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« Mesdames et Messieurs les assesseurs, je vous le demande solennellement : permettez à Monsieur Tazeri de retrouver sa place dans la société et de réparer le mal qu’il a causé ! Et je vous implore tout aussi solennellement de ne pas tomber dans le piège de la vengeance : ne rajoutez pas du mal au mal qui a été fait. »

Alexandre songea que la démonstration de l’avocat était bien construite. Le constat était juste : il fallait sortir du cycle de la violence. L’avocat poursuivait son exposé de manière patiente et méthodique.

« Maintenant que nous sommes clairs sur le principe de la peine, explorons quelles pourraient être les modalités de cette peine.

J’entends d’ici l’Avocat Général répliquer que pour un assassinat terroriste, la perpétuité réelle, assortie d’une période de sûreté incompressible de 30 ans, est automatique et non négociable. Avec tout mon respect, c’est une erreur : cette peine n’est pas automatique et il est du libre choix de la cour, de vous Mesdames et Messieurs les assesseurs, de prononcer une peine moins longue. Chaque cas est unique et c’est toute la noblesse de notre droit pénal de pouvoir adapter la peine à chaque justiciable.

Je rejoins donc Monsieur l’Avocat Général sur le point que la réclusion à perpétuité est une possibilité. Mais je doute qu’elle soit la meilleure stratégie à adopter du point de vue de la société dans son ensemble. »

Alexandre commençait à voir vers où se dirigeait la plaidoirie : l’objectif de l’avocat était de réduire la peine de sûreté au minimum.

« Nous savons aujourd’hui que, malheureusement, notre système pénitentiaire est devenu la principale pépinière des terroristes islamistes. Ces gens-là s’y retrouvent, imposent leurs croyances aux autres détenus et y pratiquent un prosélytisme très efficace.

Dans la mesure où mon client tourne le dos à son passé et dénonce aujourd’hui la propagande mortifère de ses anciens compagnons, voulons-nous prendre le risque d’envoyer mon client au milieu des loups ?

Ensuite, mon client entend travailler pour réparer les préjudices qu’il a causés aux victimes. La prison n’est certainement pas le meilleur endroit pour lui permettre de mettre en œuvre ses compétences professionnelles. L’intérêt des victimes est aujourd’hui de faire en sorte que mon client puisse gagner suffisamment d’argent pour assumer sa responsabilité civile à leur égard.

Par ailleurs, on ne peut combattre le discours fondamentaliste que par le témoignage. La seule parole qui peut se dresser en face de la parole d’Allah est le témoignage des repentis. La parole d’un repenti vaut de l’or pour la société et il serait irresponsable de museler cette parole en la confinant dans une prison de haute sécurité.

Enfin je souhaite revenir au fil rouge de mon intervention : le fameux point de rosée. Le gaz naturel soumis à des contraintes extrêmes de température, de pression et de confinement se liquéfie. Mais cet état instable ne peut s’inscrire dans la durée que grâce à une gestion très précise de son point de rosée.

Vous me voyez venir : la détention d’un individu est du même ordre. Il s’agit de contraindre un individu dans un état psychologique souvent instable à vivre confiné dans un environnement hostile. »

Alexandre sentait que l’avocat arrivait au terme de sa plaidoirie.

« Eh bien, Mesdames et Messieurs les assesseurs, vous avez le pouvoir de faire en sorte que la détention ne conduise pas Monsieur Tazeri au-delà de son point de rosée.

Mais alors, Mesdames et Messieurs les assesseurs, comment sanctionner Monsieur Tazeri dans ces conditions ?

Je répondrai à cette question en trois points :

Premièrement, faites en sorte que mon client ne soit pas menacé en détention ;

Deuxièmement, faites confiance à Monsieur Tazeri pour être un détenu modèle ;

Troisièmement, faites confiance au juge d’application des peines : lui seul pourra juger de la volonté et de la capacité de Mohamed à se réinsérer dans notre société. C’est à lui que doit revenir in fine la décision de juger l’application de la peine de mon client.

En conséquence, je vous demande donc de ne pas appliquer de peine plancher pour mon client. »

Madame la Présidente, Mesdames et Messieurs les Assesseurs, Monsieur l’Avocat Général et Mesdames et Messieurs les parties civiles Je vous remercie pour votre attention.

Maître Nerville regagna sa place en échangeant un regard empathique avec l’accusé. Il avait l’air fatigué par cette longue plaidoirie qu’il avait récité de tête, sans la moindre note, et sans la moindre pause.

La présidente de la cour prit la parole.

« Merci Maître pour cette plaidoirie très instructive. Vous n’avez pas menti quand vous avez annoncé qu’elle serait longue. » Cette dernière partie fut dite avec un sourire.

« Monsieur l’Avocat Général, souhaitez-vous répliquer ? »

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