Je sais pas

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  « A... aaaasu. C. qu. QU ! A-su...C' ! O... U... ou. Cou. Cou ? »

  Oscar fixe chaque lettre l’une après l’autre ; il cherche des repères, à tâtons. À l’aveugle. Il trébuche sur les jambes des caractères qu’il pensait reconnaître. Des courbes serpentent devant lui, jonglent avec sa patience. Leurs formes laissent échapper des sons traîtres, insensés pour le jeune enfant encore fébrile face à cette surprise tombée du ciel.

  Elle avait fait irruption dans son plaisir routinier — un épisode des Dinos Enchanteurs. Au départ, il avait cru à un oiseau. Mais sitôt entré par la fenêtre de sa chambre, grande ouverte, celui-ci était resté planqué au-dessus de sa collection de Petit Ours Brun, sur la toute dernière étagère. Debout sur le bureau, sur la pointe des pieds, il avait saisi du bout des doigts ce qui avait rompu sa tranquillité : un avion en papier qui, une fois déplié par ses soins, renfermait des mots qu’il tentait, depuis dix minutes, de décrypter. En vain.


  « A-u... Non... non, c'est pas ça. C'est pas ça.. ». murmure Oscar qui reprend. Mais rien ne vient. Pourtant, il suit les conseils de Clara depuis bientôt cinq mois. Sans résultat. L’échec donne chaud à Oscar. Il se gratte, grommelle, penché sur son énigme. Laisse échapper un soupir de fatigue. Elle lui dit quoi, déjà, Clara ? Fermer les yeux, rester calme, s’isoler, comme pour faire la sieste. Il se bouche les oreilles et respire un court instant, puis reprend aussitôt son travail.

  De toutes ses forces, il presse de ses doigts menus les plis et replis du fragile aéronef au mystérieux message. Il insiste sur chaque zone où la feuille rebique. Rien n'y fait. Le géant doit se plier aux caprices du papier, aux bas-reliefs pas totalement effacés. Des obliques s’entremêlent, des traits parasites surgissent. Il rappuie alors de tout son poids. Après un long effort, la page reste froissée, incomparable à celles de ses livres. Toutefois, ses efforts n’ont pas été inutiles car certaines écritures semblent émerger de ce fatras.


  Vite, debout ! Il saisit la feuille et compare la première lettre avec celles de sa chambre. Elle ressemble à s'y méprendre à l'inscription sur la dalle de son tapis de sol, même si le signe, à ses pieds, est écrit en rouge. Oui, c’est la même forme. Il ne faut pas regarder la bordure des dalles. Leur découpe aux courbes destinées à s'emboîter, toutes ces formes de petits ronds, de serpentins qui ressemblent à d’autres lettres et l'induisent en erreur. Non, il ne doit pas faire attention à ça. Juste observer les lignes au centre. Ici, elles convergent en une pointe. Une pointe vers le haut. Comme une montagne. Ou le toit d'une maison. Il a déjà vu ce signe, semblable à une flèche vers le ciel. Une flèche qui vole comme un... Avion.

  Sur le tableau magnétique au-dessus de son bureau, là où les lettres de son prénom — O.S.C.A.R. — sont fixées, il retrouve le même… « A » qu’il a dans son prénom. Peut-être qu’il est écrit AVION ? Il saisit alors sa bande de lecture, ignorant l'invitation des dinosaures à chanter avec eux à la télé. Allongé sur son tapis, la feuille bien à plat, il tente de faire passer la trompe translucide de sa règle éléphant au-dessus de chaque caractère. Si seulement ces écritures étaient bien alignées. Si Jiin pouvait arrêter son aspirateur derrière la porte... Et ces chansons interminables des Dinos ! Où est la télécommande ? Dans le coffre à jouets ? Non. Sur le bureau ? Mais... et le message secret, alors ?

  « A. A… asu.. C.. cour.. non... Non ! Non plus !! M’man ! M’man ?! Je comprends pas ! Il y a des mots, là... je sais pas ce qu'ils veulent dire ! » crie Oscar, rouge d’impatience.

  « Pourquoi toutes ces lettres, elles rentrent pas dans ma tête ? » se dit-il en se frappant le front. Stop. Il faut du calme. Du calme.... Oscar s'assoit en tailleur, noyé sous les couleurs, les signes, les sons, les bruits.

  « Je sais pas, moi. Je sais pas... » se répète-t-il, les mains sur les oreilles. Après les mots, c’est tout son corps qui, soudain lui échappe. De brefs mouvements cycliques, spasmes inconscients, l’agitent. Il n’a plus qu’à attendre que ça passe. Par la fenêtre grande ouverte, il observe, impuissant, l'immeuble d'en face. Et si de nouveaux mots tombaient du ciel ? Ils lui viendraient en aide pour lire, devenir un enfant comme les autres. Comme les autres…

  « Je sais pas, moi. Je sais pas... »

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