Chapitre I — Un empire sans zéro

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L’Empire romain n’était pas seulement vaste.
Il était convaincu.

Convaincu d’avoir trouvé les bonnes méthodes, les bons mots, les bons chiffres. Convaincu que ce qui fonctionnait hier fonctionnerait demain, et que ce qui n’existait pas ne méritait ni réflexion prolongée ni symbole particulier. Cette certitude, partagée par les sénateurs, les fonctionnaires et la majorité des citoyens qui ne comptaient rien d’autre que leurs repas, formait la base invisible sur laquelle reposait l’administration impériale.

Parmi ces certitudes, l’une semblait si évidente qu’elle ne fut presque jamais écrite noir sur blanc : le zéro n’existait pas.

Non pas qu’il fût interdit.
Il était simplement inutile.

Pour un Romain, compter revenait à observer le monde tel qu’il se présentait. Un objet était là ou ne l’était pas. Un homme se tenait devant vous ou il n’était déjà plus. Entre les deux, il n’y avait rien à noter. Le vide n’appelait pas de symbole. Il appelait, au mieux, un haussement d’épaules.

Cette manière de penser s’inscrivait naturellement dans leur système de numération. Les chiffres romains étaient solides, visibles, concrets. I pour une unité. V pour cinq. X pour dix. Des signes simples, faciles à tracer, faciles à comprendre, et surtout faciles à graver dans la pierre. L’Empire aimait ce qui durait. Le zéro, par définition, ne laissait aucune trace.

Le système avait fait ses preuves. On comptait les soldats dans une légion, les sacs de blé dans un entrepôt, les pièces d’argent dans un coffre. Tant que les quantités restaient raisonnables, tout se passait bien. Les chiffres s’additionnaient, les tablettes se remplissaient, et l’administration avançait avec une assurance tranquille.

Lorsqu’un nombre devenait trop grand, on le divisait.
Lorsqu’il devenait flou, on l’arrondissait.
Lorsqu’il devenait gênant, on prenait une décision.

L’administration romaine n’aimait pas les zones grises. Elle préférait les réponses claires, même approximatives. Cette préférence ne relevait pas de l’incompétence, mais d’un pragmatisme assumé. Mieux valait une réponse imparfaite qu’un doute prolongé. Le doute ralentissait. Et l’Empire n’avait pas été bâti sur la lenteur.

Les fonctionnaires chargés des recensements étaient formés dans cet esprit. Ils apprenaient à observer, à noter, à confirmer. On leur enseignait à recompter lorsqu’une erreur était évidente, mais aussi à conclure lorsqu’une exactitude parfaite devenait improbable. Leur rôle n’était pas de philosopher sur les chiffres, mais de produire des résultats exploitables.

Ainsi, lorsqu’un fonctionnaire inscrivait un nombre, ce nombre devenait officiel. Peu importait qu’il eût été atteint après une hésitation, un recommencement ou un soupir fatigué. Une fois écrit, il entrait dans les registres. Et ce qui entrait dans les registres cessait d’être discuté.

C’est dans ce cadre précis que furent organisés les grands recensements impériaux. Tout devait être compté : terres, bâtiments, hommes libres, esclaves, ressources agricoles. Rien ne devait échapper au regard méthodique de l’administration. Chaque élément devait trouver sa place dans une colonne, sous un chiffre lisible et définitif.

Les animaux occupaient une place particulière dans ces opérations. Ils étaient nombreux, mobiles, et rarement coopératifs. Les bœufs, les chèvres et surtout les moutons posaient des problèmes récurrents. Ils se déplaçaient, se regroupaient, se dispersaient, et manifestaient une tendance persistante à ne pas rester là où on les attendait.

Les manuels de recensement prévoyaient ces difficultés. On recommandait de compter tôt le matin, lorsque les troupeaux étaient plus calmes. On conseillait de procéder par groupes. On insistait sur l’importance de ne pas se laisser distraire. Rien, en revanche, n’était prévu pour le cas où le nombre exact deviendrait incertain.

Dans ces situations, la règle implicite s’appliquait : on faisait au mieux.

Un mouton de plus ou de moins n’était pas un problème théorique. Il devenait un problème pratique uniquement lorsqu’il perturbait les registres. Tant que le chiffre inscrit semblait raisonnable, il était accepté. Le système ne cherchait pas la perfection, mais la stabilité.

Il est important de noter qu’à ce stade, personne ne soupçonnait la moindre conséquence. Les moutons n’étaient pas perçus comme des individus, mais comme une masse uniforme de laine et de bruit. Ils entraient dans les comptes comme on entre un chiffre dans une colonne : sans réflexion excessive.

Aucun fonctionnaire ne se demandait ce que devenaient les animaux non inscrits.
Aucun sénateur ne s’interrogeait sur les marges d’erreur.
Et surtout, personne ne songeait à remettre en question l’absence du zéro.

Pourquoi l’aurait‑on fait ?
L’Empire fonctionnait.
Les routes tenaient.
Les lois s’appliquaient.
Les chiffres suffisaient.

À ce moment précis de l’Histoire, les moutons ne savaient pas encore se taire. Ils ne se cachaient pas. Ils ne réfléchissaient pas. Ils avançaient, bêlaient, et attendaient d’être comptés, comme ils l’avaient toujours fait.

Les fonctionnaires, de leur côté, écrivaient, rayaient parfois, puis écrivaient à nouveau. Leurs tablettes se remplissaient de symboles solides, définitifs, gravés avec assurance.

Rien ne semblait annoncer un problème.

Et pourtant, sans que personne ne le remarque, une idée absente commençait déjà à peser lourd.

Le zéro n’existait pas.
Et ce qui n’existe pas finit toujours par se rappeler au monde.

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