Chapitre 3
Le Passage à l’Ombre
Le soleil n'était pas encore levé quand le bruit d'un moteur diesel devant notre fenêtre me fit sursauter. Je me redressai brusquement sur le lit froissé, le cœur battant à tout rompre.
Julian n'était plus devant la porte. Il était debout devant la petite table en Formica, une paire de ciseaux de cuisine et une boîte de teinture noire à la main. Il avait réussi à se procurer des vêtements propres, probablement volés sur un fil à linge ou achetés dans une station-service ouverte toute la nuit.
— On part dans dix minutes, dit-il sans se retourner. On ne peut pas garder ton apparence. Ta photo circule déjà sous le manteau dans les réseaux de l'Élite.
Je m'approchai du miroir piqué de rouille au-dessus du lavabo. Mon reflet me fit horreur. Mes yeux étaient cernés, ma peau trop pâle, et mes cheveux sombres étaient emmêlés de cendres. Mais c'étaient surtout ces lignes dorées sur mon bras, résidus de l'explosion de pouvoir, qui me trahissaient.
— Assieds-toi, ordonna Julian.
Je m'exécutai. Il s'approcha derrière moi. Je sentis le froid des lames de ciseaux contre ma nuque. Crac. Une longue mèche de cheveux tomba sur le sol carrelé. Puis une autre.
Julian travaillait avec une précision chirurgicale. Il ne parlait pas, mais je sentais son souffle chaud sur mon cou. Chaque fois que ses doigts effleuraient ma peau, une décharge électrique parcourait ma colonne vertébrale. Quand il eut fini, mes cheveux m'arrivaient à peine au-dessus des épaules, une coupe déstructurée, sauvage, qui durcissait les traits de mon visage.
Ensuite vint la teinture. L'odeur d'ammoniaque emplit la pièce.
— Ça masquera l'éclat naturel de ta chevelure de Source, expliqua-t-il. Pour les lignes sur ton bras, on va utiliser ça.
Il sortit un tube de fond de teint professionnel, épais comme de la peinture. Il commença à l'étaler sur mes cicatrices dorées. Sous ses doigts, les preuves de ma nature surnaturelle disparurent.
— Pourquoi faites-vous tout ça ? demandai-je alors qu'il terminait de camoufler ma peau. Vous pourriez me livrer à un autre clan, toucher une prime immense et retrouver votre vie de luxe.
Il s'arrêta net, ses yeux ambrés plongeant dans les miens à travers le miroir.
— Ma vie de luxe est partie en fumée avec ce manoir, Elina. Et pour ce qui est de te livrer… je préférerais brûler avec toi plutôt que de te voir entre les mains de Malphas.
Il rangea le matériel dans un sac à dos noir. — Regarde la télévision.
J'allumai le petit poste accroché au mur. Une chaîne d'information locale montrait les décombres fumants du manoir Blackwood.
« L'incendie, causé par une fuite de gaz, n'a laissé aucun survivant, » déclarait la journaliste. « Le corps du milliardaire Julian Blackwood et de son invitée n'ont pas encore été identifiés, mais les autorités concluent à un tragique accident. »
— Nous sommes des fantômes, Elina. C'est notre meilleure chance.
Nous quittâmes le motel à bord d'une vieille camionnette rouillée que Julian avait « empruntée ». Il conduisit pendant deux heures dans les quartiers industriels de la ville, là où les usines désaffectées servaient de refuges aux marginaux et aux créatures sans clan.
Nous nous arrêtâmes devant un entrepôt de briques rouges dont les fenêtres étaient condamnées par des planches.
— C'est ici. On appelle cet endroit "La Fonderie". C'est un terrain neutre. Un faussaire du nom de Silas nous attend. Il doit nous fournir des identités humaines indétectables.
Julian sortit de la camionnette et me fit signe de le suivre. Il semblait aux aguets, la main sur la dague cachée sous sa veste. Arrivé devant la porte en acier, il s'arrêta brusquement. Ses narines frémirent.
— Qu'est-ce qu'il y a ? chuchotai-je.
Son visage se décomposa. Une expression de pure haine apparut sur ses traits.
— L'odeur… de l'ozone et du sang froid.
Avant qu'il puisse réagir, la porte en acier vola en éclats, projetée par une force invisible. Une silhouette élégante, vêtue d'un long manteau de cuir blanc, sortit de la poussière. Ce n'était pas un vampire, ni un lycan. Ses yeux brillaient d'un bleu électrique constant.
