Chapitre 124 : I have a dream

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Stair

Septembre s'achevait et après une série de concerts au fil de l'été, nous étions rentrés à la maison avec l'objectif pour Ally et Jenna de reprendre le travail et finalement, pour nous aussi, avec l'enregistrement du nouvel album. Snoog avait un nouveau texte en préparation, mais il nous avait confié avoir juste eu le temps de jeter quelques idées sur le papier, que ce n'était pas encore abouti, et qu'il comptait bien que le travail en studio sur les chansons déjà écrites lui fournirait l'inspiration suffisante.

A ce jour, nous n'avions encore que six chansons, ce qui était nettement insuffisant pour sortir un disque. J'avais pu avancer dans l'écriture de Sous le volcan et nous comptions d'ailleurs commencer par celle-là lors de nos premières journées de travail, afin de la peaufiner. Mais il allait falloir d'autres titres. Le fait que Snoog ait un texte en préparation était de bon augure et nous pensions pouvoir écrire les deux ou trois qui nous manquaient. Lynn se disait inspiré, Treddy aussi, mais plus pour des mélodies. Nous envisagions d'ailleurs d'enregistrer éventuellement un nouvel instrumental, si Lynn et Treddy avançaient bien pour une mélodie, mais que nous n'avions pas de paroles à coller dessus, comme nous l'avions fait pour Mutisme, sur le précédent disque.

Nous reprîmes donc nos habitudes. Pourtant, pour Lynn et moi, les choses étaient un peu différentes : nous étions pères, maintenant, et vivre juste au rythme du studio était délicat. Nous ne voulions pas laisser la charge des bambins à nos chéries. D'autant que Thilia réclamait après son père, comme Steve me demandait aussi. Le travail en studio n'était cependant pas du tout compatible avec des horaires de bureau, mais nous avions décidé d'un compromis. Si nous finissions tard un soir - voire tard dans la nuit - on ne reprenait que le lendemain midi. On s'adapterait ainsi, au fil des semaines, à quelques aléas, et notamment à un rhume carabiné de Thilia qui ne trouvait le sommeil que dans les bras de son père et à une nouvelle poussée dentaire de Steve auquel je dus jouer nos tubes en les enchaînant avec ceux de Maiden pour réussir à le faire dormir une poignée d'heures, en pleine nuit, alors que je venais de passer une dizaine d'heures au studio.

**

- On avance bien.

- J'trouve aussi.

Nous venions de terminer l'enregistrement de Chemin de croix. C'était la quatrième chanson en version définitive, hormis le travail de peaufinage qui viendrait quand tous les titres seraient enregistrés, pour donner une unité, une harmonie à l'album. Sa couleur définitive. Nous comptions déjà Rêve perdu, Sous le volcan et La chaise vide. Nous avions commencé par cette dernière d'ailleurs. Snoog nous avait proposé de terminer l'enregistrement de l'album par Black Eyes, pour le clore avec une chanson gaie, optimiste. Nous n'y avions pas vu d'inconvénient.

Nous avions ensuite prévu d'enregistrer Indyref2, et comme il était déjà assez tard dans l'après-midi, nous en avions conclu que cela irait à demain. Ainsi, nous étions tous libres assez tôt ce qui ne serait pas pour déplaire à nos chéries, à Lynn et moi.

- J'vais chercher Gordon, dit encore Snoog. Pour avoir son avis.

Notre manager passait ses journées au bureau, de même pour Alice, Speedy et Lucky. Ces deux-là continuaient à alimenter le site internet : la veille, ils avaient publié quelques photos du groupe en studio, pour montrer que le travail avançait. Les réactions des fans ne s'étaient pas fait attendre et depuis ce matin, ils répondaient à toutes les remarques. Des premiers retours qu'ils nous avaient fournis, les gens étaient contents et impatients d'entendre les nouveaux titres. Certains évoquaient les chansons que nous avions interprétées lors des quelques concerts des derniers mois et les paris allaient bon train concernant le titre de l'album, les thèmes abordés dans les chansons encore inconnues.

Cela nous faisait bien rire, car nous-mêmes ignorions encore de quoi parleraient ces chansons.

Gordon et Alice, de leur côté, préparaient la tournée. Nous n'avions pas voulu nous mettre la pression pour une date de sortie du disque, nous voulions vraiment le créer avec toute la liberté que nous offrait notre nouveau statut. Néanmoins, il n'était pas question de passer des mois et des mois en studio. C'était un travail exigeant, créatif, intéressant, mais notre objectif restait encore et toujours la scène. Aussi avions-nous envisagé une sortie de l'album pour le début d'année à venir, et de pouvoir nous engager dans une tournée à partir du mois de mars. Nous pourrions partir avec les gamins, ils étaient encore petits et n'iraient pas à l'école avant plus d'une année. Et encore, c'était l'école maternelle...

