Le banc-bec

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1er mars 1901

L’énorme dirigeable Cayenne par la rivière Matouri. Sa peau lisse et argenté fendait l’air avec légèreté. Son corps massif et fuselé éclipsait presque le disque du Soleil tandis que l’atmosphère bruissait du battement de ses ailettes. Faites d’une armature entoilée, quatre étaient nécessaires pour assurer la stabilité de ce monstre de technologie. Une imposante nageoire caudale assurait sa direction et deux hélices bourdonnante, la propulsion. Majestueusement, le poisson volant avançait en perdant de l’altitude. Enfin positionné au-dessus d’un grand plateau circulaire, il se stabilisa. Des élingues lestées se déployèrent de chaque côté de la carlingue aux cuivres rutilants, comme autant de tentacules. Des employés en tenue de marin couraient les récupérer pour les accrocher ensuite à d’énormes treuils à bras positionnés sur des chariots. Lentement, dans le ronronnement léger des propulseurs qui s’arrêtaient et le grincement des engrenages, le géant des airs se rapprocha du sol. Il allait bientôt atterrir. D’autres câbles furent alors projetés par-dessus la panse oblongue et fermement arrimés à de l’autre côté. Alors que les treuils continuaient à ramener le ballon en cliquetant, d’autres manœuvres tendaient cette nouvelle nasse afin d’éviter toute remontée intempestive de sa part. Enfin, la roue disposée à l’arrière de la nacelle toucha terre. Telle un rémora, cette dernière était fixée sous le ventre de la bête.

Une fois l’engin bien arrimé, quelques hommes amenèrent un escabeau de bois pourvu d’une élégante rambarde en fer forgée et le positionnèrent devant la porte de la nacelle. Elle s’ouvrit alors pour libérer des passagers impatients de quitter le bord et qu’une hôtesse guidait vers un omnibus clinquant. D’autres personnels, près d’un chariot tiré par un petit véhicule à vapeur, déchargeaient déjà fret et bagages. Sur le balcon du premier étage de l’aérogare, accoudée à la balustrade réhaussé d’or, Ambroisine suivait la scène en détail grâce à ces jumelles de théâtre. Ce devait d’ailleurs bien être la première fois qu’elles servaient depuis son arrivée en Guyane. Elle essayait de repérer son neveu, avec les quelques éléments de description qu’il lui avait fournis. De son promontoire, elle pouvait également voir les rails qui couraient depuis l’aire d’atterrissage jusqu’à un gigantesque hangar. Cathédrale de bois et d’acier avec ses arcs boutants et son ogive en arc brisé hérissés de boulons à tête ronde, il servirait de cocon au dirigeable avant son départ, prévu le lendemain.

Lorsque les véhicules quittèrent le mastodonte volant pour rejoindre la salle de débarquement, la jeune femme et son adjoint abandonnèrent leur table et descendirent dans le hall. Il ne leur restait plus qu’à attendre le neveu. Une fois ces bagages récupérés, il ne tarderait probablement pas à sortir. Profitant, du temps qui leur restait, ils s’attardèrent sur la décoration. Dans tous ses détails, l’endroit respirait le luxe et le modernisme : on y avait même installé un éclairage électrique ! On aurait dit que ces concepteurs avaient voulu offrir une dernière vue de la métropole avant le dépaysement de la colonie. Dans ce bâtiment de verre, d’acier et de bronze, le chaland pouvait se croire au Grand Palais. Du reste, une galerie commerciale permettait de faire quelques emplettes de dernière minute où louer un taxi. Le lèche-vitrine n’était cependant pas dans les projets de l’héritière du duc de Solmignihac. Le roi des français, Philippe VIII, avait donné gain de cause au neveu au motif qu’une femme ne pouvait hériter du titre de son mari ; or, avec le titre allaient les terres, donc les mines : la jeune femme se retrouvait donc virtuellement dépossédée de tous ses biens…

Enfin, un homme svelte, en costume trois pièces sombre et un petit sac de voyage en cuir havane passa la barrière séparant la zone de retrait des bagages du hall. Ses cheveux noirs ondulés rejetés en arrière et sa moustache barrant un visage juvénile ne trompait pas. Sa figure rouge lui donnait l’air d’un urubu[1]. Derrière lui, un charriot remplit jusqu’à ras bord de malles et de valises le suivait. Mais il le dépassa bientôt, avant de continuer sa route pour rejoindre un couple d’élégants sortis un peu plus tôt. La comédie pouvait maintenant commencer :

— Mon cher Gonzague, vous voici enfin !

— Mes hommages, ma Tante, répondit le jouvenceau en lui faisant le baisemain. Monsieur de Schlippendorf, je suis également ravi de vous rencontrer.

— Âvez-vous fait bon voyâge ? demanda l’ingénieur.

— Oh ! ne m’en parlez pas. Je déteste quitter mon domaine ! Et ce pays, quelle chaleur ! J’étouffe !

— Mon pauvre neveu, mais vous avez gardé votre costume en laine ?! s’exclama la blonde.

