Chapitre 2

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Le Jugement des Anciens

Le lendemain matin, l'atmosphère du manoir était électrique. On ne m'a pas laissé le temps de réfléchir à la clé cachée sous mon matelas. Deux servantes aux visages de cire m'ont préparée comme si j'étais un agneau pour le sacrifice. Elles m'ont drapée dans une robe en velours noir, fermée jusqu'au cou, mais dont le tissu était si fin qu'on devinait le battement de mes veines.

Julian m'attendait au pied du grand escalier. Il portait un uniforme noir aux boutons d'argent, l'air d'un prince de l'ombre prêt à partir en guerre.

— Ne parle que si on t'interroge, me prévint-il en saisissant mon bras. Et quoi qu'il arrive, ne montre pas ta peur. Ils la flairent comme une drogue.

Nous avons traversé une galerie de glaces pour arriver devant une porte monumentale en bronze. Derrière, une salle de conseil circulaire, plongée dans la pénombre, où siégeaient trois silhouettes massives derrière une table en pierre.

Le Conseil des Anciens.

L'homme au centre, dont la peau ressemblait à du parchemin froissé, leva des yeux d'un blanc laiteux vers nous. C'était Malphas, le plus vieux des vampires de la lignée originelle.

— Julian Blackwood, grinça-t-il. Tu prétends avoir trouvé une Source Pure. Une Valeray. Nous pensions cette lignée éradiquée depuis que la dernière s'est enfuie de ton domaine il y a vingt ans.

Mon cœur a fait un bond. S'est enfuie de son domaine. Malphas ne parlait pas de moi, il parlait de ma mère. Julian m'avait menti : il ne l'avait pas simplement connue, il l'avait possédée.

— Elle est ici, répondit Julian d'une voix dépourvue d'émotion. Testez-la si vous l'osez.

— Le test de la Source n'est pas une simple piqûre, ricana une femme assise à la droite de Malphas, ses lèvres peintes d'un rouge trop vif. Si elle est une imposture, son sang ne supportera pas le contact de l'Athemé des Anciens. Elle brûlera de l'intérieur.

Elle se leva et s'approcha de moi, tenant une dague en argent dont la lame était gravée de runes anciennes. La peur m'a paralysée. Julian n'a pas bougé, mais j'ai senti ses muscles se tendre sous sa manche.

— Donne-moi ta main, petite, ordonna la femme.

J'ai tendu ma main, tremblante. Elle a pressé la lame contre la paume de ma main. Au moment où le métal a entamé ma peau, un cri s'est étranglé dans ma gorge. Mais ce n'était pas de la douleur.

C'était une décharge d'énergie.

Au lieu de couler normalement, mon sang s'est mis à briller d'une lumière dorée intense. Les runes de la dague ont commencé à siffler et à fumer. La femme a lâché l'arme avec un cri de stupeur, ses propres doigts brûlés par le contact.

La salle a basculé dans le chaos. Les Anciens se sont levés d'un bond, leurs visages masqués par un mélange de terreur et de convoitise absolue.

— C'est impossible, murmura Malphas. Sa puissance… elle est plus pure que celle de sa mère.

— Elle est à moi, trancha la voix de Julian, plus froide que la mort. Le test est concluant. Personne d'autre que moi ne touchera à cette Source.

Il m'a tirée brusquement vers lui, m'entourant de son bras comme pour me protéger — ou pour affirmer sa propriété devant les loups. Mais dans le regard des Anciens, j'ai vu que ma vie venait de devenir encore plus compliquée. Je n'étais plus seulement une proie. J'étais le trophée pour lequel une guerre allait éclater.

Alors que nous quittions la salle sous les murmures menaçants, j'ai levé les yeux vers Julian.

— Vous saviez pour ma mère, ai-je craché dans un souffle. Vous l'aviez enfermée ici, n'est-ce pas ?

Julian s'est arrêté net dans le couloir désert. Il a serré son emprise sur mon bras, ses yeux ambrés brûlant d'une rage contenue.

