Chapitre 4
Le Marché des Ombres
L’escalier s’enfonçait si profondément que j’eus l’impression de descendre dans la gorge d’un monstre. Mais en bas, ce n'était pas l'obscurité qui nous attendait. C'était une explosion de lumières néons, de vapeurs colorées et de bruits de foule.
La Cité des Parias était une immense station de métro désaffectée, transformée en un souk labyrinthique. Des tentes en soie côtoyaient des conteneurs aménagés. Des créatures que je n'aurais jamais pu imaginer — des hommes aux yeux de reptile, des femmes à la peau translucide, des colosses couverts de runes — déambulaient entre les étals.
Julian m’enveloppa dans une large cape sombre, rabattant la capuche sur mon visage.
— Garde la tête basse, murmura-t-il. Mon sang coule en toi maintenant, ce qui masque en partie ton odeur, mais ta lumière est toujours là. Pour eux, tu es une pile électrique dans une pièce noire.
Chaque personne que nous croisions s'écartait devant Julian. Ce n'était plus le milliardaire élégant ; c'était un prédateur alpha dont l'aura avait été démultipliée par mon sang. Il dégageait une puissance brute qui faisait baisser les yeux aux plus téméraires.
Nous arrivâmes devant une échoppe qui sentait le vieux papier et l'ozone. Des dizaines de cages vides pendaient au plafond. Derrière un comptoir encombré de bocaux se tenait un homme minuscule, aux doigts démesurément longs, portant des lunettes dont les verres semblaient faits de loupes superposées.
— Silas, dit Julian d'une voix qui fit vibrer les bocaux.
Le petit homme sursauta et ajusta ses lunettes. Son regard se posa sur moi, et il laissa échapper un sifflement admiratif.
— Blackwood ! On te disait mort dans un brasier. Et je vois que tu n'es pas revenu les mains vides. Une Valeray… vivante. Je n'en ai pas vu depuis…
— Tais-toi et travaille, coupa Julian. Elle "brille". Je veux que tu éteignes la balise.
Silas m'invita à passer derrière un rideau de perles. Il me demanda de poser mon bras sur un coussin de velours noir. Il passa une main hésitante au-dessus de ma peau, sans me toucher.
— Ce n'est pas une simple fuite d'énergie, Julian, chuchota Silas, le visage soudain très sérieux. Le sceau n'est pas brisé. Il est en train de se transformer. Elle n'est plus une Source dormante. Elle est en train d'évoluer vers sa forme finale.
— Qu'est-ce que ça veut dire ? demandai-je, mon cœur s'accélérant.
Silas me regarda droit dans les yeux. — Ça veut dire que dans trois jours, à la pleine lune, ton sang ne sera plus seulement un élixir. Il deviendra une clé. La Clé du Tombeau des Gardiens. Si le Conseil t'attrape avant que je ne cache ta trace, ils ne se contenteront pas de te boire. Ils t'utiliseront pour ouvrir la porte et déchaîner ce qui est enfermé là-dessous depuis l'Aube des Temps.
Julian jura et posa sa main sur la garde de sa dague. — Combien de temps pour l'occulter ?
— Je peux tatouer des runes de confinement sur ses veines, répondit Silas en sortant une aiguille en os et une encre faite de poudre de diamant et de cendres de phénix. Mais ça va faire mal. Très mal. Et ça ne durera que jusqu'à la lune.
Je regardai Julian. Il semblait prêt à tout brûler pour m'éviter cette douleur. Mais je savais qu'on n'avait pas le choix.
— Faites-le, dis-je en serrant les dents.
Pendant que Silas commençait son travail macabre, un silence de mort s'abattit sur le marché extérieur. Julian se redressa, ses sens aux aguets.
— Ils sont là, souffla-t-il.
— Qui ? Malphas ?
— Non. Quelque chose de pire. Les traqueurs de l'Inquisition Surnaturelle. Quelqu'un nous a vendus, Silas.
L’Encre et l’Acier
La première piqûre de l'aiguille de Silas fut comme un éclair de glace carbonique injecté directement dans mon système nerveux. Je poussai un cri étouffé, mes doigts se crispant sur le velours noir du comptoir.
