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« Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les Assesseurs, Monsieur l’Avocat Général et Mesdames et Messieurs les parties civiles, au contraire de Monsieur l’Avocat Général que je remercie pour son intervention très pédagogique et concise, je préfère être honnête avec vous : je ne serai pas bref et je vous prie par avance d’accepter mes excuses. »

L’avocat de Mohamed avait quitté sa place, devant le box de l’accusé, et se tenait désormais à la barre. Alexandre estimait qu’il avait environ 45 ans, le crâne légèrement dégarni. Il portait la robe noire ornée de 33 boutons, avec le rabat blanc et une épitoge veuve, c’est-à-dire dépourvue d’hermine, comme le veut l’usage des avocats parisiens.

Il avait prononcé ses premiers mots avec courtoisie et déférence. Il poursuivit sur le même ton empreint d’humilité.

« Car voyez-vous, compte tenu des crimes qui sont jugés, de l’immense préjudice subi par les parties civiles et des conséquences infinies qu’aura ce jugement sur les vies de nombreuses personnes, celles des familles des victimes bien entendu mais également sur celle de mon client Monsieur Tazeri, il me paraît légitime de prendre le temps nécessaire pour aborder toutes les facettes de cette affaire.

Ne croyez pas que je cherche à minimiser le caractère criminel des actes de mon client. Toutes les actions pour lesquelles il est jugé aujourd’hui par cette cour sont condamnables et Monsieur Tazeri le reconnaît lui-même.

Permettez-moi d’insister sur ce point et de peser mes mots : Monsieur Tazeri doit être sanctionné. »

L’avocat avait embrassé d’un regard l’assemblée et le tribunal en martelant ces mots. Il avait décidé, avec son client, de plaider coupable, et d’en supporter toutes les conséquences.

« En revanche, et je n’en pèse pas moins mes mots » ajouta-t-il, « cette sanction doit être juste pour l’accusé et ajustée pour la société, c’est-à-dire pour vous et moi. »

Ces dernières paroles étaient adressées aux assesseurs, assis de part et d’autre de la présidente. Le rythme, les intonations et le choix des mots : tout semblait indiquer que maître Nerville se lançait dans un long et patient plaidoyer pour expliquer quelle devait être cette sanction juste.

« A ce stade de mon intervention, j’aimerais faire une incise dont vous comprendrez l’utilité, je pense, dans la suite de ma plaidoirie.

Le bateau que Mohamed et ses complices ont pris d’assaut est un méthanier. C’est un bateau très spécialisé dont la vocation est de transporter du gaz naturel, c’est-à-dire du méthane. D’où son nom de méthanier. »

L’attention d’Alexandre redoubla en entendant maître Nerville aborder des thèmes qui lui étaient familiers.

« Pour pouvoir le transporter dans un bateau, il faut exercer quelques contraintes sur celui-ci. Il doit être porté à une température de -162°C, température à laquelle il devient liquide. On parle alors de gaz naturel liquéfié ou GNL.

Ce seuil de -162°C est très important pour la suite de notre histoire. Il porte le nom poétique de « point de rosée ». Ce seuil de température, c’est aussi un instant « charnière », où le liquide échappe à sa condition liquide pour devenir vapeur, et où inversement la vapeur se condense pour devenir liquide. C’est exactement ce processus qui est à l’œuvre les matins d’été, lorsque la vapeur d’eau se condense sur l’herbe des champs pour former la rosée. »

L’étonnement pouvait se lire sur le visage des spectateurs. Nul n’avait pensé venir assister à un cours théorique sur le gaz naturel. Or c’est ce que l’avocat était en train de faire et l’avocat général commençait déjà à manifester des signes d’impatience non verbaux. Malgré l’insistance de ses regards outrés, la présidente laissait la défense poursuivre son exposé hors-sujet. Maître Nerville continuait ses explications, sans se laisser troubler par ces manifestations de désapprobation.

« Une fois refroidi et à l’état liquide, le gaz naturel est facile à transporter : il occupe un volume 600 fois moins important qu’à l’état gazeux.

Pour le maintenir dans cet état liquide, il est nécessaire de l’entourer de conditions particulières afin de garder une température proche du point de rosée. Il est donc stocké dans des sortes de thermos géants, à savoir des cuves équipées d’une membrane isotherme spéciale. »

L’avocat semblait prendre un malin plaisir à vulgariser ces notions techniques et l’assemblée l’écoutait avec intérêt.

« Mais le meilleur thermos ne peut empêcher un gaz liquéfié de se réchauffer progressivement avec le temps. Ce phénomène se traduit par un état d’ébullition permanent du gaz dans les cuves, dont une partie se transforme en vapeur pendant le trajet.

Une grande partie du travail des marins à bord d’un méthanier consiste non seulement à manœuvrer le navire mais également à gérer cette vaporisation du gaz qui, sinon, augmenterait la pression dans les cuves jusqu’à les faire exploser.

Je referme cette incise pour revenir à mon client, Monsieur Tazeri. »

L’avocat général levait les deux mains en regardant le ciel pour bien signifier qu’il n’était que temps de revenir au sujet. Sans se laisser perturber, l’avocat de la défense continua sur sa lancée.

« Nous avons tous en nous une cargaison, appelons ça une histoire, une hérédité, un fardeau, un bagage, … qui possède également un point de rosée à partir duquel on en perd le contrôle.

Nous apprenons tous à apprivoiser cette cargaison grâce à nos parents, l’école, parfois un psy… Mais parfois elle nous échappe.

Essayons de comprendre ce qui a fait que Mohamed a franchi son point de rosée. »

Après cette longue introduction technique, Maître Nerville entrait dans le vif du sujet.

« Monsieur Tazeri est né en 198*, fils unique dans une famille privilégiée, comme l’a à juste titre souligné Monsieur l’Avocat Général. Il a fait de brillantes études. Monsieur Paquin aurait pu rappeler que mon client est de nationalité française et que sa famille n’a pas toujours été privilégiée. »

L’avocat parlait désormais sur un rythme plus rapide, n’hésitant pas à envoyer quelques piques à son adversaire de joute verbale.

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