— Julian, mon vieux frère, dit l'inconnu avec un sourire carnassier. Tu as toujours été si prévisible. Tu caches la Source dans un trou à rats ? Quelle insulte pour une telle merveille.
Julian se jeta devant moi, les crocs sortis. — Marcus. Fais un pas de plus et je t'arrache le cœur.
Le Poids des Mensonges
L’air dans l’entrepôt s’était soudainement chargé d’électricité statique, faisant dresser les poils sur mes bras. Marcus ne bougeait pas, mais son sourire était plus tranchant qu’une lame.
— Toujours aussi protecteur, Julian, ricana Marcus. Tu as oublié que c’est cette même attitude qui a conduit à la perte de sa mère ?
Julian ne répondit pas. Il bondit.
Le combat qui suivit fut un flou de violence pure. Contrairement aux hybrides du manoir, Marcus était d’une fluidité terrifiante. Chaque coup qu’il portait laissait des traînées d’étincelles bleutées dans l’air. Julian, affaibli par sa soif et les blessures de la veille, reculait. Il se battait comme un damné, mais il perdait du terrain.
— Regarde-le, Elina ! cria Marcus tout en esquivant une attaque de Julian. Il ne te protège pas parce qu’il t’aime. Il te protège parce qu’il a une dette de sang !
Marcus projeta une onde de choc qui envoya Julian s’écraser contre un empilement de caisses métalliques dans un vacarme assourdissant. Julian tenta de se relever, mais il cracha un filet de sang noir. Il était au bout de ses forces.
Marcus se tourna vers moi, s’avançant lentement.
— Sais-tu qui a mené le Conseil jusqu’à la cachette de ta mère il y a vingt ans ? Sais-tu qui était le "Limier" chargé de la ramener, morte ou vive ?
— Tais-toi, Marcus ! rugit Julian dans un dernier effort, mais il s'effondra à nouveau.
— C’était lui, Elina. Julian Blackwood. Ton sauveur était son geôlier. Il l'a traquée pendant des mois, et quand il l'a enfin trouvée, il a eu un moment de faiblesse. Il l'a laissée s'échapper, et pour cela, il a été puni par le Conseil pendant deux décennies. Il ne te protège pas toi... il essaie juste de racheter son âme.
Le monde sembla s'arrêter de tourner. Je regardai Julian, ses yeux ambrés rivés au sol, incapables de croiser les miens. Le silence qui s'en suivit fut la pire des confirmations.
Marcus était à quelques pas de moi. Il tendit une main gantée. — Viens avec moi. Je ne te mentirai pas. Je ne prétendrai pas être un héros.
La colère monta en moi, une chaleur liquide qui ne venait pas de la peur, mais d'une trahison insupportable. Je n'étais pas une Source, je n'étais pas une marchandise, et je n'étais pas l'instrument de rédemption d'un monstre.
— Ne... me... touchez... pas.
Je ne criai pas. Je le murmurai. Mais l'effet fut immédiat. Mon sang doré s'embrasa. Cette fois, je ne fermai pas les yeux. Je visualisai la lumière, je la dirigeai. Je ne voulais pas repousser Marcus, je voulais l'anéantir.
Une explosion de lumière dorée, solide comme de la roche, jaillit de ma poitrine. Marcus fut projeté à travers le mur de briques de l'entrepôt, disparaissant dans la nuit.
L'onde de choc me laissa vidée, à genoux. Le silence revint, seulement troublé par les gémissements du métal tordu. Julian se traîna vers moi, la main tendue.
— Elina... je...
Je reculai violemment, ignorant ma propre faiblesse.
— Ne me touchez pas, dis-je d'une voix glaciale. Il a dit vrai, n'est-ce pas ? C'est vous qui avez causé la perte de ma mère.
Julian resta immobile, sa main suspendue dans le vide. Son visage était une toile de douleur et de regret.
— Je n'avais pas le choix à l'époque, murmura-t-il. Mais aujourd'hui, j'en ai un.
— Moi aussi, répondis-je en ramassant mon sac. Je reste avec vous parce que je n'ai nulle part où aller et que tout le monde veut mon sang. Mais ne croyez pas un instant que je vous fais confiance. Vous êtes mon guide vers la vérité, rien de plus.
Je sortis de l'entrepôt sans l'attendre, marchant seule dans la brume matinale, avec la certitude que mon plus grand ennemi était peut-être l'homme qui marchait dans mon ombre.