— Ta mère n'était pas une sainte, Elina. Et si tu veux savoir la vérité sur sa fuite, tu ferais mieux d'utiliser cette clé que tu as cachée sous ton lit au lieu de poser des questions dont tu ne supporteras pas les réponses.

Il savait. Il savait tout depuis le début.

La Serrure d'Argent

La nuit dans le manoir Blackwood ne ressemblait pas au silence des maisons normales. Les murs semblaient respirer, parcourus par des courants d’air qui portaient des échos de voix anciennes.

J’ai attendu que les pas des gardes s’éloignent dans la galerie avant de sortir de sous mon oreiller la petite boîte en fer-blanc. La clé d’argent brillait d’un éclat lunaire, presque aussi vive que le sang doré qui avait coulé de ma main quelques heures plus tôt.

Julian savait que j’avais cette clé. C’était un test, ou peut-être un piège. Mais rester dans cette chambre en attendant le prochain « examen » des Anciens n'était pas une option.

J'ai glissé la clé dans ma poche et j'ai poussé la porte de ma chambre. À ma grande surprise, elle n'était pas verrouillée. Julian me laissait sortir. Ou alors, il voulait voir jusqu'où j'irais.

Le manoir était plongé dans une pénombre bleutée. En utilisant les ombres comme couverture, je me suis dirigée vers l'aile Ouest, celle dont les servantes parlaient avec crainte. C’était une partie de la demeure qui semblait figée dans le temps, recouverte de poussière et de draps blancs sur les meubles.

Au bout d'un couloir sans issue, je me suis retrouvée devant une petite porte dérobée, dissimulée derrière une tapisserie représentant une chasse à l'homme. Il n'y avait pas de poignée, seulement une minuscule serrure en argent.

Mon cœur tambourinait contre mes côtes. J'ai inséré la clé. Elle est entrée sans résistance et a tourné avec un déclic cristallin.

La porte s'est ouverte sur un escalier en colimaçon qui descendait profondément dans les fondations du manoir. L'air y était plus frais, chargé d'une odeur de papier vieux et de lavande — le parfum de ma mère.

En bas, je ne suis pas tombée sur une cellule, mais sur une bibliothèque secrète. Des milliers de livres s'entassaient sur des étagères branlantes. Au centre, un bureau encombré de parchemins et de bocaux contenant des herbes séchées. Sur le bureau, un journal ouvert.

Je me suis approchée, la main tremblante. L'écriture était nerveuse, penchée. C’était celle de ma mère.

« 14 Mars. Julian pense qu’il peut me garder ici pour me protéger du Conseil, mais il ne comprend pas. Le Sang Doré n'est pas une bénédiction, c'est une balise. Si Elina naît ici, elle ne sera jamais libre. Je dois partir. Je dois lui donner une chance de vivre sans être un trophée. Même si cela signifie que Julian devra porter le poids de ma trahison. »

Julian ne l'avait pas emprisonnée par cruauté. Il l'avait cachée.

Soudain, une ombre a masqué la lumière de la bougie que j'avais allumée. Je me suis retournée d'un bond, le journal serré contre moi.

Julian se tenait en haut de l'escalier. Il ne portait pas sa veste, sa chemise était ouverte sur son torse marqué de cicatrices que je n'avais pas vues auparavant. Il ne paraissait pas en colère. Il avait l'air dévasté.

— Elle ne m'a jamais pardonné de l'avoir aimée assez pour la mettre dans une cage, dit-il d'une voix brisée.

— Vous étiez son amant ? balbutiai-je.

Il descendit les marches lentement, ses yeux ambrés fixés sur le journal.

— J'étais son protecteur. Et je suis le tien. Mais Malphas ne se contentera pas d'un test. Il sait maintenant que tu es la Source. Ce soir, l'attaque ne viendra pas de l'intérieur, Elina.

Un fracas de verre brisé retentit à l'étage supérieur, suivi d'un cri de douleur qui déchira la nuit.

— Ils sont là, murmura Julian en sortant une dague de sa ceinture. La guerre pour ton sang vient de commencer.

Le Manoir en Flammes

Le fracas qui suivit fut assourdissant. Ce n’était pas seulement une vitre brisée, mais la porte principale du manoir qui volait en éclats sous une force surhumaine. Des cris de guerre, gutturaux et sauvages, montaient du hall.

