20 secondes
Toc... Toc... Toc... cogne l'aspirateur contre la porte. Oscar baisse à nouveau les yeux sur sa feuille froissée. Ils parcourent chacun de ces glyphes obscurs, s’arrêtent sur une forme familière. Un rond parfait, malgré les plis qui la traversent. Le même qu’au début de son prénom. Il reprend sa concentration et s’attarde sur les autres signes en périphérie de ce cercle amical.
« Prr… P… p… otage. POTAGE ! Non… p… P..ot.. AGE… p… PAGE ? Abbe.. euh... aPPeL » ?
Il faut refaire l'exercice avec le tapis de lettres et les comparer une à une aux inscriptions du papier. De caractère en caractère, les détails s’agitent, fourmillent, envahissent ses pensées, parasitent sa quiétude, son espoir de comprendre. Consonnes saillantes et voyelles rebelles l’entraînent malgré lui vers des fausses pistes, des voies malaisantes qu’il prononce à voix basse, tête lourde, tête basse. Tête pleine. Sans y prendre garde, il se laisse bercer, berner, ballotter de mauvais signes en contresens. Psalmodie errante à l’affût d’un repère, d'un mot qui lui serait connu. Des parasites résonnent en sa raison.
Et puis il y a l'aspirateur de Jiin dans le couloir, les sons de la télé, les cris d’en face, les bruits du dehors et, au loin, dans le salon, sa mère au téléphone. Un brouhaha qui le pénètre se mélange à son étrange litanie. Lui ronge les sangs. À bout de forces, il reprend sa bande de lecture.
« Maman... ma-man... » répète-t-il une dernière fois, sans espoir.
Pour se faire entendre, il faudrait que sa voix passe de l'autre côté de la porte, par-delà le couloir, à l'autre bout de l'appartement. Là où généralement sa mère, lorsqu’elle est à la maison, donne quelques coups de fil urgents pour le travail. « C’est pour des gens importants », lui avait-elle dit un jour, juste avant de reprendre la conversation en attente. Oscar sait quand elle est au téléphone. Elle parle fort, déambule et dit des mots compliqués. Trop pour les répéter et les retenir sans s'empêtrer. Ils s’entrechoquent contre les parois. Comme un aspi. Comme aujourd’hui.
« Non, Dan : on n'a plus le temps !, souffle-t-elle. Donne l’argu ce soir.»
Dany s'obstine. Il n’imprime pas, se dit Mathilde sans écouter son rabâchage stérile, distraite par ses voisins d’en face : la retraitée du premier devant la télé, au-dessus, des colocs en cuisine, des agitations au dernier étage... Elle traverse le salon et claque la porte. Isolée du couloir, de l’employée de ménage, elle s'oblige à interrompre son assistant.
— Mais il faut que je te le dise en quelle langue, bon sang ! Je veux ça ce soir ! Oui, c’est ça ! Eh bien parce que sinon...., non…
Elle vérifie la poussière sur la commode, tombe sur la pieuvre en peluche de son fils. Subreptice sourire.
— Non : pas de média training, reprend-elle en effleurant le petit personnage. Ce sera un brief en direct, Dany…
Elle s’empare d’Octopuce, rouvre la porte.
— Je reçois ta proposition dans la soirée ? Ah.. je te demande deux minutes, Oscar va chercher partout son doudou, sinon… Jiin ? Oui… Dany, attends, s’il te plaît. Quoi ? Non, l’AFP c’est nous qui la contactons… Jiin ?! Bon, quitte pas. Vingt secondes.
Les talons claquent sur le parquet, direction le couloir désormais silencieux. Là-même où la jeune employée essuie d'un chiffon doux la commode et les objets alentour. À commencer par le vide-poche près de l’entrée. Une demi-noix de coco qu’elle libère un court instant de ses pièces jaunes et porte-clefs pour en nettoyer le fond avant de la reposer à deux mains ; un geste lent et précieux, inculqué par ses aïeuls. Elle remplit alors à nouveau le bol de ces offrandes urbaines, puis passe aux photos souvenirs qu’elle décroche du mur et époussette. Madame Mathilde, Monsieur son mari et leur enfant. Jamais, sur aucun de ces clichés, l’un d’eux ne manque à l’appel. Seul le décor change : une année dans un parc d'attractions, la suivante au milieu d’une piscine, celle d'après, dans un bar à chats… Tous les trois, les sourires en pagaille, avec pour point commun un bonheur essentiel : être unis.
L’un après l’autre, elle raccroche avec la plus grande attention les cadres. Après les avoir ajustés, un pas en arrière lui suffit pour contempler ces portraits de famille.
— Jiin ? Vous rêvez ? Vous pouvez… Ah… Give that to Oscar, please. Ok?
La jeune femme range le chiffon dans sa poche et récupère la peluche. Un sourire d'acquiescement illumine son visage. Mathilde attend un mouvement quelconque de Jiin en direction de la porte de son fils.
— Allô ? Oui… cinq secondes encore, Dany. Jiin : You… Bring that… To Oscar. Ok? insiste-t-elle en indiquant la chambre. Dany ? T’es toujours là ? reprend-elle en retournant au salon.
La jeune femme s’exécute. Elle fait alors quelques pas et frappe à la porte d’Oscar.

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