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« Son père est venu d’Algérie pour étudier le droit à Paris où il a rencontré la mère de mon client, également d’origine algérienne, immigrée de deuxième génération. Les deux ont en commun des origines modestes. »

En prononçant ce dernier mot, l’avocat lança un regard appuyé au Ministère Public, laissa planer un silence de quelques secondes et reprit le fil de son discours.

« Ils se sont mariés et ont tous deux embrassé des carrières juridiques. Son père est un brillant avocat d’affaires. Sa mère n’est pas moins brillante dans son domaine d’avocate fiscaliste. Ils sont tous deux des exemples d’intégration réussie.

Ils ont choisi de donner à leur fils le prénom de son grand-père paternel, Mohamed. »

Maître Nerville continuait sa plaidoirie depuis son poste à la barre. A la différence des procès anglo-saxons, les avocats français n’avaient pas le loisir de se promener dans la salle. Mais il accompagnait son discours de gestes évocateurs et de coups d’œil adressés aux différents acteurs de cette tragédie.

« Comment expliquer que cet enfant, Mohamed, élevé dans les beaux quartiers, éduqué dans les meilleures écoles de la république et diplômé d’universités prestigieuses – comme l’a rappelé Monsieur l’Avocat Général, il a une licence d’économie de l’université de Paris-Dauphine et un master de Sciences Po Paris ; comment expliquer donc que Mohamed soit aujourd’hui assis sur le banc des accusés de cette cour d’assises ? »

L’avocat laissa le silence s’installer quelques instants après sa question.

« Pour le savoir il faut aller au-delà de ce portrait public pour découvrir Mohamed dans son intimité : il faut l’interroger et j’ai passé de longues heures avec lui à écouter son histoire. »

L’avocat général paraissait se désintéresser de la plaidoirie, le regard absorbé par ses notes.

« Mohamed est fils unique avec des parents qui travaillent d’arrache-pied pour montrer qu’ils peuvent non seulement s’intégrer à cette société française qui les a accueillis, mais qu’ils peuvent de surcroît grimper l’échelle sociale. Leurs efforts ont dépassé leurs espérances : ils ont gagné une reconnaissance sociale bien méritée en plus de l’aisance matérielle que leur procurent deux hauts salaires. »

Maître Nerville avait un talent pour garder l’attention de son auditoire en modulant ses propos, alternant un ton lent et à peine audible avec un rythme rapide accompagné d’une voix plus forte.

« La contrepartie à payer, c’est une vie de famille inexistante. Mohamed ne voit pas ses parents quand il rentre de l’école, il ne les voit pas plus quand il se couche le soir : ceux-ci travaillent tard ou bien sont invités par leurs amis. Tout au plus les croise-t-il certains matins pendant qu’il prend son petit déjeuner et parfois le weekend lorsque leur agenda le permet. Disons-le clairement : Mohamed connaît mieux sa nounou algérienne, Fatima, que ses propres parents. »

Alexandre voyait les parents de Mohamed se recroqueviller sur leurs sièges au premier rang et éprouvait une réelle empathie pour eux : quels parents ne font jamais d’erreur dans l’éducation de leurs enfants ? Ils ont déjà payé leurs erreurs au prix fort et cela ne semblait pas terminé.

« Pour mieux s’intégrer, Monsieur et Madame Tazeri se sont éloignés de leur identité algérienne : le français est la langue parlée à la maison, la pratique religieuse devient symbolique et les exigences de l’islam cantonnées à la période du Ramadan. Les Tazeri sont des musulmans sécularisés.

L’été, pendant les vacances, le jeune Mohamed est envoyé passer deux mois chez ses grands-parents paternels en Algérie loin de ses parents. »

L’avocat de la défense regarda Monsieur Paquin.

« Vous me direz que c’est le lot de nombreux enfants qui n’en deviennent pas terroristes pour autant.

