8-2
« La parole est à Monsieur l’Avocat Général pour ses réquisitions. »
Vêtu d’une grande robe rouge, comme les juges, une épitoge d’hermine posée sur l’épaule gauche, Monsieur l’avocat général Paquin, le représentant du ministère public, avait un air bonhomme.
Il se leva avec lenteur, se dirigea vers le centre de la salle d’audience, envisagea son auditoire et débuta son réquisitoire sur un ton affable.
« Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les assesseurs, cher maître, je tiens à vous rassurer : je serai bref.
Je serai bref car l’affaire qui nous réunit aujourd’hui est assez claire et nul ne conteste, pas même l’accusé, que Monsieur Tazeri a minutieusement préparé, initié et entraîné ses complices dans le détournement d’un navire de commerce et l’assassinat direct de pas moins de neuf personnes sans oublier son équipe sanguinaire dont pas un n’a réchappé excepté lui. Il faut également garder à l’esprit tous les dommages indirects causés à l’économie de notre pays et à nos concitoyens et qui sont directement imputables aux actions de Monsieur Tazeri : les pillages, les émeutes, les affrontements entre communautés, les personnes qui ont perdu leur emploi… et j’en oublie. »
En entendant ces mots, Alexandre se remémora l’atmosphère de guerre civile et les craintes d’un conflit opposant d’un côté la Chine et l’Iran et de l’autre les Etats-Unis et Israël. Toutes ces tensions s’étaient dissipées d’un coup avec la neutralisation des terroristes.
Se tournant vers les familles des victimes et prenant un air empathique, l’avocat général ajouta gravement :
« Je serai bref par respect pour les parties civiles et je me garderai de faire à nouveau le récit cruel des crimes abominables de l’accusé. »
Puis il fit quelques pas et s’adressa aux membres du tribunal :
« Je serai bref parce que sa culpabilité ne faisant pas de doute, il ne vous reste, mesdames et messieurs les assesseurs, qu’à valider la qualification pénale et à en déduire la sentence. »
L’anaphore de l’avocat général produisait l’effet escompté sur le public qui l’écoutait attentivement. Il marqua une pause dans son discours avant de reprendre.
« Alors certes, la défense exhumera certainement des circonstances atténuantes pour dédouaner Monsieur Tazeri de ses crimes. Mais vous avez vous-mêmes entendu que ce dernier appartient, par l’aisance matérielle de sa famille et par ses diplômes prestigieux, décernés par l’université de Paris-Dauphine et par Sciences Po Paris, il appartient dis-je, à cette catégorie de la population française dont rien n’excuse la radicalisation parce que celle-ci n’a pas lieu d’être ! Les révolutions ne sont pas menées le ventre plein. »
Ces derniers mots étaient prononcés avec une voix plus forte, sur un ton incriminant, les mains faisant des tourbillons et se figeant dans une posture accusatrice sur la fin de la phrase.
Continuant sur sa lancée sans baisser de ton, le procureur était désormais au cœur de son réquisitoire.
« Je serai bref enfin, parce que la qualification criminelle ne fait pas de doute : il s’agit de plusieurs assassinats commis en bande organisée, avec préméditation et motivés par des considérations religieuses ou idéologiques à caractère terroriste. La peine encourue au titre de l’article 421-1 du Code pénal est la réclusion criminelle à perpétuité. »
Il s’arrêta quelques secondes pour laisser ses mots imprégner les consciences autour de lui avant de conclure, comme le couperet de la guillotine :
« Compte tenu de la gravité des actes perpétrés par l’accusé, le ministère public ne peut pas demander moins que la perpétuité réelle, à savoir assortie d’une période de sûreté in-com-pre-ssible de 30 ans. »
Le magistrat avait enfin lâché sa bombe : la peine maximale faisait son entrée dans la salle d’audience, requise en quelques petites syllabes que Paquin avait prononcées en les détachant les unes des autres.
« 30 ans, c’est 10 950 journées de détention. A peine 3 ans pour chaque meurtre commis sous la direction de Monsieur Tazeri.
Il ne fait aucun doute que Monsieur Tazeri mérite chacune de ces 10 950 journées de détention » insista le procureur implacable.
« Mais ce n’est pas sur ce point que j’entends insister aujourd’hui Mesdames et Messieurs les assesseurs. »
Il étendit le bras et désigna l’accusé.
« En commettant ses crimes atroces, en toute connaissance de cause et avec son niveau d’éducation, ce n’est pas vous Mesdames et Messieurs les assesseurs qui le condamnez, mais c’est Monsieur Tazeri lui-même qui se condamne à cette peine de 10 950 journées de détention. »
Il pivota sur lui-même pour faire face au tribunal et prit un ton docte.
« Or la peine a un double objectif : elle est tout à la fois une rétribution et une protection. Une rétribution en ce qu’elle pénalise ceux et celles qui ne respectent pas les lois de notre pays. Par ailleurs, elle est une protection en ce qu’elle éloigne de la société les individus qui la menacent par leur comportement. »
Elevant à nouveau la voix il poursuivit :
« Mon rôle de magistrat représentant du parquet, ma responsabilité sociétale comme porte-voix du ministère public, mon éthique d‘avocat général, m’amènent à rappeler, à insister et à répéter la nécessité pour notre pays de mettre en œuvre une justice pénale intransigeante pour sa propre protection. »
Et regardant l’assemblée, Monsieur Paquin ajouta :
« Pendant que Monsieur Tazeri purgera ses 10 950 journées de prison, ce seront autant de journées pendant lesquelles nos enfants, nos conjoints, nos parents, nos amis ne risqueront pas à chaque instant d’être menacés, blessés ou tués par Monsieur Tazeri. »
Mesdames et Messieurs les assesseurs, ce n’est pas uniquement le sort de Monsieur Tazeri qui est aujourd’hui entre vos mains, c’est notre avenir à tous. Vous avez le pouvoir de le rendre plus sûr pour nous et pour nos enfants. Je vous conjure d’user de ce pouvoir aujourd’hui.
Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les assesseurs, je vous remercie pour votre attention. »
La présidente le remercia pour son réquisitoire et son effort de concision puis ordonna une suspension de séance.

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