Les malheurs de Monsieur Tribois (+18)

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On accostait enfin. Cette fois, ce n’était pas dans un village bosch, mais dans un coin de forêt un peu dégagé, situé derrière un petit affleurement rocheux. L’endroit était propice à la baignade et les arbres fournissaient suffisamment de poteaux pour accrocher les hamacs. Les piroguiers montrèrent aux voyageurs comment tendre une toile au-dessus de leur couchette pour former un carbet individuel. Ainsi, chacun disposait d’un abri improvisé pour le protéger d’une averse ou d’une plus probable chute d’objets provenant de la canopée. Ambroisine, quant à elle, gardait son lit. Le visage caché sous un voile accroché à la visière de son casque colonial pour éviter les insectes, elle donnait ses instructions :

— Monsieur Tribois, vous seriez bien aise de m’installer mon campement, je vous prie.

L’intéressé regardait son employeuse, interdit ; la jeune blonde dut se répéter, avec humeur. L’homme s’exécuta en maugréant : d’habitude ce n’était pas à lui de s’en occuper. Il sortit le sac contenant le lit et commença à l’installer à l’endroit qu’elle lui avait indiqué. Il avait presque terminé, lorsqu’elle demanda à Charlotte où se trouvait l’Est. Cette dernière lui répondit après avoir regardé son gros bracelet de cuir comprenant une montre à gousset et une boussole. L'aristocrate sembla déçue :

— Ah ! c’est embêtant, cela. Humm ! Je pense que je serai mieux ici.

— D'la! vous êtes sûre ?

— Évidemment ! Allons, du nerf !

— Tribois, mon poulet, reprit l’officière, dépêche-toi, les moustiques vont pas tarder et dans une heure, i’ f’ra nuit.

Et pendant que son homme de main déplaçait le lit déjà monté, la jeune blonde le regardait faire en tapant du pied. Les bras croisés sur sa poitrine et le visage sévère, elle simulait parfaitement l’impatience. Charlotte se forçait à ne pas réagir et réprimai une furieuse envie de rire. Finalement, une fois qu’il eut terminé, l’officière fit remarquer, qu’en forêt, un hamac était plus approprié, avec tous les animaux qui trainaient au sol ; des serpents certes, mais aussi des fourmis dont on disait que certaines dévoraient tout sur leur passage.

— Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ? pesta Ambroisine, en tapant vivement sa manche gauche pour écraser l’insecte qui s’était faufilé dessous.

— Excusez-moi de n’pas penser à tout !

— C’est pourtant pour ça que je vous ai fait venir ! Bon, Monsieur Tribois, rangez le lit de camp, puisqu’il ne sied guère dans cet environnement, et montez-moi... heu... un carbet-bâche.

Le baroudeur était excédé. Jamais sa patronne ne l’avait traité ainsi. Il avait également connu bien des petits chefs, des êtres imbus de leur peu de privilèges, mais jamais ces gens n’avaient été aussi insupportables. Le faisait-elle exprès ? Et Charlotte, était-elle de mèche avec elle ou profitait-elle de la situation pour en rajouter ? Ravalant sa fierté et sa colère, il obéit avec des gestes brusques, afin de chasser un peu de l’énervement qui l’envahissait. Sa soupirante tenta bien de l’aider, mais la jeune blonde veillait au grain. Avec un clin d’œil entendu, que sa camarade dut davantage deviner qu’apercevoir, elle fit mine de lui interdire tout intervention.

Une fois le hamac installé, elle s’approcha de son garde du corps et planta un regard froid dans celui de l’homme :

— Monsieur Tribois, sachez que je ne saurais tolérer un nouvel écart de langage de votre part à mon endroit ! Je saurais gré, à l’avenir, de garder vos expressions d’humeur pour vous.

— J’comprends pas ben, Mad’moiselle, quand j’vous ont manqué d’respect ?

— Au saut Bonidoro, tête de linotte ! Vous vous êtes permis de m’appeler « poulette » ! J’entends qu’une telle prise de liberté ne se reproduise plus. Me suis-je bien fait comprendre ?

— C’sont moi qu’en porte le mal soudée, j'm'escuse, Mad’moiselle… admit le gaillard, en baissant la tête.

— Bien, je considère l’incident comme clos. Une fois que vous m’aurez apporté mes souliers de repos, vous pourrez vaquer.

