Chapitre II — De l’art très sérieux de compter sans trop compter

3 minutes de lecture

Les Romains aimaient l’ordre. Ils l’aimaient tellement qu’ils préféraient parfois l’ordre à la vérité. Cette préférence n’était pas formulée clairement, mais elle se retrouvait dans presque toutes les pratiques administratives, notamment dans une activité qu’ils jugeaient secondaire, mais indispensable : le comptage.

Compter, pour un Romain, n’était pas une opération mathématique abstraite. C’était une tâche concrète, physique, exposée au soleil, à la fatigue et aux imprévus. On comptait debout, souvent pressé, parfois distrait, et presque toujours convaincu que l’on avait mieux à faire ensuite. Dans ces conditions, la précision absolue n’était pas une priorité raisonnable.

Les chiffres romains répondaient parfaitement à cet état d’esprit. Ils étaient visibles, solides, gravables dans la pierre et suffisamment complexes pour décourager toute tentative de vérification excessive. Leur apparence imposante inspirait le respect, même lorsqu’ils représentaient une estimation approximative.

Le système fonctionnait ainsi : plus un nombre était long à écrire, plus il paraissait sérieux. Personne ne remettait en cause un chiffre qui prenait une ligne entière. Le temps passé à l’écrire faisait office de preuve.

Les fonctionnaires chargés du comptage recevaient des instructions claires, bien que rarement écrites. Ils devaient compter ce qui se laissait compter facilement, estimer le reste, puis présenter le résultat sous une forme suffisamment convaincante pour ne pas susciter de questions. Cette compétence était acquise avec l’expérience et, parfois, avec une certaine lassitude.

Lorsqu’il s’agissait de moutons, la difficulté augmentait sensiblement.

Un mouton seul est relativement simple à identifier. Deux moutons aussi. Mais au‑delà d’un certain nombre, ils devenaient interchangeables. Le même mouton semblait passer deux fois, tandis qu’un autre disparaissait momentanément derrière un rocher, une colline ou un congénère plus large que lui. Le comptage se transformait alors en interprétation.

Pour pallier ce problème, les Romains avaient développé plusieurs méthodes officieuses. La première consistait à compter par groupes, sans vérifier que les groupes restaient constants. La deuxième consistait à compter les passages plutôt que les individus. La troisième, plus audacieuse, consistait à faire confiance au berger, à condition que celui‑ci paraisse honnête et légèrement inquiet.

Ces méthodes donnaient des résultats variables, mais acceptables. L’important n’était pas tant le nombre exact de moutons que la cohérence avec le dernier rapport connu. Une différence trop grande attirait l’attention. Une différence modérée passait inaperçue.

Il existait également une règle tacite : lorsqu’un chiffre semblait trop absurde pour être vrai, on le simplifiait. Les chiffres romains, par leur structure même, encourageaient cette pratique. Ajouter ou retirer un symbole permettait d’ajuster le total sans avoir à tout recommencer. Cette souplesse était considérée comme une qualité.

Personne, à ce stade, ne s’interrogea sur l’absence du zéro. Le zéro n’était pas nécessaire. Il représentait le vide, l’absence, le rien. Or, dans l’administration romaine, rien n’était jamais rien. Même l’absence devait être notée, classée et validée.

Ainsi, lorsqu’un troupeau semblait incomplet, on parlait de “variation temporaire”. Lorsqu’il semblait trop nombreux, on parlait de “réévaluation”. Ces termes permettaient d’éviter des mots plus problématiques comme “erreur” ou “oubli”.

Les registres se remplissaient donc de chiffres imposants, alignés avec soin. Ils donnaient l’impression d’un contrôle total. Les fonctionnaires, satisfaits, pouvaient passer à la tâche suivante. Les supérieurs, rassurés, validaient sans discuter.

Les moutons, eux, continuaient d’exister entre les chiffres.

Certains commencèrent à comprendre que se fondre dans la masse était avantageux. D’autres remarquèrent que passer trop lentement attirait l’attention. À l’inverse, passer trop vite pouvait provoquer un recomptage. Une forme de comportement collectif émergea, discrètement, sans plan ni chef désigné.

À ce moment‑là, personne ne s’en aperçut.

Le système fonctionnait.
Les chiffres tenaient.
Et tant que les chiffres tenaient, tout le reste pouvait être ignoré.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 2 versions.

Vous aimez lire Eryon_762 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0