pas dupe et avait bien compris la manœuvre. Mais elle préféra juguler sa curiosité. Il était probablement difficile pour Charlotte de s’ouvrir à une aussi jeune femme, qui plus est issue de la caste dominante. Cette pudeur semblait être un point commun entre ses deux compagnons, peut-être même un trait d’union. Avec la durée du voyage, elle s’effacerait probablement pour leur permettre de s’ouvrir l’une à l’autre. Ambroisine songeait également que, dans l’adversité, des liens plus forts se tisseraient entre elle et ses deux accompagnateurs. Il n’était pas question, dans son esprit, de faire voler en éclat les hiérarchies sociales, mais d’établir une confiance réciproque, un respect mutuel et sincère pour remplacer celui, totalement artificiel, qui avait pour l’instant cours.

Pour l’heure, Charlotte avait cependant raison. Le Soleil avait déjà commencé à disparaître derrière la lisière de la forêt. Bientôt, l’obscurité allait envelopper le campement et il serait difficile de retrouver son chemin. Il aurait été gênant de devoir appeler Tribois à l’aide et qu’il trouve ses deux camarades à moitié nues. De plus, les moustiques n’allaient pas tarder à arriver. C’était donc bien le moment de se rhabiller pour rejoindre le carbet. Pourvu seulement qu’il n’y ait pas cette bouillie d’açaï, à laquelle le palais de la jeune aristocrate n’arrivait pas à se faire. Mais peut-être arriverait-elle à faire parler l'officière, après quelques lampées de rhum. La volonté de savoir si elle en pinçait pour son protecteur lui brûlait plus surement les lèvres que l'alcool fort de Saint-Maurice.[1]

[1] La rhumerie Saint-Maurice était établie à Saint-Laurent-du-Maroni. C’est, actuellement, la seule de Guyane.

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