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L’avocat se tourna vers les bancs de l’accusation.
« Vous me direz que c’est vrai pour des individus déshérités et peu éduqués, pas pour quelqu’un comme Mohamed. La réalité est que la nature a horreur du vide, et que des personnalités comme celles de Mohamed sont des proies faciles, quelles que soient leur origine sociale et leurs capacités intellectuelles.
Vous n’êtes pas sans savoir que le chef des terroristes du 11 septembre, Mohamed Atta, avait un diplôme d’ingénieur. Cela ne l’a pas empêché de se radicaliser en fréquentant une mosquée fondamentaliste à Hambourg en Allemagne. Comme Monsieur Tazeri, Mohamed Atta était issu d’une famille aisée et avait manifestement souffert de profondes carences affectives. »
Mesdames et Messieurs les assesseurs, vous êtes ici pour juger les actes de mon client. Mais gardez en tête que ces actes ont été posés au terme d’un processus qui dépasse largement mon client. »
Désignant son client, esseulé dans le vaste box des accusés prévu pour juger les terroristes du 13 novembre 2015 leurs complices, maître Nerville lança d’une voix forte : « C’est lui seul aujourd’hui qui, à 32 ans, se trouve sur le banc des accusés. Mais beaucoup y auraient eu également une petite place. »
L’avocat marqua encore une pause avant de reprendre.
« Vous me demanderez ce que la société aurait pu faire pour empêcher ce débordement ? Cela dépasse probablement les limites de notre affaire aujourd’hui mais puisque vous insistez, permettez-moi de faire quelques suggestions pour éviter que l’histoire de mon client ne se reproduise à l’avenir.
« Tout d’abord, la société pourrait faire en sorte que les parents s’épanouissent et trouvent de la reconnaissance à la fois dans leur travail et dans l’éducation de leur enfant. Il y a de multiples pistes à explorer et d’autres qui ont fait leurs preuves : congé paternité, congé parental, compensation pour le conjoint éducateur, allocations familiales, incitations fiscales, etc. »
Alexandre nota que l’avocat général prenait à nouveau un air excédé en jetant des regards indignés en direction de la présidente qui semblait écouter avec une grande attention les paroles de la défense.
« Ensuite la société pourrait remettre à leur place, c’est-à-dire dans les oubliettes de l’Histoire, les théories intellectuelles indigentes qui hantent désormais des écoles comme Sciences Po : décolonialisme, déconstructivisme, identité de genre, et autres concours de bêtise qui ont pour but de détruire toute identité et préparent un terreau fertile pour le fleurissement de tous les radicalismes.
Oui Monsieur l’Avocat Général, vous avez raison : la plupart des révolutions se font le ventre vide. Mais beaucoup d’insurrections se font avec le cerveau rempli de propagande mensongère. »
Victoria chuchota à l’oreille d’Alexandre : « il a raison ! »
« Enfin, il faut avoir le courage de défendre et d’imposer la laïcité. La laïcité française, c’est le principe qui garantit la liberté de conscience et de culte, qui assure la neutralité de l’État à l’égard de toutes les convictions, et qui impose que l’exercice des religions s’exerce dans le respect de l’ordre public.
L’islam radical ne doit pas avoir droit de cité en France, non pas par « islamophobie » mais tout simplement parce que l’islam radical contredit la laïcité en ce qu’il dénie la liberté de conscience et de culte aux musulmans. Il faut le combattre d’autant plus quand il s’attaque à l’ordre public : lorsqu’il demande aux femmes de cacher leurs visages dans les lieux publics, lorsqu’il exerce une pression sociale contre les musulmans qui choisissent de vivre leur foi différemment et encore plus lorsqu’il entraîne nos jeunes sur les chemins du terrorisme. »
L’avocat avait graduellement augmenté le ton de sa voix si bien que les derniers mots furent dits avec une puissance verbale solennelle. Après avoir repris son souffle et bu une gorgée du verre d’eau devant lui, maître Nerville reprit sa plaidoirie.
« Mais revenons à mon client, Monsieur Tazeri.
Trois ans se sont écoulés depuis que mon client a posé ses actes criminels. Pendant ces trois années, mon client a évolué. Il a étudié, il a prié, il a beaucoup échangé avec son ami Kader notamment. Ce niveau d’éducation qu’il n’a pas su mettre à profit pour éviter de se laisser entraîner dans une spirale criminelle ; ce niveau d’éducation, donc, lui a permis en détention de prendre le recul nécessaire pour comprendre le caractère frauduleux et pervers du discours islamiste.
Il veut aujourd’hui expliquer aux jeunes tentés par le discours des salafistes comment des islamistes qui se prétendaient musulmans l’ont intoxiqué avec une vision dévoyée de l’islam. »
Alexandre pouvait confirmer cette évolution de Mohamed qu’il avait lui-même constatée au parloir de la prison de la Santé. C’était la première fois qu’il rencontrait le terroriste et il avait été frappé par le décalage entre l’image qu’il avait gardée de lui et l’homme pacifique et repentant qui lui faisait face. Cela avait donné lieu à un échange passionné entre Victoria et lui sur le caractère réel de la contrition de Mohamed. Après tout, comme l’avait souligné Victoria, l’islam radical encourage la dissimulation et le mensonge à l’égard des mécréants.
« Mesdames et Messieurs les assesseurs, vous allez devoir rendre un verdict et définir une peine.
La culpabilité de mon client ne fait aucun doute : il reconnaît sa responsabilité pleine et entière. Il sait qu’il va être condamné à une peine de prison : il le sait et il l’espère. Non pas par masochisme ou par désir de fuir la société, mais au contraire parce que mon client sait que pour retrouver sa place dans la société il doit en payer le prix.
Au passage, je note que Monsieur l’avocat général, en limitant à deux les objectifs de la peine, écarte d’office deux aspect essentiels de celle-ci : le caractère rédempteur de la peine et le caractère réparateur de celle-ci. Le caractère rédempteur consiste à permettre à un condamné de retrouver sa place dans la société, et le caractère réparateur à permettre au condamné de réparer le mal qu’il a fait. Alors certes, ce dernier aspect est avant tout d’ordre civil, mais il n’est pas totalement absent de la sanction pénale.
En revanche, dans notre système juridictionnel la peine n’est pas une vengeance, ni des représailles ou encore une vendetta. La grandeur de notre justice est d’avoir dépassé la loi du talion qui est encore celle des djihadistes. »
Il semblait pertinent à Alexandre d’opposer une justice démocratique qui réhabilite autant qu’elle sanctionne, à la justice des terroristes qui était restée bloquée à la loi biblique du talion, œil pour œil et dent pour dent.

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