Chapitre 119 : Indyref2
Stair
Le sol vibrait sous mes pieds alors que je m'engageais dans le couloir menant à la scène. Devant moi, Lynn marchait d'un pas très décidé. Nous étions à Edimbourg et nous nous apprêtions à donner notre premier concert depuis un an et demi. En cette fin d'année 2018, la capitale écossaise était sous la neige et un vent froid descendait des collines. Vent que nous allions combattre avec nos mots, notre musique. Ce vent que Snoog avait évoqué dans Mort Ghlinne Comhann. Nous allions la jouer sans Abel, il n'était pas disponible pour nous accompagner pour les trois concerts que nous voulions donner en Ecosse au cours du mois à venir.
Il n'était pas question de tournée pour nous, nous ne voulions pas reprendre la route tant que nous n'aurions pas un album en support. De plus, le label Dark Productions n'était pas encore créé. Si tout se passait bien - et il n'y avait pas de raison que ça se passe mal - on pourrait entériner cette naissance au printemps prochain. En espérant arriver au Hellfest en étant totalement indépendants.
Nous avions soigneusement préparé cette petite série de concerts qui nous mènerait aussi en Angleterre en février, pour un festival à Plymouth, un concert à Cardiff deux semaines après et une prestation à Dublin. Les filles et les gamins viendraient avec nous, ça nous permettrait aussi de tester notre organisation avec les loulous, de voir si c'était jouable de les emmener en tournée. Hormis en Irlande où le groupe voyagerait sans eux. Edna viendrait peut-être avec nous en Irlande, mais pas Jenna, Ally et les enfants. Ce concert aurait lieu en mars, pour la Saint-Patrick. Une belle fête et une façon pour nous de marquer à nouveau notre attachement tant à l'Irlande qu'à l'Ecosse. Pour l'heure, on n'avait pas prévu de date à Londres, mais Gordon avait eu des contacts avec plusieurs organisateurs qui espéraient bien nous avoir. De même à Manchester. Au cours de l'été, en plus du Hellfest, nous jouerions en Allemagne et en Italie pour des festivals de métal. Et il était prévu un concert à Glasgow pour le lancement de Dark Productions.
J'étais heureux de remonter enfin sur scène, comme les quatre autres d'ailleurs. Nous avions tous repris nos petites habitudes, comme si c'était la veille qu'on avait donné notre précédent concert. Même Gordon avait retrouvé ses repères. Alice était là aussi, et Speedy nous marquait à la culotte pour refaire des photos. Les fans avaient été ravis qu'on annonce ces quelques dates. Et Lucky avait fait savoir, sur le site internet, qu'on préparait un nouvel album.
Nous avions aussi décidé de jouer nos nouvelles chansons, du moins celles que nous jugions abouties et prêtes pour la scène. Snoog nous avait aussi convaincus d'apporter quelques modifications à nos prestations, et notamment d'abandonner Lies, more Lies ! en ouverture. Selon lui, cela annoncerait déjà les changements à venir pour le groupe. Au début, nous étions un peu dubitatifs, surtout Lynn et moi : ouvrir par Lies faisait partie de nos repères. Puis nous avions construit notre prestation, cherché de nouveaux enchaînements entre les anciennes et les nouvelles chansons, fait notre sélection aussi, parmi les plus anciennes. Il fallait désormais vraiment faire un choix et abandonner certaines. En revanche, nous finissions toujours par Reviens ! et Redemption, là, c'était une évidence. Lynn n'était pas prêt à abandonner le final et aucun d'entre nous non plus, d'ailleurs. Il faudrait vraiment une circonstance exceptionnelle pour cela et nous ne voyions pas du tout laquelle.
Ce choix pour la set-list n'avait pas été facile et Gordon nous avait bien aidés, les filles aussi. Difficile d'abandonner certaines chansons que nous jouions depuis nos tout débuts. Gordon nous avait rappelé que le but de cette petite série de concerts était aussi de présenter les nouvelles. Il fallait leur faire de la place sans pour autant abandonner ce qui faisait le bonheur des fans - et le nôtre. Je le revoyais encore nous dire que tous les grands groupes étaient confrontés à cela, au bout d'un moment. En général, à partir du cinquième ou sixième album, il fallait vraiment écrémer. Ou alors, c'était pour reproduire toujours le même show. Chacun faisait aussi avec son public, avec ses propres envies.