— Les mercenaires de Malphas, grogna Julian en me saisissant par la taille. Il n’a même pas attendu l’aube pour me trahir.

— Qu’est-ce qu’ils veulent ?

— Toi, Elina. Tout entière ou en pièces détachées. Ils se moquent de ta survie, ils ne veulent que la Source.

Il me poussa contre le mur de la bibliothèque secrète alors qu’une explosion faisait trembler les fondations. De la poussière de pierre tomba du plafond. Julian ferma les yeux une seconde, ses narines frémissant.

— Ils sont six à l’étage. Des hybrides. Trop rapides pour mes gardes.

Soudain, le plafond de la bibliothèque explosa. Un homme massif, à la peau tannée et aux yeux injectés de sang, atterrit dans un fracas de bois brisé, juste entre Julian et moi. Il n’avait rien de l’élégance des Anciens. C’était un tueur.

Avant que je puisse crier, Julian s’élança. Ses mouvements n'étaient plus humains. Il n'était qu'un sillage de noirceur et d'acier. En un clin d’œil, il fut sur l’intrus. J’entendis un craquement sec — le bruit d’une nuque qui se brise — et le corps de l’hybride s’effondra comme une poupée de chiffon.

Julian se tourna vers moi, une tache de sang sur sa joue pâle, ses yeux ambrés brillant d'une fureur animale.

— On sort d’ici. Maintenant !

Il m'entraîna vers un tunnel étroit creusé derrière une étagère. Nous courions dans l'obscurité, guidés par le seul son de nos respirations haletantes. Derrière nous, le manoir semblait hurler. L'odeur de la fumée commença à s'infiltrer dans les galeries. Ils avaient mis le feu à la demeure.

Nous débouchâmes à l’air libre, au milieu de la forêt qui bordait le domaine. Derrière nous, le chef-d’œuvre gothique de Julian n’était plus qu’un brasier géant, illuminant la nuit d’un orange sinistre.

— Mes voitures… mes hommes… murmura Julian, le regard fixé sur le désastre.

— Julian, regardez !

Trois silhouettes venaient de sortir de la lisière des bois. Des loups, mais de la taille d'un petit cheval, avec des yeux d'un bleu électrique. Des Lycans de sang pur, les pisteurs du Conseil.

Nous étions encerclés.

Julian sortit une seconde dague, ses muscles tendus, prêt à un combat perdu d'avance. L'un des loups s'élança, ses crocs brillant sous la lune. Instinctivement, je levai mes mains pour me protéger.

C’est là que ça arriva.

La blessure dans ma paume, celle du test des Anciens, se rouvrit d’un coup. Mais ce n’était pas une douleur. C’était une explosion de chaleur. Mon sang doré ne coula pas, il jaillit littéralement, formant une onde de choc lumineuse qui projeta le loup en arrière contre un arbre avec la force d'un impact de voiture.

Le silence retomba sur la forêt. Les deux autres loups reculèrent, gémissant de peur face à la lumière qui émanait de mes mains.

Julian me fixa, le visage livide. Il ne regardait pas le loup assommé, il regardait mes paumes qui fumaient encore.

— Ce n'est pas seulement du sang, Elina, souffla-t-il. C’est une arme. Et tu viens de dire à tout le pays exactement où nous nous cachons.

Il attrapa ma main blessée et la serra dans la sienne, ignorant la chaleur qui s'en dégageait.

— On ne peut plus rester ici. Ta vie d'étudiante est officiellement terminée. À partir de maintenant, tu es ma seule chance de survie, et je suis la tienne.

Cicatrices et Confidences

Le refuge n’était rien d’autre qu’une chambre de motel borgne, située à la lisière d’une autoroute oubliée. Les murs jaunis par le tabac et l’odeur de détergent bon marché étaient à des années-lumière du luxe du manoir. Mais ici, personne ne chercherait une Source Pure.

Julian verrouilla la porte et tira les rideaux épais avant de s'effondrer sur l'unique fauteuil défoncé de la pièce. Sa chemise blanche était déchirée, maculée de cendres et du sang noir des hybrides.