Alors qu’il se dirigeait vers la malle pour sortir les chaussures, Abigisio lui tapa même sur l’épaule et lui rappela, par un dicton local, qu’il n’est jamais bon de s’attaquer à plus fort que soi. Le porte-flingue se contenta de grogner. Même si Charlotte vint lui parler ensuite amicalement et lui raconter comment, elle aussi s’était fait rabrouer, il resta fâché et s’installa donc à l’écart du groupe. Le mal était fait, on ne le revit pas de la soirée. Lorsque l’officière alla le voir pour lui annoncer que le dîner était prêt, elle reçut une fin de non-recevoir. Elle eut beau essayer de tirer l’ermite bougon de sa retraite, il déjoua toutes ses tentatives. Même son employeuse ne réussit pas à lui faire entendre raison.

Mais au milieu de la nuit, un hurlement déchira l’air. Réveillée en sursaut, Ambroisine commençait à paniquer. Des indiens cannibales ou une meute de fauves attaquaient-ils le campement ? La capitaine, qui montait la garde, la rassura et alla voir ce qui se passait. Elle se doutait de la direction d’où provenait le bruit et s’y dirigea sans hésiter, malgré la faible lueur de sa lampe-tempête.

— Berdas, Tribois, qu’est-ce qui t’prend d’gueuler comme un putois ! Chuchota-t-elle en brandissant sa lampe à huile devant le visage du grognon.

— Fous-moi ton lampion ailleurs, bécasse : tu m’éberlutes !

Baissant son bras, la jeune femme intercepta l’éclat métallique d'un canon du révolver pointé vers elle. Cette vision lui glaça le sang. Elle lui demanda de ranger rapidement sa pétoire, avec un regard dur. Mais son compagnon refusait toujours de lui donner la raison de son cri. Elle sentait bien qu’elle n’obtiendrait rien de lui par la voie de l’autorité. Elle tenta donc une autre approche.

— Tu sais, minauda la jolie brune avec des yeux de biche, j’ai repéré une belle fourmilière pas loin d’ici.

— Lâche-moi !

— Non, m'est avis que j’vais plutôt t’attacher à côté et t’enduire d’açaï. Et tu rest’ras là-bas jusqu’à c’que tu craches le morceau.

— J’voudrais ben voir ça ! ricana le baroudeur, les bras croisés sous sa tête. Allez, bonn’ nuit !

— Hum ! tu sais que j'peux t'faire bâyer du hamac ? continua-t-elle en faisant se balancer le hamac.

— Arrête ça tout d’suite !

— Tu sais, c’que j’veux entendre… siffla-t-elle avec un sourire sadique.

L’homme de main savait que Charlotte ne le laisserait pas tranquille sans avoir la réponse à sa question. Il s’assit et l’invita à le rejoindre. Rapidement, elle passa sous le voile de la moustiquaire et sauta dans la couche de son camarade. Elle se retrouvait maintenant pressée contre son corps ferme et musclé. À ce premier contact, une sensation de bien-être l’envahit, la même que celle ressentie au saut Hermina, après qu’elle fût tombée contre lui. Elle soupira de bonheur.

— En profite pas non plus !

— Ça va, Monsieur Rabat-joie ! Bon allez, dis-moi tout !

— C’sont pas aussi évident...

— Oh écoutez-le faire son péteux ! Allez Tribois, vide ton sac, l’encouragea-t-elle en lui piquant les côtes avec ses index.

— Arrête tes conneries ! la rembarra-t-il avec un geste du coude.

Dans la tête de l’aventurier, les idées s’agitaient, comme les insectes autour de la lampe. Qu’allait penser la jolie brune s’il lui révélait ses faiblesses ? Elle se moquait déjà facilement de lui ; N’était-ce donc pas tendre le bâton pour se faire battre davantage ? Une masse se posa sur son bras, il la repoussa par un mouvement d’épaule. Charlotte s’excusa de s’être abandonnée. Il la regarda tristement. Ses yeux bleus perçants plongèrent dans le noir mélancolique et implorant de ceux de sa soupirante. Comme si cela était chorégraphié, ils tournèrent en même temps la tête pour se plonger dans le néant de l’obscurité. Elle renifla, il se racla la gorge.

