Le monstre

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— Rangez les fusils ! ordonna prudemment Abigisio.

Cela faisait quelques minutes que, devant la pirogue, sur la ligne d’horizon, un panache noir était apparu. Maintenant, on voyait qu’il émanait d’une forme sombre, posée sur l’eau. La présence d’un navire moderne détonnait sur cette partie du fleuve, dans cet environnement sauvage où on ne croisait que peu d’âmes humaines et, surtout, aucune machine.

— Capitaine, je rêve ou c’est un bateau à vapeur ? demanda Ambroisine.

— Je n’me l’explique pas, Mad’moiselle.

— C’est une barge pour chercher l’or, expliqua Abigisio.

— Mais je croyais que seules les pirogues pouvaient remonter le fleuve au-delà de Moutendé, s'étonna l’aristocrate.

— Le saut Hermina est facile à passer. On peut amener le bas sur deux pirogues côte à côte. Les autres pièces viennent ensuite, sur d’autres bateaux. On construit la barge sur une partie calme du fleuve.

— Donc la capitaine ne m’a pas raconté n’importe quoi quand elle disait que son navire ne pouvait pas remonter le fleuve.

— Comme quoi, j’bachole pas toujours ... râla Charlotte.

— Non, il ne peut pas. Les canonnières ne passent pas non plus. Ici, les chercheurs d’or sont tranquilles. Personne ne vient pour les embêter.

— Ils n’ont pas le droit d’être là ?

— Ils sont hollandais. La moitié du fleuve est à eux. Mais ils passent aussi de l’autre côté. Ils n’ont pas de permis.

— Mais pourquoi l’amirauté ne met-elle pas fin à leurs agissements ?!

— À votre avis ? cingla la capitaine sarcastique.

— Est-ce encore une histoire d'argent ?

— Il faut am’ner l’bateau, puis construire les équipements pour l’ravitailler et l’réparer, permett’ à son équipage d’se r’poser et d’êt’ relevé. Bref, ça d’mande beaucoup d’investissements.

— D’accord, Capitaine…. Et utiliser des pirogues ?

— La barge est trop rapide. Elle fonctionne avec vapeur, pas les pirogues, reprit le guide.

— Et on ne peut pas monter un petit canon ?

— C’est trop lourd et trop dangereux passer les sauts, aucun homme ne voudrait !

— Et les fusils, i’s viennent faire quoi dans l’histoire ? demanda Tribois.

— Rien doit être hostile chez nous, répondit Abigisio. Ils doivent pas avoir peur de nous et on sera tranquille.

— Ils ont déjà attaqué des pirogues ? s’effraya Ambroisine.

— Oui. Si ils voient des armes, ils peuvent croire que nous voulons attaquer pour voler l’or à eux.

— Ça s’tient, prudence est mère eud sur’té, comme on dit, commenta l’homme de main en posant sa Winchester sur le fond de la pirogue. Marinette, planque ta fonte !

— Oui, cachez toutes vos armes, je ne veux pas qu’ils nous tirent dessus, ordonna l’aristocrate.

— Dans c’cas, vous devriez enl’ver vot’ veste : on pourrait croire qu’vous êtes des troupes eud Marine[1] ! indiqua Charlotte, en ôtant sa blouse.

— Que je me mette en chemise ? Mais vous n’y songez pas !

— Faites pas vot’ prud’, vous avez vot’ gilet d’flottaison pour cacher vot’ corps !

— Justement, je ne veux pas l’enlever, même pour quelques minutes : j’ai trop peur de tomber à l’eau.

— J’sont désolé, Mad’moiselle, mais elle ont raison : faut pas tend’e le bâton pour s’faire battre. D’ailleurs, Marinette, enlève ton casque : les marsouins et les bigors[2], i's ont l’même.

La blonde s’exécuta en maugréant. Décidément, ce voyage lui demandait de beaucoup transgresser les bonnes mœurs : porter une culotte, voyager sans chaperonne et, maintenant, se dévêtir devant des hommes ! Heureusement, sa position au centre de l’embarcation, avec Charlotte dans son dos, la soustrayait globalement à leur regard. De même son gilet de flottaison ne laissait apparents que ses bras de chemise. Il ne manquait cependant plus qu’on lui demandât de se mettre tête nue et il y aurait de quoi ternir sa réputation sur plusieurs générations. De son côté, Charlotte remplaça sa coiffe par une serviette en lin, qu’elle noua sous son menton, à la manière d’un fichu de paysanne.