— Eh bien, oui, c’est l’hiver en métropole ! Je n’allais tout de même pas risquer d’attraper froid. Quant à vous, je constate que vous faites bien peu de cas de votre deuil !

— Vous ne tiendrez jamais ainsi ! Il faut vous acheter des vêtements tropicaux !

— Est-ce vraiment nécessaire ? Je ne compte pas rester ici bien longtemps.

— Ah ?! Moi qui pensais connaître un peu ma nouvelle famille…

— J’ai d’autres affaires en métropole, qui requièrent mon attention.

— En sorte, vous n’êtes venu ici que pour la transaction…

— Tout à fait… je suis navrée de vous décevoir.

— Âllons, nous aurons au moins la soirée pour bâvârder ! tenta le petit blond.

Alors qu’Ambroisine se dirigeait déjà vers la sortie en fulminant, les deux hommes la regardaient. Gonzague, qui ne l’avait vue, pas même en portrait, était étonné. Cette femme était manifestement bien trop jeune. Le duc ne l’avait surement épousée que pour son joli minois et, de toute évidence, lui donner un héritier. Mais que lui avait-il pris de s’enticher de cette courtisane dévergondée ? Une personne convenable n’oserait jamais se présenter ainsi vêtue en période de deuil. Bien inspiré avait été le souverain de ne pas lui confier la direction de la maison. Arrivée près de la sortie, sa tante se retourna et, l’air revêche, leur lança :

— Gonzague, Maximilien ! Dépêchez-vous : cette porte ne s’ouvrira pas toute seule. Qui vous a donc éduqués, jeunes mufles ?

Cette rencontre avec la belle-famille commençait donc fort mal, en apparence. Une fois hors de l’aérogare, chacun prit rapidement place à bord d’un taxi dont l’habitacle était protégé du Soleil par une bâche de toile claire mais tachée de poussière. Assis à l’avant, Schlippendorf veillait à ce que le conducteur n’essaie pas d’entourlouper son monde avec des détours onéreux. Intérieurement, il jubilait. Voir la jeune Ambroisine dans tous ses états était un ravissement et l’empressement du neveu à vouloir rentrer en métropole ouvrait un boulevard à son projet de dirigeables. La partie serait certainement plus facile qu’il ne l’avait imaginé.

Sous la surveillance de l’alsacien, le rutilant véhicule automobile fonçait sur l’une des rares routes de la colonie. La saison des pluies avait laissé quelques traces, creusant des ornières parfois encore remplie d’eau stagnante. Le chauffeur faisait preuve d’habileté et d’adresse pour les éviter, tout en limitant le risque de collision avec les autres usagers. La voie longeait en effet des champs de canne à sucre. Sur le bas-côté, des bagnards étaient affectés à la réfection de la chaussée de cette artère vitale pour l’économie locale. Certains tiraient des tombereaux chargés de gravats, que d’autres pelletaient plutôt mollement pour combler les nids de poules. Malgré les invectives des gardiens, aucun ne semblait réellement motivé par cette tâche harassante et sans fin. D’autres s’affairaient dans les plantations, soit pour la récolte, soit pour renouveler les plants. Des tracteurs trainaient derrière eux des remorques remplies à ras bord de tiges vers la sucrerie attenante qui les traiterait.

— C’est donc cela, l’activité agricole du pays ? demanda Gonzague avec nonchalance, après avoir observé au travers de la fenêtre.

— Tout à fait. Nous avons été entretenus d’un projet de rizière, entre Saint-Laurent et la côte. Mais nous ne savons pas s’il aboutira.

— Vous ? Monsieur de Schlippendorf, vous voulez dire.

— Non, je parlais bien de ma personne. Qu’allez-vous imaginer, Gonzague ?

— N’avez-vous pas mieux à faire que de vous mêler de sujets qui vous dépassent ?

— Qu’en savez-vous, mon cher neveu ?

— De l’économie ? Oh…

— De ce qui me dépasse, jeune faquin !

— Allons ne prenez pas la mouche. Vous êtes jeune et idéaliste, il est bien normal que cet héritage vous soit monté à la tête. Heureusement, notre roi eut la sagesse de m’écouter. Et l’ami Fritz ?

— L’am… Oh ! Je vous laisse le soin de voir avec lui, puisque je ne suis pas compétente.

— Cela me semble une évidence, puisque vous préférez bouder comme une enfant.

Et alors que le petit véhicule à quatre places quittait la campagne pour entrer dans la ville, les deux aristocrates finirent le voyage dans un silence saturé de tension. Gonzague regrettait, mais ses obligations étaient au-dessus de ses sentiments ; il s'en sentait fort mari. Ambroisine bouillait aussi intérieurement contre son neveu. Elle aurait aimé laisser éclater sa colère mais, elle savait que ce n’était pas la solution pour se faire mieux voir. De toute évidence, les dés s’annonçaient pipés.

[1] Il s’agit d’un vautour local, charognard.

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