— J’ont mal tourné étant jeune. T’as pas d'à savoir. Du coup, j’ont pas trop eu l’choix. C’était le bagne ou la légion, l’Enfer sur Terre ou la rédemption. J’ont pas mis longtemps d'à choisir, j’me sont engagé. Envolée mon identité, j’sont dev’nu un homme nouveau. Marcel Tribois sont né.

— Quoi ? Tu veux dire qu’t’utilise pas ton vrai nom ?

— L’ancien moi sont mort. J’peux continuer ? J’ont vite découvert que l’absolution avait un prix : çui du sang. D’la, c’qu’on nous a fait bourlinguer ! De la pacification en Algérie, d’abord, pour nous aguerrir qu’ils disaient. Le Dahomey[1] ensuite, une vraie guerre contre les nègres, cette fois. Puis le Niger et le Soudan[2], deux campagnes. Et enfin, le Strahl ! Là c’était différent : y avait les Boches. Ces salauds en casque à pointe ont retourné et armé des indigènes. Du coup, y avait ceux qu’étaient avec nous, ceux qu’étaient contre nous… pis d’autres encore, qu’attendaient que ça passe. Mais comment tu fais la différence entre deux nègres qui sont habillés pareil ?

Charlotte lui donna un coup de coude pour montrer qu’elle désapprouvait cette remarque.

— Bref, les salopards de Teutons entraînaient une partie des nègres contre nous, mais quand on arrivait dans un village, on savait pas forcément chez qui on tombait. Un matin, le serpatte[3] nous a emmené avec une vingtaine d’hommes pour escorter le convois de ravitaillement. Mais il était tombé dans une embuscade. Les copains avaient été massacrés jusqu’au dernier ! Putain, ils étaient pas beau d'à voir : La gueule tailladée jusqu’à l’os, les couilles dans la bouches, les tripes sorties de la panse… Les bestioles avaient même commencé d'à s’servir.


Charlotte ne put retenir un haut-le-cœur et porta une main sous son nez et l’autre son ventre :

— Ça va, en rajoute pas, j’crois que j’visualise bien la scène.

— En voyant ce carnage, le serpatte, ben il est devenu comme fou ! Y avait un village un peu plus haut. Il a décrété qu’ils étaient responsables. On était tous remontés comme des coucous suisses après avoir vu ce qu’ils avaient fait. Les pauvres ont ren compris à c’qui se passait. On a foutu les femmes et les miots dans deux grandes cases qu’on a accotées pour pas qu’ils se sauvent. Pendant ce temps, les hommes étaient agenouillés sous bonne garde. Ensuite, on les a fusillés. Les mouquères et leurs marmots piaillaient comme des gorets à chaque salve. Le serpatte, il en a eu marre de leur raffut, il a ordonné que deux gars brûlent leurs taudis. C’est là que les bonhommes qu’étaient pas encore crevés ont essayer de se rebeller. J’te jure, c’est devenu la foire. Y avait de la fumée et des cris partout. Une forme courait vers la forêt : j’ont épaulé l’Lebel et bam ! une bastos entre les omoplates. Un gars m’a agrippé en chialant comme un môme. J’te lui ont foutu un coup d’pied et je l’ont embroché à la baïo’ comme un sac à l’entrainement. T’aurais vu les yeux énormes de surprise quand j’lui ai transpercé le bide !

Puis j’ont vu le serpatte se figer, la gueule grande ouverte, avant de s’effondrer avec une sagaie dans le dos. Y avait un gamin juste derrière, il regardait sans comprendre ce qu’il venait d’faire. J’étais comme fou ! Comment ce gogo avait osé toucher au serpatte ? J’te lui ont foncé dessus. Il ont ben tenté faire son cul-cornu mais et j’ont commencé à lui foutre des coups de crosse. J’tourais, j’tourais, je pouvais plus m’arrêter. Je pensais aux copains qu’avaient été massacrés, au serpatte qui s’était fait avoir en traitre... J’te lui ont défoncé le crâne en bouillie ! On voyait plus ren, à part une mare de sang et de bouts de chair pis d’os. J’ont réalisé ce que j’avais fait, j’ont reculé. Malgré la fumée, je voyais les copains qu’étaient déchaînés. Y avait les cris, l’odeur de cochon grillé et ce carnage d'à mes pieds… Pis j’ont eu une absence.