— Ne bouge pas, petite Source ! siffla Silas. Si je dévie d'un millimètre, la rune court-circuitera ton cœur.
Julian était à la porte de l'échoppe, sa silhouette masquant la lumière des néons extérieurs. Il ne me regardait pas, mais je sentais, par le lien de sang, sa propre mâchoire se contracter à chaque fois que je tressaillais. Il ressentait ma douleur, atténuée mais réelle.
De l'autre côté du rideau de perles, le brouhaha du marché s'était éteint. Un silence lourd, oppressant, s'installa, seulement brisé par le cliquetis régulier de l'aiguille de Silas.
— Ils sont là, murmura Julian. Je sens l'odeur de l'argent et de l'encens bénit.
L'Inquisition. Ce n'étaient pas des monstres, mais des humains — ou presque — fanatisés, armés d'une technologie conçue pour neutraliser tout ce qui était surnaturel. Pour eux, j'étais une anomalie à exterminer, et Julian un parasite à purifier par le feu.
— Fini ! s'exclama Silas en essuyant mon bras avec un liquide bleuté.
Je regardai mon poignet. Une spirale de runes complexes, d'un noir profond aux reflets violets, s'enroulait désormais autour de mes veines. La lueur dorée s'était éteinte, emprisonnée sous cette barrière d'encre magique. Je me sentais soudain lourde, comme si on m'avait coupé une aile.
— On doit partir par les tunnels de service, dit Silas en pressant un bouton sous son bureau. Mais ils ont des détecteurs de chaleur et de...
Une explosion projeta la porte de l'échoppe à l'intérieur. Silas fut projeté contre ses étagères de bocaux qui volèrent en éclats.
Trois silhouettes en armures tactiques grises, le visage masqué par des visières opaques, entrèrent dans la pièce. Ils tenaient des fusils à impulsion qui grésillaient d'une énergie bleutée.
— Lot numéro 7 et le renégat Blackwood, annonça une voix distordue par un haut-parleur. Vous êtes sous le coup d'un mandat d'épuration. Ne résistez pas.
Julian ne leur laissa pas le temps de finir. Il fut sur le premier garde avant que celui-ci ne puisse lever son arme. D'un coup de griffes, il déchira la gorge de l'armure, mais une décharge électrique projeta Julian en arrière. Les armures de l'Inquisition étaient électrifiées.
— Julian ! criai-je.
Je sentis une rage bouillir dans ma poitrine. Les runes sur mon bras se mirent à chauffer. Elles n'étaient pas censées me donner du pouvoir, mais elles semblaient canaliser ma colère.
Je ramassai un bocal de verre brisé au sol. Silas, à demi conscient, me saisit la cheville. — La clé, Elina... Utilise la clé d'argent sur le conduit derrière toi !
Je vis une petite fente dans le métal du mur, au milieu des tuyaux de vapeur. Sans réfléchir, je sortis la clé de ma mère et l'insérai.
Un grondement fit vibrer tout le secteur. Une trappe s'ouvrit sous mes pieds et ceux de Julian.
— Saute ! hurla Julian en se jetant sur moi pour me faire bouclier alors que les gardes ouvraient le feu.
Nous tombâmes dans un toboggan de métal gelé, glissant à une vitesse vertigineuse dans les entrailles encore plus profondes de la ville. Les tirs électriques de l'Inquisition ricochaient au-dessus de nous, illuminant le conduit de flashs aveuglants.
Nous atterrîmes brutalement dans une réserve d'eau souterraine, un immense réservoir datant du siècle dernier. L'eau était glacée, nous coupant le souffle.
Julian m'aida à me hisser sur un rebord en pierre. Il haletait, de la fumée s'échappant de ses vêtements là où les impulsions l'avaient touché.
— Ils ne s'arrêteront pas, dit-il, la voix cassée. Silas a dit vrai. Tu n'es plus une proie, tu es la Clé. Et si l'Inquisition t'a trouvée ici, c'est que Marcus a passé un pacte avec eux.