Snoog revint avec Gordon. Nous avions tous abandonné nos instruments et faisions cercle autour de Julian. Notre manager prit place avec nous et Julian lança l'écoute du dernier titre. Gordon était concentré, attentif. Nous aussi. A la fin du morceau, il nous regarda et dit :

- Bien, vraiment bien. La fin est vraiment très réussie, très poignante. Et il y a une belle attaque au milieu, ton riff, Treddy, il va rester dans toutes les mémoires.

Notre ami sourit :

- Je reconnais que je l'aime bien. Je sens qu'en concert, ça donnera vraiment bien. C'est encore mieux que ce qu'on avait préparé ces derniers mois.

- Je trouve aussi, agréa Gordon. Et toi, Stair ?

- Pareil. C'est top. Vraiment.

- Tu veux écouter les quatre ensemble, Gordon ? proposa Julian.

- Vous vouliez entamer l'enregistrement de la suivante ? demanda-t-il.

- On s'y mettra que demain, fit Lynn.

- Alors, c'est d'accord.

Julian nous passa les quatre chansons. On ignorait encore quel ordre on choisirait et cela donnait déjà un aperçu.

- Je ne dirais qu'une chose, conclut Gordon, continuez ainsi !

**

- J'ai autre chose à proposer qu'Indyref2 pour aujourd'hui.

Aucun d'entre nous ne fut surpris, le lendemain, d'entendre Snoog attaquer la matinée ainsi. Depuis notre entrée en studio, il nous avait dit travailler sur un nouveau texte et nous nous attendions tous à ce qu'il débarque un jour ou l'autre avec cette nouvelle chanson.

- Il y a une bonne ébauche de mélodie, j'me suis appuyé sur c'que Treddy avait écrit, continua-t-il.

- Montre, fîmes-nous en chœur, Lynn et moi.

Snoog eut un mince sourire et fit glisser les feuillets et partitions devant nous. Lynn et moi nous penchâmes au-dessus. J'attrapai la partition, pendant que Treddy et David lisaient le texte. Très vite, les doigts de Lynn se mirent à battre sur le rebord de la table de mixage alors que les miens cavalaient sur ma jambe. A la fin, je hochai la tête et dis :

- Top. Elle est vraiment top, cette mélodie. Et les paroles ?

Nous regardâmes tous en direction de Treddy et David.

- Ca se passe de commentaires, dit le premier alors que le second souriait.

Nous échangeâmes les feuillets et nous en vînmes à la même conclusion.

- I have a dream... Ouais. Sacré rêve. Ca va sonner du feu de dieu avec Indyref2 et La chaise vide, dit Lynn. Ouais, du feu de dieu.

Dans la nuit blanche qui nous entoure

Chaque pas est une aventure

La vie un combat de tous les jours

L'amour parfois rien qu'un murmure

Vous aviez tous au cœur un rêve

Comme un jour nouveau qui se lève

Un rêve de vie, de dignité

Un rêve de joie, d'égalité

Blanc ou noir

Quelle est la vraie couleur ?

Quelle est la vraie valeur ?

Du désespoir !

En fond de cale et enchaînés

En fond de cale, vous avez traversé

Tout l'océan de vagues mourantes

Pour un pays que rien n'enchante

Un rêve brisé sur les récifs

Un rêve brisé dans les bayous

Balles aux oreilles et fouets qui sifflent

Champs de coton, champs d'amadou

Blanc ou noir

Quelle est la vraie couleur ?

Quelle est la vraie valeur ?

Du désespoir !

Un jour un homme s'est levé

Suivi, fidèles, par des milliers

Un jour un homme a marché

Pour ce vieux rêve d'égalité

Et même assassiné, trottoir ensanglanté

Ne met pas fin au rêve d'égalité

Son chant sonne comme un hymne

Son cri puissant d'I have a dream !

Blanc ou noir

Quelle est la vraie couleur ?

Quelle est la vraie valeur ?

De votre espoir !

*I have a dream (Snoog et Treddy, en hommage à Martin Luther King)

Ouais, du feu de dieu.

Ally

- Ca va, baby ?

- Oh, tu rentres déjà ?

- Yep.