C'était donc avec cet état d'esprit que nous avions finalement fait notre choix. Du premier album, nous retenions Lies, mais en la plaçant en troisième place. Nous continuerions à jouer Vivre Debout, uniquement à Manchester, pour Ruggy. Et Redemption en finale du rappel. Du deuxième, il n'y aurait que Regrets pour Ruggy, Reviens !, Dark City et No man's land. Avec éventuellement Bad Boy pour une version allongée du rappel. A partir du troisième, c'était plus étoffé, car sur cet album se trouvaient de nombreux tubes que les fans aimaient bien : Children of Freedom, Fire Man, Black Water, Partir en vrille et Amanda's Song. On avait décidé de jouer Mutisme en intro du show. Et c'était pas mal. C'était un bon morceau pour se caler et évacuer le trac. On ajoutait à cela bien entendu Mort Ghlinne Comhann.
Les nouvelles chansons que nous allions interpréter ce soir étaient Chemin de croix, La chaise vide et Indyref2. Pour Black Eyes et Rêve perdu, nous préférions attendre encore de mieux les maîtriser.
**
- Bonsoir Edimbouuuuuuuuuuuurg !
Le lion avait rugi. Et bondi sur la scène. En quelques secondes, Snoog se retrouva totalement dans son élément, nous entraînant déjà dans son sillage. Il portait ce soir-là une tenue qui le fit acclamer bien fort : kilt et t-shirt aux couleurs du futur référendum que les Ecossais tentaient d'obtenir. Et, déjà, l'annonce de notre nouvelle chanson, mais cela, le public ne pouvait pas encore s'en douter.
Nous achevions Mutisme et il lança alors No man's land, puis Lies. Ces deux chansons furent applaudies par les fans, ravis de les entendre à nouveau. Puis Snoog arpenta la scène avant de s'adresser au public :
- Nous sommes très heureux de vous retrouver ! Et vous ?
Hurlements du public en réponse. Il fit celui qui n'avait rien entendu et tendit l'oreille. Nouveaux cris, bien plus forts. Outch, certains allaient en perdre leurs cordes vocales.
- Ah, c'est mieux. Je commençais à me demander si la salle n'était pas à moitié vide... Vous allez bien ? fit-il avec un grand sourire.
Les cris qui lui répondirent attestaient que le public allait vraiment bien.
- Pour ceux qui regardent de temps en temps notre site officiel - et j'en profite pour remercier Lucky qui fait là un boulot remarquable -, vous savez qu'on a en projet un nouvel album. On ne sait pas encore quand il va sortir...
Sifflements et cris du public l'interrompirent à peine.
- ... mais nous avons déjà quelques chansons à vous présenter. Voici la première. Elle... C'est un hommage. Un hommage à un grand monsieur, mort en prison. Mort en détention alors qu'il s'était vu décerner le prix Nobel de la Paix. Vous savez... Dans l'histoire, cela n'était arrivé qu'une seule fois, sous le régime hitlérien. Et là, ça s'est reproduit en Chine. Pas de quoi être fiers ! La chaise vide ! En hommage à Liu Xiaobo...
Et j'attaquai par une petite intro avant que Lynn ne me rejoigne par quelques coups de cymbales bien placés.
Ally
C'était un jour important pour les garçons : rejouer à Edimbourg, renouer avec la scène, avec leur public et tout particulièrement, avec le public écossais. Nous avions confié les enfants à deux baby-sitters chevronnées. Nous retrouverions nos petits à l'hôtel, après le concert. Edna avait proposé de les garder, mais nous avions bien senti qu'elle était curieuse de voir le groupe sur scène. Elle n'avait encore jamais vécu ce moment. Et pour Jenna et moi, c'était difficile de renoncer à accompagner les garçons. Même si nous étions prêtes à nous sacrifier pour nos petits. La solution trouvée était donc la meilleure. Nous n'avions d'ailleurs pas suivi toute la préparation du groupe, ne les rejoignant qu'en tout début de soirée, alors qu'ils se trouvaient dans les loges.