— On dirait presque la mère Gisèle, chuchota le garde du corps à son oreille.

— Sacré tue-l’amour, n’est-ce pas ? répliqua-t-elle avec un clin d’œil.

Peu à peu, les contours du navire d’orpaillage se précisèrent. Il approchait vite, car il voguait en sens inverse de celui du convoi. À l’avant, une gigantesque roue à aubes assurait la traction de la plate-forme. Cette dernière reposait sur deux coques de section rectangulaire, dont l’avant remontait comme des ski. Au-dessus, tel le fronton d’un temple grec, le toit de tôle ondulée était soutenu par des poutrelles métalliques et une armature de rails couverts de rivets. Une cheminée perçait le tout, rejetant une fumée noire et épaisse. Entre les colonnes simplistes, des hamacs colorés ou des fils ornés de vêtements rapiécés masquaient l’intérieur. On ne pouvait que deviner la chaudière cylindrique et suintant d’huile, le cœur de ce monstre mécanique, et toute l’installation de traitement des boues. Des entrailles de la bête goulue, seul un gros tuyau plongeant dans l’eau, sur le côté, était visible.

L’engin émettait un boucan du tonnerre. Au clapot des lames de métal qui frappaient régulièrement l’eau pour le faire avancer, s’ajoutait celui de la pompe aspirant le fond du fleuve et celui des différents tamis servant à séparer le bon grain – les pépites d’or – de l’ivraie. À l’arrière, un toboggan en V, couché la pointe vers la proue, rejetait des flots d’eau marron, qui rejoignaient leur lit avec fracas. Dans le staccato régulier de sa machinerie et des chocs de l’eau contre la tuyauterie, telle un pachyderme solitaire au milieu de la savane, l’étrange usine flottante traçait son chemin, imperturbable et boulimique.

Un pavé de bois à charpente métallique surplombait l’installation mécanique. À l’une des petites fenêtre qui le perçait, une femme à la peau cuivrée et aux cheveux noirs de jais lançaient des signes amicaux aux voyageurs. En dessous, accroché à l’une des poutrelles de soutènement, un homme aux habits sales et déchirés observait la troupe, une ceinture de cartouches en travers de la poitrine et son fusil à portée de main. Sur les pirogues, Ambroisine et sa suite prirent le parti de rendre les gestes amicaux afin de bien montrer qu’il n’avait pas d’intention hostile. Un autre orpailleur en guenilles apparut ; avec sa machette à la ceinture et son visage émacié, il semblait tout aussi patibulaire que le premier.

Chacun retenait son souffle. Pourvu, qu’il ne leur prenne l’envie de faire usage de leurs armes. Tribois et Charlotte étaient aux aguets, prêts à riposter si besoin. Toutefois, à la distance où se trouvait la pirogue, seule la carabine de ce dernier pouvait porter. Le fusil de chasse du guide et le révolver de marine de l’officière n’étaient que des armes efficaces pour le combat rapproché. De plus, les flancs bas de la pirogue n’offraient pratiquement aucune protection aux corps des voyageurs. Toute fusillade promettait de se terminer en bain de sang pour eux. Et cela était clairement à l’esprit des deux anges-gardiens d’Ambroisine.

Les minutes passèrent, longues et pénibles, pendant lesquelles les piroguiers continuaient de propulser lentement le bateau, tandis que la barge passait dans son bruit infernal et saccadé. Chacun semblait s’ignorer. Pourtant, les gens d’armes se regardaient en chiens de faïence, sans se quitter une seconde de vue. Les esprits restaient en alerte, prêts à intervenir à la moindre occasion. Mais là n’était pas le siège de l’agitation : dans l’espèce de cabane en planche où se trouvait la femme avenante, deux hommes discutaient avec animation :

— Bist du sicher, Tobias ?

— Jawohl! Das ist die Braut.

— Donnerwetter! Wir mussen Herr Doktor warnen.[3]

[1] Les troupes de marine étaient, à l’origine, destinées à assurer la sécurité des installations aux colonies. En 1900, elles passèrent sous la direction du ministère de la Guerre et devinrent troupes coloniales. En 1958, elles perdirent cette appellation et redevinrent troupes de Marine.

[2] Surnom des fantassins et artilleurs coloniaux.

[3] — Tu es sûr, Tobias ?

— Oui ! c’est la mariée.

— Tonnerre ! nous devons prévenir le Docteur.

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