Quand je me sont réveillé, j’étais dans les feuillets. J’avais un mal de chien à l’épaule. Mais j’étais vivant. Devant moi, y avait les copains. I m’ont raconté que j’avais failli finir comme notre chef. Vu ce que j’ont fait, j’comprends pas qu’le bon Dieu m’ont sauvé c’jour-là.

Tribois marqua une pause. Il parlait d’une voix sourde, la tête basse, comme s’il voulait retenir ses mots contre sa poitrine pour que personne ne les entende. Charlotte devinait sans mal qu’il avait honte. Honte d’être le seul à survivre, honte de s’être conformé aux ordres criminels de son officier et rabaissé dans cet odieux massacre d’innocents.

— Comment ça s’est terminé ?

— Un des cabots[4] ont fait ramasser l’corps du serpatte et nous sommes rentré au fortin. Il a fait son rapport au pitaine[5]. I’ m’ont fait mousser, l’colon[6] m’ont promu caporal pour m’récompenser. Mais j’étais pas fier du tout. Quand mon temps ont été terminé, j’ont pas rempilé. Et toutes les breloques qu’i m’avaient r’filées, j’te les ont balancées à la baille en rentrant sur l’continent.

— Et ça t’arrive souvent de revivre c’te histoire en rêve ?

— Au début, oui. À c’tte heure un peu moins. Mais si y avait eu qu’celle-là.

— T’as dû en voir, des trucs tout-laids ! T’es resté combien d’temps à la Légion ?

— Ça va bientôt s’depienter[7] et j’t’ont raconté c’que tu voulais entend’. Maintenant ensauve-toi, faut qu’je dorme un peu.

— J’peux rester, si tu veux ; mon tour d’garde doit êt’ terminé.

Charlotte lui souriait avec un regard langoureux. Malgré son accoutrement de guerrier, elle lui parut soudain désirable et même irrésistible. Le légionnaire sentit la brèche de son armure s’agrandir. Son cœur de pierre semblait éclater sous le gel qui l’avait trop longtemps gangréné. Mais non. Non, il ne voulait pas lui entrouvrir davantage la porte. Il craignait que, tôt ou tard, l’un ou l’autre vinssent à le regretter. Il déglutit, autant pour ravaler sa passion que pour gagner un peu de temps. Le verdict finit par tomber :

— Berdine pas, va dormir !

À contre-cœur, la jeune femme obtempéra. Elle pensa insister un instant, mais elle hésita. Lorsqu’elle se fût levée, il était alors trop tard. Avec vivacité Tribois s’était rallongé sur le côté et lui tournait le dos. Les bras ballants, elle le regarda quelques secondes, avant de se décider à partir. En ramassant sa lampe restée à l’extérieur de la moustiquaire, elle essuya une larme sur sa joue et étouffa un sanglot. Elle pressa le pas pour s’éloigner de son camarade, afin qu’il ne soit pas témoin de sa faiblesse. Si elle avait su comment il voulait cacher son propre désarroi !

Ce n’était pas de s’être fait chasser qui l’attristait : elle s’était habituée à se faire rembarrer. Non, Charlotte s’en voulait d’avoir laissé passer l’occasion, peut-être la seule du périple, qui les aurait définitivement rapprochés. Il lui avait ouvert son cœur, raconté une histoire certes sordide, mais que peu de gens avaient entendue. L’officière comprenait que cet homme, à l’allure solide comme le roc, était en réalité aussi fissuré qu’un rocher pris dans les glaces. S’il la rejetait, ce n’était peut-être pas tant qu’elle ne lui plaisait pas… mais peut-être pour la protéger des démons qui le hantaient. Elle se sentait pourtant prête à l’aider à les affronter.

[1] Actuel Bénin.

[2] Le Soudan français correspondait à l’actuel Mali. Il ne faut pas le confondre avec le Soudan, situé au sud de l’Égypte et récemment divisés en deux entités : lui fut colonisé par les Britanniques.

[3] Nom argotique du sergent ; il commandait alors une demi-section.

[4] Nom argotique du caporal ; il y en avait deux par demi-section, chacun à la tête d'une escouade.

[5] Nom argotique du capitaine, qui commandait une compagnie (quatre sections).

[6] Nom argotique du colonel, qui commandait d’un régiment et pouvait promouvoir les soldats au grade de caporal.

[7] Terme berrichon pour dire il va faire jour.

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