La main de Stair tenait la mienne, ses doigts enlacés aux miens. Nous avancions dans le couloir menant à la scène, Lynn et Jenna étaient devant nous, à quelques pas, Gordon sur leurs talons. Je vis mon amie se glisser sur le côté, après avoir embrassé son chéri. Quelques instants plus tard, je faisais de même. Je sentais Stair confiant. Edna nous rejoignit peu après et s'assit entre nous deux. Elle put me glisser à l'oreille qu'elle était très impressionnée. Cela me rappela mon propre ressenti, la première fois que j'avais suivi un concert depuis les coulisses, à Newcastle.
Je sentis vite que les garçons avaient retrouvé tous leurs repères et étaient très heureux de se produire à nouveau, de renouer avec leur public. Snoog était déchaîné, Lynn à fond. Et les trois autres devaient suivre... Et mon chéri suivit sans problème. Treddy et David aussi, d'ailleurs. Mais pour le premier, rien d'étonnant : Treddy était toujours à fond quand les Dark jouaient en Ecosse ou en Irlande.
Parmi les changements que les garçons avaient apporté au show, il y avait le fait que Treddy et Stair, parfois, faisaient les chœurs sur certains refrains, notamment sur Lies, more Lies !, Fire Man et Amanda's Song. Ce n'était pas le moindre des changements, puisque le show ne commençait plus par Lies. Snoog avait aussi des idées pour la mise en scène, avec des jeux de lumières et d'images projetées. Gordon avait la charge de dénicher un éclairagiste, metteur en scène, créateur de génie pour cela. Bref, il devait trouver la perle rare.
- Merci, merci...
Snoog saluait bien bas après la chanson Dark City. Et il enchaîna :
- Vous le savez, on a tous été très déçus des résultats des derniers référendums. Pourtant, on est toujours là, debout et prêts à remettre ça ! Et ça mérite bien une chanson pour l'Ecosse !
Le public hurla. Les bras se levèrent. Tout le monde s'attendait à Mort Ghlinne Comhann. La surprise s'afficha sur les visages lorsque Lynn entama son intro qui n'avait rien à voir avec celle de cette chanson. Jenna et moi échangeâmes un petit regard de connivence. Des cris se firent entendre, Snoog se promenait toujours sur le devant de la scène, alors que chacun rejoignait Lynn tour à tour, Stair d'abord, puis David et enfin Treddy. Ils firent durer l'intro alors que le public montrait déjà son impatience.
Treddy, David et Snoog portaient tous les trois le t-shirt en faveur d'un nouveau référendum sur l'indépendance, Lynn et Stair, eux, étaient restés fidèles, l'un à Motörhead, l'autre à Iron Maiden. Le jour où je verrais Stair porter autre chose qu'un t-shirt ou un sweat de Maiden, il faudrait que je m'inquiète vraiment. Mon attention se porta vers Snoog : il venait de se camper au milieu de la scène et tira un peu sur le bas de son t-shirt, comme pour le mettre encore plus en évidence.
- Oui, une chanson pour l'Ecosse et pour un deuxième référendum ! Indyref2 !
Laissez souffler le vent
Qui descend des collines
Laissez siffler le vent
Qui porte l'espoir infime
C'était le rêve de vos pères
Celui d'un pays noble et fier
Ils étaient beaux, ils étaient fiers
Vaillants, courageux, volontaires
Ils sont tombés, tous massacrés
Sur cette plaine au sang séché
C'était le rêve de vos pères
Celui d'un pays noble et fier
Enfants au cœur vibrant et clair !
Enfants, souvenez-vous
Debout, vivants, jamais à genoux
Demain sera votre lumière
C'était le rêve de vos pères
Celui d'un pays noble et fier
Elle brille très fort malgré ce jour
Elle brille ainsi depuis toujours
La liberté dans la pierre est gravée
La liberté dans vos veines va couler
C'était le rêve de vos pères
Celui d'un pays noble et fier
Sous leurs pas résonnait cette terre
Jamais conquise, toujours altière
Sous vos pas résonnera la prière
D'un rêve sans frontière
Sous vos pas résonnera la prière
Du rêve de vos pères
Du rêve de vos frères
*Indyref2 (de Snoog et Stair)
Et ils enchaînèrent, pour le plus grand bonheur des spectateurs, par Mort Ghlinne Comhann.

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