Stair venait de passer la porte de la cuisine. Il n'était même pas 18h. J'avais pris l'habitude, depuis un bon mois qu'ils étaient en studio, de le voir arriver à des heures beaucoup plus tardives, au point que je pouvais compter sur les doigts d'une main les soirs où il avait dîné avec nous, en-dehors des jours où ils faisaient relâche.

Steve était assis dans son parc à jouets, dans le salon. J'avais laissé la porte ouverte entre les deux pièces et je pouvais le surveiller d'un œil tout en préparant à manger.

- Papa ! s'exclama-t-il en entendant la voix de son père.

Stair déposa rapidement un baiser sur mes lèvres avant de filer au salon. Il fut accueilli par de grands cris de joie. L'instant d'après, Steve avait quitté son parc pour se retrouver dans les bras de son père.

- Alors, mon loustic ! La journée s'est bien passée ?

- Vi ! Ilia jouer. Ena rire.

- Tu as joué avec Thilia et vous avez fait rire Edna ?

- Vi !

- Ca ne m'étonne pas de vous. Ils étaient ici ?

La question s'adressait à moi.

- Oui. Aujourd'hui, Edna les a gardés ici. Il a fait beau tantôt et elle les a promenés le long de la Clyde, avant de les emmener au parc.

- Ah...

Je souris : Stair n'avait pas dû voir le beau soleil qui avait éclairé l'après-midi, en étant enfermé dans le studio.

- Et toi ?

- Une bonne journée aussi. C'était notre après-midi au centre social et ce soir, Jenna doit voir deux patients. Les deux habituels. Je n'en ai pas encore pour la fin de journée, ce qui m'arrange assez, j'avoue.

Maintenant que le groupe était entré en studio, que nos hommes vivaient à un rythme totalement décalé avec le nôtre - et surtout celui de nos chers petits bouts -, Jenna et moi avions pris une décision : nous nous étions installées en cabinet d'infirmières autonomes. Ce serait plus facile pour nous d'interrompre notre activité pour suivre le groupe en tournée, quand celle-ci aurait lieu l'année prochaine. Alors que si nous avions accepté des contrats en hôpital, nous aurions dû nous adapter en permanence. Nous pouvions aussi exercer ensemble et mettre en pratique nos formations. J'étais contente de cet arrangement, d'autant qu'Edna gardait Thilia et Steve toute la journée.

Vivre avec un musicien, cela voulait dire ne pas avoir le même rythme de vie que la plupart des gens. Surtout quand ledit musicien entrait en studio pour un nouvel album. J'allais vivre l'enregistrement de ce quatrième disque d'une manière un peu différente des précédents : pour le premier, nous étions séparés, pour le deuxième, j'étais encore en formation, pour le troisième, je travaillais et je n'avais fait que des allers-retours entre Manchester et Glasgow, je vivais à un rythme axé sur mes vacations à l'hôpital. Aujourd'hui, les choses étaient différentes. Nous vivions ensemble, Stair et moi, au quotidien. Nous avions notre petit bonhomme qui demandait encore bien de l'attention. Et nous avions changé de lieu de vie, en nous installant à Glasgow. La famille était maintenant à distance, et notre univers tournait autour du groupe, de ses projets.

Tout en découpant mes légumes en petits carrés, je demandai :

- Et vous ? Vous avez commencé Indyref2 ?

J'avouais une certaine impatience à entendre cette chanson une fois gravée.

- Non...

Je levai les yeux, arrêtant un instant l'épluchage de mes légumes, et le fixai. Il avait dit cela d'un ton un peu traînant qui m'avait interpellée. Il regardait Steve qui s'amusait à faire rouler une petite voiture sur la table en la poussant vers son doudou Eddie-Di qu'il avait posé là.

- Ah ? C'était pourtant ce que vous aviez prévu...

Stair eut un mince sourire, puis il me regarda :

- Sauf que Snoog est arrivé avec sa dernière création. Et qu'on a croché dedans tout de suite. J'pense... qu'on tient aussi le titre de l'album.

- Oh, à ce point ?

- Yep. Ca va être la chanson pivot, sauf surprise, car on doit encore en écrire au moins deux.

- Oh oh... fis-je. Je pensais qu'Indyref2 aurait été cette chanson pivot.

- C'est c'qu'on pensait aussi, jusqu'à ce matin.

- Raconte !

Et Stair me raconta leur journée. J'eus beau lui poser des questions sur le thème de la chanson et les paroles, il ne voulut rien me dévoiler, arguant que le groupe préférait que Jenna, Edna et moi découvrissions la chanson une fois qu'ils auraient un peu avancé son enregistrement.

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