Je regardai les runes sur mon bras. Elles brûlaient d'une lueur sombre. — S'ils veulent la Clé, dis-je en serrant les poings, ils vont découvrir qu'elle peut aussi verrouiller leur cercueil.
Le Sacrifice de l’Ombre
L’écho des bottes de l’Inquisition résonnait déjà dans les conduits au-dessus du réservoir. L’eau sombre clapotait contre nos jambes, glaciale et menaçante. Julian se tenait debout, mais son corps tremblait. Les décharges électriques des fusils à impulsion avaient endommagé son système nerveux de vampire.
— Ils sont trop nombreux, Elina, murmura-t-il. Et ils ont des brouilleurs de fréquence. Je ne peux plus appeler mes anciens contacts.
— On ne peut pas rester ici, répondis-je en l'aidant à marcher.
Nous avons traversé une série de tunnels oubliés avant de déboucher dans la crypte d'une vieille église abandonnée, en plein cœur du quartier industriel. C’était l’endroit indiqué par le journal de ma mère. Un sanctuaire.
Au centre de la crypte, un autel de pierre portait le blason de ma famille : un soleil entouré de ronces.
— C'est ici qu'elle t'a cachée avant que je ne la trouve, dit Julian en s'appuyant contre une colonne. Elle savait que le Conseil craignait les lieux consacrés.
Soudain, la porte de la crypte vola en éclats. Mais ce n'était pas l'Inquisition.
C'était Marcus.
Il n'était pas seul. Derrière lui, Malphas, le vieil Ancien du Conseil, avançait avec une canne de bois noir. L'Inquisition avait été une diversion, un outil pour nous rabattre ici.
— Voilà donc le fameux secret des Valeray, grinça Malphas de sa voix de parchemin déchiré. Une église. Quelle ironie pour des créatures de la nuit.
Marcus s'avança, ses yeux bleus fixés sur mon bras tatoué. — Silas a fait du bon travail avec les runes, mais je sens encore la chaleur. Donne-nous la clé, Elina. Ouvre le passage vers le Tombeau, et je laisserai Julian vivre. Sinon, je le réduirai en cendres sous tes yeux.
Julian se redressa, une flamme sauvage dans le regard. Il se tourna vers moi et me saisit les épaules. Son toucher était brûlant. — Écoute-moi bien, Elina. Dans le socle de l'autel, il y a un passage. Il ne s'ouvre que pour une Source. Tu dois y aller. Seule.
— Je ne vous laisserai pas !
— Tu n'as pas le choix ! rugit-il. Si Malphas t'attrape, le monde que tu connais cessera d'exister. Je vais les retenir.
Avant que je puisse protester, il m'embrassa. Ce n'était pas un baiser d'adieu, c'était un transfert. Je sentis une force immense passer de son corps au mien. Il me donnait ses dernières réserves d'énergie, son essence même.
— Va !
Il se jeta sur Marcus avec une violence désespérée. Malphas leva sa canne, invoquant des ombres qui s'enroulèrent autour de Julian comme des serpents noirs.
Je courus vers l'autel. Mes mains tremblantes trouvèrent l'encoche. J'insérai la clé d'argent et versai une goutte de mon sang sur la pierre. Les runes sur mon bras se mirent à hurler de douleur alors que le mécanisme s'activait.
Le socle pivota, révélant un escalier de marbre blanc qui s'enfonçait dans une lumière aveuglante.
Je jetai un dernier regard en arrière. Julian était à genoux, cloué au sol par les ombres de Malphas, mais il souriait. Il avait réussi. Il m'avait libérée.
— Je reviendrai pour vous ! criai-je alors que le passage commençait à se refermer.
— Deviens ce que tu dois être, Elina ! fut sa dernière réponse avant que la pierre ne se scelle dans un fracas de tonnerre.
Je me retrouvai seule dans un silence absolu, face à un escalier qui menait vers l'origine de mon sang. Julian était captif, Malphas avait gagné une bataille, mais la Clé lui avait échappé.
La vraie guerre commençait enfin.

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