L'Alliance Brisée
Le ronronnement monotone du moteur de la vieille berline volée était le seul son qui me séparait de la folie. À travers la vitre, les forêts de pins défilaient, transformées en ombres par la vitesse. Julian conduisait d'une main, l'autre crispée sur le volant, ses jointures blanches comme de l'ivoire.
L'odeur de brûlé de l'entrepôt imprégnait encore nos vêtements. Mais c'était l'odeur du mensonge qui m'étouffait.
— À quelle distance est la prochaine ville ? demandai-je sans le regarder.
— Deux heures. Si le moteur tient le coup.
Sa voix était éteinte, dépourvue de l'arrogance qu'il affichait au manoir. Je tournai la tête vers lui. Il avait l'air d'un cadavre. Sa peau était devenue grisâtre, et ses yeux ambrés semblaient s'enfoncer dans leurs orbites. Il n'avait pas chassé depuis l'incendie. Il mourait de faim, mais il refusait de s'arrêter.
— Pourquoi ne pas me l'avoir dit ? Ma mère… vous avez laissé Marcus utiliser cette vérité comme une arme.
Julian serra les dents. Une veine battait sur sa tempe. — Parce que je savais que si je te le disais, tu me regarderais exactement comme tu le fais maintenant. Avec dégoût. À l'époque, j'étais le bras armé du Conseil. Je n'avais pas de nom, j'avais un numéro de lot. Comme toi.
— Ne vous comparez pas à moi, crachai-je. Vous l'avez traquée.
— Et je l'ai sauvée ! rugit-il soudain en tournant violemment la tête vers moi. Le soir où je l'ai acculée dans cette ruelle, j'aurais dû lui arracher le cœur et le rapporter à Malphas sur un plateau d'argent. C'est ce qu'on attendait de moi. Au lieu de ça, je lui ai donné de l'argent, un faux passeport et j'ai tué les deux gardes qui m'accompagnaient pour couvrir sa trace. J'ai passé les dix années suivantes dans les oubliettes du Conseil pour cette "erreur".
Il se reconcentra sur la route, sa respiration sifflante. — Je n'ai pas été ton acheteur par hasard, Elina. J'ai passé vingt ans à amasser une fortune pour être celui qui te rachèterait le jour où tu réapparaîtrais. Je voulais finir ce que j'avais commencé avec elle. Te mettre en sécurité.
Je restai muette. La vérité était plus complexe que la simple trahison de Marcus. C'était un mélange de culpabilité et de sacrifice qui me donnait le tournis.
Soudain, je sentis une chaleur familière. Je baissai les yeux sur mon bras. Sous la couche épaisse de fond de teint que Julian avait appliquée, une lueur dorée pulsait. Elle était plus forte que dans le motel. Elle traversait le maquillage, dessinant des veines de lumière sous ma peau.
— Julian… regardez.
Il jeta un coup d'œil et jura entre ses dents. — C'est ce que je craignais. L'explosion à l'entrepôt a brisé ton sceau naturel. Tu n'es plus seulement une Source, tu es un phare. N'importe quel prédateur à cinquante kilomètres peut sentir cette énergie monter.
Il appuya sur l'accélérateur. — On ne peut pas aller en ville. Ils nous attendront aux entrées. Il y a un endroit, un vieux complexe souterrain utilisé par les parias pendant la Grande Purge. C'est là qu'on trouvera de quoi éteindre cette lumière avant qu'elle ne nous tue tous les deux.
Alors qu'il parlait, la voiture commença à déraper. Julian n'avait plus les réflexes nécessaires. Ses mains tremblaient. La soif était en train de paralyser ses nerfs.
— Julian, arrêtez-vous, dis-je avec une soudaine certitude.
— Non, on doit…
— Arrêtez cette voiture !
Il pilant violemment sur le bas-côté, nous projetant vers l'avant. Le moteur cala dans un râle métallique. Il posa son front sur le volant, haletant.
— Je n'y arriverai pas, avoua-t-il dans un murmure. Je sens ton sang, Elina. Il est si proche. Il chante dans mes oreilles. Si je ne m'éloigne pas de toi maintenant, je vais perdre le contrôle.
Je regardai ma main qui brillait. Ma mère s'était enfuie pour que je sois libre. Mais la liberté n'avait aucun sens si je restais seule dans cette forêt avec un protecteur mourant.