Mais voilà, si les parents de Mohamed sont bien intégrés socialement, Mohamed ne l’est pas. C’est un jeune garçon timide et introverti qui se fait enquiquiner par ses camarades du lycée Janson de Sailly, probablement jaloux de ses bons résultats. N’ayons pas peur des mots, le harcèlement dont Mohamed est victime se traduit par des violences verbales, bien souvent racistes, et parfois même physiques.

La vie d’un enfant est comme une amphore vide que l’Etat, ses parents, ses professeurs, puis ses amis ont la responsabilité de remplir en y déposant une identité, de l’amour, des connaissances et enfin des relations amicales et amoureuses.

Mohamed n’ayant rien reçu de tout ça, il est devenu un jeune adulte vide. »

Alexandre admirait la manière dont Maître Nerville était subtilement en train de dépeindre le terroriste en victime. Mais si la manœuvre de l’avocat pouvait émouvoir un jury composé de citoyens tirés au sort, il n’était pas convaincu qu’elle permette à son client d’échapper au verdict des magistrats professionnels.

« Il est né dans un foyer où il n’avait pas sa place, avec une carte d’identité française et des repères algériens. Il a eu une scolarité sans histoire et sans amis.

Mal dans sa peau, il a atterri à Sciences Po où il s’est retrouvé confronté à des illuminés décérébrés, asexués ou hypersexués, mettant au pilori les mâles blancs et autres collaborateurs du système capitalo-colonialiste, et prônant la convergence des luttes de tous les paumés de la terre. Lui le mâle « racisé » aurait pu faire une recrue idéale… s’il n’avait pas été recruté par l’islam. »

La tirade anti-woke suscita quelques rires dans l’assemblée et dérida les visages sérieux des magistrats. Victoria se tourna vers Alexandre avec un air hilare. Mais l’avocat poursuivait sa plaidoirie au pas de charge.

« L’islam lui donnait l’illusion de retrouver des racines idéalisées. L’islam lui offrait enfin non seulement une famille, une communauté chaleureuse et inclusive, l’oumma, mais également une identité : demi-Français certes, demi-Algérien peut-être mais désormais pleinement musulman.

Malheureusement pour lui, et pour nous, l’islam qu’il a trouvé était celui de la mosquée de Pantin, mosquée noyautée par les fondamentalistes.

Cette mosquée a depuis été fermée par le ministère de l’Intérieur. Trop tard malheureusement ! Combien de mosquées de Pantin emplissent-elles encore aujourd’hui le vide des immigrés de deuxième et troisième génération ?

Une fois hameçonné par une mosquée fondamentaliste, le glissement imperceptible d’une pratique modérée vers une pratique radicale de l’islam est presque inéluctable. »

L’avocat marqua une pause et s’adressant à l’assemblée, il demanda : « Avez-vous essayé de discuter avec un musulman radicalisé ? »

« Je l’ai fait. Et c’est une mission impossible. La parole ne leur est utile que pour deux choses : réciter les cinq prières et convertir les incroyants, musulmans ou pas.

On ne dialogue pas avec les islamistes radicaux. Parce que, pour ces messieurs, Allah a parlé une fois pour toutes en livrant le Coran. A la différence du dieu des chrétiens par exemple, la parole du dieu des islamistes est un monologue qui n’appelle aucun commentaire, aucune discussion, aucune question puisque son discours est parfait. La seule chose que peut faire le croyant, c’est répéter mot pour mot chaque sourate, sans en changer une seule virgule.

Le salafiste insiste sur le fait qu’Allah prend en main l’intégralité de l’existence du croyant, qui ne s’appartient pas. L’islam est une religion qui régit tous les aspects de la vie de ses fidèles, des plus humbles jusqu’aux plus glorieux. On voit que la frontière est ténue entre remettre toute sa vie entre les mains d’Allah et livrer sa vie au nom d’Allah.

Pour un jeune, même privilégié et diplômé, dont le vide existentiel attire comme un trou noir tout ce qui peut le combler, le discours des fondamentalistes musulmans se boit comme du lait et du miel. »

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