— Viens ici, ordonna-t-il d'une voix sourde.

Je m'approchai lentement. Ma paume me brûlait comme si j'avais tenu un charbon ardent. La lumière dorée s'était éteinte, mais la peau était à vif, zébrée de craquelures lumineuses qui refusaient de cicatriser.

Il saisit mon poignet avec une douceur qui me fit frissonner. Il sortit de sa poche une petite fiole qu'il avait sauvée du brasier et en versa quelques gouttes sur un linge propre.

— Ça va piquer, prévint-il.

Quand le tissu imbibé toucha ma chair, je poussai un gémissement et tentai de retirer ma main. Julian resserra sa prise, m'obligeant à rester face à lui. Ses yeux ambrés étaient fixés sur ma blessure avec une intensité dévorante.

— Tu as utilisé trop de puissance, murmura-t-il tout en nettoyant la plaie. Ton corps n'est pas encore prêt à canaliser l'énergie de la Source. Si tu recommences sans apprendre à te contrôler, tu finiras par te consumer de l'intérieur.

— Pourquoi mon sang a réagi comme ça ? Pourquoi maintenant ?

Julian leva les yeux vers moi. À cette distance, je pouvais voir les fines veines sombres sous ses yeux, signe de son épuisement et de sa soif.

— Parce que tu as eu peur pour moi, répondit-il brutalement. Le Sang Doré ne répond pas seulement au danger. Il répond aux émotions. Plus tu ressens, plus il est puissant.

Le silence qui suivit fut lourd de tout ce que nous n'osions pas dire. Ses doigts s'attardèrent sur mon poignet, là où mon pouls battait la chamade. L'air dans la petite chambre semblait s'être raréfié.

— Julian… pourquoi m’avez-vous sauvée ? Vous auriez pu partir seul. Sans moi, vous seriez déjà en sécurité, loin du Conseil.

Il lâcha ma main et se leva d'un bond, tournant comme un fauve en cage dans l'espace exigu du motel.

— Tu penses que c'est une question de choix ? rugit-il presque. Depuis que j'ai senti ton odeur dans cette clinique, je n'ai plus de volonté, Elina. Ton sang… il m'appelle. Il me hante. Chaque seconde passée près de toi est une torture.

Il se rapprocha de moi, me coinçant contre le mur entre la télévision grinçante et la fenêtre. Il posa ses mains de chaque côté de ma tête. Je pouvais sentir la chaleur qui émanait de lui, mêlée à une tension sauvage.

— Je suis un vampire, Elina. Un prédateur vieux de deux siècles. Et pourtant, là, tout de suite, j'ai envie de mettre un genou à terre et de te supplier de me laisser goûter à cette lumière qui coule en toi. Pas pour redevenir puissant… mais pour ne plus jamais être seul dans le noir.

Son visage n'était plus qu'à quelques centimètres du mien. Ses yeux étaient devenus presque entièrement noirs, ne laissant qu'un mince filet doré autour de la pupille. Ma respiration se bloqua. Je savais que je devrais avoir peur. Je savais qu'il était le monstre de l'histoire.

Mais au lieu de reculer, je posai ma main valide sur son torse, là où son cœur, bien que lent, battait avec une force sourde.

— Alors faites-le, murmurai-je.

Julian laissa échapper un grognement qui ressemblait à un cri de douleur. Il plongea sa tête dans le creux de mon épaule, respirant mon parfum avec une faim désespérée, mais ses crocs ne sortirent pas. À la place, il déposa un baiser brûlant sur ma peau, juste au-dessus de ma clavicule.

— Pas comme ça, souffla-t-il contre ma peau. Pas parce que tu as pitié. Un jour, tu me supplieras de te prendre. Et ce jour-là, Elina, il n'y aura plus de retour en arrière possible.

Il s'écarta brusquement et alla s'installer sur le sol, contre la porte, me laissant le lit.

— Dors. Demain, nous changeons d'identité. La Source est morte dans l'incendie du manoir. C'est ce que le monde doit croire.

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