Je déboutonnai lentement le poignet de ma chemise, exposant la peau fine où le sang doré battait le plus fort.
— Vous ne mourrez pas aujourd'hui, Julian. Pas après tout ce que vous avez fait.
Le Calice d’Or
Le silence dans la voiture était devenu insupportable, rythmé seulement par le sifflement de la respiration de Julian. Il avait la tête appuyée contre la vitre, les yeux clos, mais ses narines frémissaient à chaque bouffée d'air. Il sentait la lumière monter en moi. Il sentait l'appel de la Source.
— Fais-le, Julian, répétai-je d'une voix plus ferme.
Il ouvrit les yeux. Les iris ambrés avaient disparu, remplacés par un vide noir abyssal. Sa lèvre supérieure se retroussa, dévoilant des crocs acérés qui semblaient luire dans la pénombre de l'habitacle.
— Tu ne sais pas ce que tu demandes, Elina. Boire une Source… ce n'est pas comme se nourrir. C'est s'enchaîner à elle. Si je goûte à ton sang, je ne pourrai plus jamais m'en passer. Je deviendrai ton esclave autant que ton protecteur.
— Vous l'êtes déjà, non ?
Je tendis mon poignet vers lui. La lueur dorée pulsait désormais à travers ma peau, comme si mon sang cherchait désespérément une issue.
Julian laissa échapper un grognement qui tenait plus du sanglot que de la faim. Il saisit ma main. Ses doigts étaient glacés, créant un contraste violent avec la chaleur incendiaire de mes veines. Il approcha son visage de mon poignet, humant ma peau avec une dévotion terrifiante.
Puis, la morsure.
Ce ne fut pas la douleur que j'attendais. Ce fut un choc électrique qui remonta le long de mon bras jusqu'à mon cœur. Au moment où ses crocs percèrent la chair, un cri de surprise mourut dans ma gorge. Ce n'était pas une agression, c'était une connexion.
Le monde autour de nous — la vieille voiture, la forêt sombre, le motel au loin — s'effaça.
Soudain, je n'étais plus dans mon propre corps. Je voyais à travers les yeux de Julian.
Je voyais une ruelle sombre, il y a vingt ans. Une femme aux cheveux sombres, les mêmes que les miens, acculée contre un mur de briques. Elle tenait un carnet contre son sein. Julian se tenait face à elle, l'épée à la main, mais il ne frappait pas.
— Pars, Julian, murmurait la femme. Si tu me ramènes, ils nous tueront tous les deux. Protège ce qui arrive. Promets-le moi.
La vision changea. Je voyais Julian dans une cellule de pierre, le dos lacéré par des coups de fouet d'argent, répétant mon nom comme un mantra pour ne pas sombrer dans la folie. Elina. Elina. Elina.
Le lien se rompit brusquement. Julian s'écarta de moi, ses lèvres tachées d'un or liquide qui s'évaporait déjà. Ses yeux n'étaient plus noirs. Ils brûlaient d'une intensité solaire, comme s'il avait avalé un morceau d'étoile.
Sa peau avait repris des couleurs. Les cicatrices sur son visage semblaient s'estomper. Il me regardait avec une expression de pure dévastation.
— Je t'avais prévenue, souffla-t-il. Maintenant, je sens tout de toi. Ta colère, ta tristesse… et ce petit morceau de confiance que tu viens de me donner.
— J'ai vu, Julian. J'ai vu ce que vous avez enduré pour elle. Pour moi.
Il ne répondit pas, mais il remit le contact. Le moteur rugit, plus puissant qu'avant, comme si l'énergie de Julian s'était transmise à la machine elle-même.
Nous reprîmes la route à une vitesse folle. Quelques heures plus tard, nous arrivâmes devant les restes d'une zone industrielle désaffectée, au bord d'un fleuve noir. Julian s'arrêta devant une trappe de maintenance dissimulée sous des débris de béton.
— On y est. La Cité des Parias.
Il descendit et m'ouvrit la portière. Il ne me toucha pas, mais je sentis sa présence vibrer contre ma peau, un écho de la morsure.
— Reste près de moi, Elina. Ici, personne n'a de loi. Et maintenant que tu es nourrie par ma volonté et moi par ton sang, ils sauront tous que tu m'appartiens. Et que je tuerai quiconque posera les yeux sur toi.
Il poussa la trappe, révélant un escalier qui s'enfonçait dans les entrailles de la terre, d'où montaient une musique sourde et l'odeur de l'encens et du soufre.

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